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14 novembre 2017

"Plantez les kouffars!": à 13 ans, "Abou Ismaïl" rêvait de commettre un attentat



Un adolescent, domicilié à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), a tenté de commettre un attentat au couteau le 21 juin, sous l'influence d'individus radicalisés.

 [EXCLUSIF] La veille de la fête de la musique, un attentat a été déjoué discrètement à Vitry-Sur-Seine. L'aspirant terroriste était un adolescent français en contact avec le Suisse arrêté lors du coup de filet de mardi. L'Express a pu consulter ses derniers écrits.

Coiffé d'une épaisse tignasse noire et ondulée, un jeune homme au visage poupin tente d'afficher une mine déterminée. Sa fine moustache trahit son entrée récente dans la puberté. Sur cette photo, prise dans ce qui semble être la salle de bain familiale, "Abou Ismaïl" formule son voeu de mourir au nom du djihad. Il brandit une feuille arrachée à un classeur d'écolier sur laquelle il a inscrit au stylo: "Je prête allégeance au calife Abu Bakr Al-Baghdadi [le chef autoproclamé de l'Etat islamique]".  
A 13 ans à peine, cet adolescent de Vitry-sur-Seine (dans le Val-de-Marne) est devenu le plus jeune mis en examen pour un projet d'attentat en France. Dans la nuit du 20 au 21 juin dernier, il a été interpellé par les policiers de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) sur la voie publique, non loin de son domicile, alors qu'il avait annoncé son intention de tuer au hasard des passants. Un couteau est retrouvé sur lui. Les enquêteurs ont eu vent de son projet grâce à un "renseignement" qui leur est parvenu à la dernière minute: le collégien bavard s'était épanché sur son désir d'attaquer des "mécréants" en cette fin de Ramadan sur la messagerie chiffrée Telegram. Il y avait aussi publié son serment d'allégeance. A quelques heures de la fête de la musique, les autorités ont ainsi déjoué le huitième attentat de l'année 2017. 

"Sortez avec un couteau, agissez!"

Fait inquiétant, selon l'exploitation de son téléphone, le jeune garçon entretenait des contacts virtuels avec un certain nombre d'individus radicalisés et placés sous surveillance. En France comme en Europe.  
Parmi eux, un Suisse, djihadiste présumé de 27 ans, arrêté ce mardi en France lors d'un vaste coup de filet antiterroriste. "Ils avaient eu des conversations privées sur Telegram. Le mineur participait à plusieurs groupes de discussions, qui avaient notamment été initiés par le Suisse", indique une source proche de l'enquête à L'Express. C'est d'ailleurs pour préserver les investigations sur ce prétendu "imam" influent que l'affaire de Vitry-sur-Seine est restée confidentielle pendant près de cinq mois. Outre cet individu suisse, un Belge de 37 ans connu des services antiterroristes a été arrêté en Belgique dès le 21 juin, quelques heures après l'adolescent, et écroué. Il est soupçonné d'avoir incité le jeune admirateur de Daech à passer à l'acte. 
L'Express a pu consulter les derniers messages "d'Abou Ismaïl" - son pseudonyme sur Telegram. Ils trahissent une immaturité déconcertante. L'adolescent semble avoir mûri son projet terroriste dans les dernières minutes, galvanisé par des internautes radicalisés qui se connaissaient à peine. Dans un groupe privé intitulé "Discussions (frères)", réunissant 25 membres et où l'on disserte sur la religion, il écrit le 21 juin à 23h34: "Les frères qui sont en Dar al Kufr [terre des mécréants] agissez!!! Sortez avec un couteau, plantez les kouffars, tuez les avec n'importe quoi. Avant, accomplissez le ghusl [l'ablution] et faites la prière puis sortez, bismillah [au nom de Dieu]."  

