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03 décembre 2009

Votation suisse sur les minarets : sept réflexions et beaucoup de fantasmes


Le vote surprise de dimanche dernier en Suisse, qui a vu une nette majorité d’électeurs (57 %) se prononcer en faveur de l’interdiction de la construction de minarets, a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel faussement serein de notre vieille Europe : nouveau « clash » concernant l’islam, et son implantation de plus en visible dans notre continent ; coup de projecteur donné à un petit pays, dont les idées reçues nous disent qu’il est à la fois neutre et sans histoires ; craintes devant la percée d’un parti populiste (l’UDC, Union Démocratique du Centre), dont on nous dit qu’il est le pendant local du Front National ; protestations internationales, de la part des Musulmans, mais aussi du Vatican et du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, protestant contre une limitation de la liberté religieuse dans la Confédération Helvétique ... qui craint des représailles en retour ; reprise du débat sur les minarets en France, avec rapidement et à la fois, un message un peu brouillé de la part des responsables de l’UMP, eux-mêmes dans la logique d’un autre débat - celui de l’identité nationale - qui est déjà rejeté par la Gauche ; gauche qui (en Suisse, chez nous et dans toute l’Europe) dénonce partout tout ce qui peut « stigmatiser les Musulmans » ; soutien du Front National au vote suisse, qu’il convient peut-être de décoder car on l’a connu récemment plus accommodant vis-à-vis de l’islamisme, soit disant dénoncé par son « parti frère » ; une prise de position du CRIF qui est mal comprise par une partie de la « rue juive » ; enfin, et à propos de cette votation suisse, un flot de commentaires lus sur tous le forums de discussion, et qui témoignent d’une large ignorance du sujet.


Cela fait beaucoup d'agitation, à propos d'un modeste réferendum sur le minaret, que le grand et regretté écrivain algérien Kateb Yacine comparait "à une fusée qui ne décolle jamais" !
Essayons de désembrouiller le débat en apportant un certain nombre de précisions.

1. Le minaret chez nous n’est pas le symbole d’un islam conquérant

La plupart des commentaires lus sur les sites des journaux - et plus modestement, sur ma page Facebook où j’avais lancé le débat - reviennent sur l’envahissement de notre espace laïc par les mosquées, la peur que l’appel du muezzin ne vienne troubler la tranquillité des riverains plusieurs fois par jour, et plus symboliquement que cette architecture, étrangère aux traditions de l’Europe, ne vienne partout envahir le paysage, rendant encore plus visible une expansion démographique des minorités musulmanes. Est rappelée, à cet égard, la terrible déclaration du Premier Ministre turc Erdogan, lorsqu’il n’était encore que le leader de son parti islamiste « modéré » : « les mosquées sont nos casernes, les coupoles, nos casques, les minarets, nos baïonnettes, et les fidèles (musulmans), nos soldats ».
Or, il convient ici de rappeler que - au moins pour notre pays - l’appel à la prière du haut des minarets est strictement interdit (comme est réglementé l’usage des cloches dans les églises), et que les constructions de mosquées font l’objet d’autorisations municipales, avec des limites strictes en ce qui concerne la hauteur des minarets - les plus récents ne dépassent pas 25 m, le plus haut restant celui de la Grande Mosquée de Paris construite dans les années 20 (lire cet article publié par "Le Point"). Par ailleurs, seules 1 % des mosquées sur notre territoire auraient des minarets, qui ont donc un rôle plus décoratif que cultuel : Xavier Bertrand avait donc raison de dire qu’ils ne sont pas indispensables à l’exercice du culte musulman - même si l’UMP s’est ensuite vite