"T'es au Sham? Alors agis aussi, frère"

Pour convaincre ses interlocuteurs, le jeune collégien se livre à une exégèse hasardeuse du Coran. "Le messager nous a bien dit que celui qui tue un mécréant au nom d'Allah ira au paradis." Il insiste : "Couteau dans la tête, le ventre, n'importe où!". Face à cette fougue - qui n'est pas sans rappeler celle d'Adel Kermiche, l'un des jeunes terroristes de Saint-Etienne-du-Rouvray -, les participants au groupe tancent le garçon. 
- T'es au Sham [terres contrôlées par Daech] frère? 
- Non, admet le Francilien. 
- Alors agis aussi frère, le provoque un internaute. 
Il n'en faut pas plus pour décider l'adolescent : il va agir, et dès "ce soir". Malgré l'heure tardive, il veut frapper dans la rue aveuglément, sans distinction de cibles et avec des moyens rudimentaires. "Tu dis ça ici, normal?", s'inquiète l'un de ses contacts Telegram. Quand d'autres l'encouragent et lui prodiguent quelques conseils : "Pour la sécurité de tous, jette portable, ordi et tout objet électronique. Supprime ton compte Telegram inch'Allah". Un habitué de la propagande islamiste se propose quant à lui de faire la liaison avec Daech pour la préparation d'un futur communiqué de revendication. 

"Soit il est parti, soit c'est un acteur mdr"

Dix minutes plus tard toutefois, un certain doute gagne le collège des émules de Daech. Et si "Abou Ismaïl", qui ne répond plus aux messages, n'était qu'un fanfaron ? Ou pire, un espion qui voudrait leur tendre un piège ? Dans l'assistance, personne ne semble vraiment le connaître. Les esprits s'échauffent. 
- Cela fait un moment que je lui parle, mais je savais pas qu'il avait 13 ans, explique un membre. 
- Comme il était admin [administrateur du groupe], je me disais que tu le connaissais lol, lui reproche un autre.  
- Oui, mais je demande pas aux frères où ils vivent ! 
- C'est simple : soit il est vraiment parti... Soit [c'est] un acteur un peu mdr, observe un troisième participant. 
- Je comptais dormir tôt aujourd'hui, c'est mal parti... 
Finalement, un certain "Abd'al Muhaymin Al-Bosnie" apporte sa caution au jeune terroriste. Il entretiendrait des liens personnels avec lui. Ce mystérieux garant, les policiers l'ont identifié comme étant le Suisse de 27 ans interpellé mardi, selon une source proche de l'enquête. Son pseudonyme est un hommage à ses origines bosniaques, lui qui s'est converti à l'islam il y a seulement trois ans. Il adresse un ultime hommage à son jeune protégé: "Frère je t'aime sur Allah, je veux que tu le saches". 
Vers minuit, le collégien se connecte une dernière fois à Telegram: "Je suis prêt, devant ma porte". Un couteau à la main, et à peine entré dans l'adolescence, il s'apprête à fondre dans la nuit. 
- Quelle ville ?, l'interroge l'un de ses contacts. 
- Vitry-sur-Seine, 94. 
C'est son dernier message. Le groupe est supprimé dans les heures qui suivent pour tenter d'effacer toute trace. "Les frères" s'attendent à savourer les exactions de l'adolescent à la Une des journaux télévisés du lendemain. Il n'en sera rien. L'apprenti djihadiste est en réalité en bien mauvaise posture. Il est placé en garde à vue dans les locaux de la DGSI à Levallois-Perret (dans les Hauts-de-Seine). Après 48 heures d'audition - le maximum possible en raison de son âge-, il est mis en examen par un juge antiterroriste et placé en détention provisoire le 22 juin. 

Jérémie Pham-Lê

L’Express, 8 novembre 2017

09 novembre 2017

Encore un article publié sur « Temps et contretemps » : Le Djihad à travers le regard d’un historien



Un nouvel article sur le blog israélien francophone de mon ami Jacques Benillouche. Intitulé « Le Djihad au regard d’un historien », il s’agit de la recension de mon émission du 22 octobre dernier.  

Il nous est rarement donné l’occasion de voir l’actualité du terrorisme islamiste international avec le recul de ce que les historiens appellent « le temps long ». C’est pourquoi j’ai pensé qu’il était utile d’avoir ce regard original sur les horreurs que nous avons vécues et que nous continuons de vivre, en recevant Pierre Vermeren. Pierre Vermeren est venu très souvent sur notre antenne. Rappelons qu’il est historien, arabisant, Professeur d'Histoire contemporaine à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, et qu’il a déjà consacré plusieurs ouvrages au Maghreb et en particulier au Maroc. Sa notoriété a surtout décollé après les printemps arabes, et beaucoup ont pu le lire dans de grands médias.

Bonne lecture, et n'oubliez pas que vous pouvez aussi avoir accès à l'ensemble des archives de mes articles sur "Temps et Contretemps", en cliquant sur l'icône correspondante en haut de la colonne de gauche.

Vous trouverez l'article :

  
J.C 

07 novembre 2017

Djihadisme : les dessous de la filière marocaine



C’est une question soigneusement évitée à chaque nouvel attentat qui survient. Au vu des derniers attentats récents de Barcelone, toujours la même interpellation qui surgit : pourquoi de jeunes Marocains ou européens d’origine marocaine et issus de l’immigration basculent-ils de la petite délinquance à l’entreprise terroriste ?

Les filières catalanes

Après la multiplication des actes isolés pendant quelques mois partout sur le sol européen, les filières de Barcelone ont révélé le retour à des profils de terroristes plutôt jeunes et délinquants, organisés en filières et fortement idéologisés pour passer à l’action en « meute » et en fratries. Ces réseaux construisent un environnement propice : la délinquance forme les hommes à l’action violente, les réseaux existants permettent des solidarités et des trafics au-delà du simple hachisch, et qui peuvent aussi faire transiter facilement de l’argent pour d’autres objectifs.
Ces jeunes sont tous d’origine marocaine pour les attentats de Barcelone comme ceux de Bruxelles. Comment interpréter ces faits récurrents ? Loin de vouloir faire du culturalisme, nous pouvons expliquer ce phénomène de plusieurs raisons.

Un réseau de solidarité mondiale

La diaspora marocaine fait partie des dix plus grandes diasporas au monde avec près de 10 millions de Marocains répartis dans le monde pour une population totale de 35,28 millions de Marocains au pays. Ce qui signifie donc que 1 Marocain sur 4 dans le monde vit en dehors de son pays. Cela tisse une toile et un réseau extraordinaire de solidarité, de communication et de circulation de capitaux parmi les plus importantes au monde pour une diaspora.
Dès les années 1970, après l’immigration économique, beaucoup de familles se sont regroupées en Europe alors que la crise économique commençait à sévir violemment en Belgique et en France. Combien de jeunes nés dans les années 1980 ont toujours connu leurs parents au chômage, et ont pu ou dû basculer dans le royaume de la débrouille ?  A tel point, que l’économie informelle est devenue partie prenante du quotidien pour un certain nombre.

Le Maroc, premier producteur mondial de haschich

Le développement du territoire transnational et des réseaux entre immigrés belgo marocains et marocains est une réalité et n’y est pas pour rien dans le glissement de certains jeunes « Marocains » en Europe. La création de véritables comptoirs commerciaux, a fait émerger des carrefours du trafic : Molenbeek en Belgique en est un parmi des centaines de relais en Europe de ce commerce illégal. Idem en Espagne avec des villes comme Barcelone ou Algésiras, villes internationales ou zones franches et portes d’entrée du vieux continent. Doit-on rappeler que le Maroc est considéré par les Nations unies comme le premier producteur mondial de haschich ? Cela crée des convoitises et rapporte beaucoup d’argent pour ceux qui en font commerce dans le reste du monde, et en particulier en Europe.  Les réseaux tentaculaires ont fleuri en Europe via l’immigration. C’est sur ce réseau extraordinaire de solidarité mis en place que la cause djihadiste peut alors se développer à l’international.

Une manne pour le financement du terrorisme

Malgré la « rupture » historique des Rifains avec la monarchie, ces derniers ont toujours gardé un lien très fort avec le Maroc, que ce soit à travers l’envoi d’argent ou le mariage.
Aujourd’hui, en Belgique, il y aurait environ 600 000 habitants d’origine marocaine, soit 3,9 % de la population totale. Côté Catalogne, il y a depuis les années 1960 une forte présence musulmane marocaine et pakistanaise à Barcelone : environ 300 000 musulmans. La région, par ses velléités indépendantistes, a toujours favorisé les revendications identitaires et spécificités culturelles diverses, tout en écartant bien évidemment la valorisation des valeurs nationales républicaines. C’est ce qui s’est aussi passé en Belgique : les associations marocaines ont été largement soutenues dans leur différence et identité, au détriment du soutien aux valeurs nationales du royaume.
Est-ce un hasard si on a longtemps qualifié la Catalogne, elle aussi nationaliste en rébellion face à Madrid, de « plaque tournante du djihadisme » ? A tel point que pour la CIA dès 2010, elle était « le foyer du djihadisme européen », à la croisée du Maghreb et du cœur de l’Europe avec la France. Depuis 2012, près des 3/4 des arrestations d’islamistes radicaux qui ont eu lieu en Espagne, l’ont été en Catalogne.

Crise économique et économie informelle

La crise économique mondiale de 2008 a eu des conséquences en Europe, premier partenaire des pays du Maghreb. L’Europe du Sud a été largement touchée et en particulier les saisonniers qui se rendent chaque année dans le sud de l’Espagne pour les récoltes, ou viennent pour le secteur du bâtiment. Entre 2000 et 2008, le chômage a explosé et atteignait près de 28 % de la population active. L’immigration marocaine fut en première ligne. Enfin, l’économie souterraine va donc bon train en Espagne, encore plus depuis la crise économique. Le pays fonctionnerait avec 20 % à 30 % de son économie notamment dans l’hôtellerie et la restauration, secteurs clés du tourisme, au noir. Ce qui n’est pas évidemment pour permettre aux immigrés notamment d’obtenir statut officiel, sécurité, stabilité et reconnaissance. Et ce qui permet aussi de faire fructifier son propre trafic sans être inquiété par l’État peu efficace dans la lutte contre la fraude. Le basculement de la petite délinquance au terrorisme a suffisamment été démontré pour un certain nombre des terroristes récents.

70% de djihadistes marocains viennent du Rif

Dès 2011, le pouvoir marocain a poussé indirectement certains ex-détenus à partir en Syrie directement. Ainsi, on estime leur nombre à 1500 Marocains dont 70% du Rif. La réalité est que le pouvoir chérifien semblait préférer voir certains de leurs ressortissants disparaître là-bas, avec le risque de se faire tuer et un risque minime de les voir revenir et germer sur le territoire national et devenir un élément contaminant.
Dans Le Rendez-vous des civilisations (Le Seuil, 2007), Emmanuel Todd et Youssef Courbage mentionnaient déjà en 2008 que la transition démographique très rapide qui a lieu dans une grande partie du monde arabe a comme souvent dans d’autres parties du monde provoqué des phénomène de violence sociale très forts. Ce fut le cas en Algérie dans les années 1990 et plus tardivement au Maroc aussi. Cela amène dès lors à des reconfigurations violentes de l’imaginaire et des représentations religieuses. Et pose l’hypothèse suivante que le Maroc parvient encore à contrôler au pays la violence de cette transition démographique mais qu’elle s’exporte, ou a lieu à l’extérieur, et notamment au cœur de la diaspora si importante et devient incontrôlable.

40% de chômage

Cela a repris récemment au Maroc. La région du Rif a connu récemment de nombreuses manifestations dont l’épicentre est Al-Hoceima. Les premiers procès de fin août 2017 ont condamné à 20 ans de prison certains jeunes qui demandaient avant tout de quoi étudier, se loger, se nourrir. Traditionnellement, on avait tendance à penser que le roi Mohamed VI avait réinvesti la région depuis son accession au trône. De plus, l’économie du kif apporte une rente substantielle à nombre de producteurs et leurs familles. Pour ceux qui veulent suivre la voie traditionnelle, les choses semblent plus compliqués. Ces jeunes sont prêts à tout pour pouvoir avoir les mêmes chances que n’importe quel jeune vivant en Europe, et encore cela dépend des pays, pour pouvoir obtenir une formation, des diplômes et un emploi. Or, le chômage des jeunes reste extrêmement fort au Maroc. Ils sont en effet près de 40 % à être sans emploi. Que feront-ils ? Que deviendront-ils ? Quelle image que d’être encore à plus de 30 ans chez ses parents sans projet viable de vie ?

Drogue et déradicalisation

La question est profonde et doit être résolue d’un point de vue euro-méditerranéen. La collaboration ne peut pas être uniquement européenne mais doit se faire en synergie directement avec le Maroc. Bien sûr, cela sous-tend d’évoquer des questions épineuses. La fin de la radicalisation peut-elle passer par un tarissement du trafic de drogue et tous ces réseaux parallèles avides d’argent et de mort et directement opérationnels pour des entreprises de mort ? Il est difficile de trancher mais il est clair qu’une lutte active contre l’économie informelle, contre l’échec scolaire, pour une meilleure réintégration des personnes désintégrées par l’injonction d’intégration, nous prémunira probablement d’autres dommages collatéraux.

Sébastien Boussois,
« Causeur », 24 octobre 2017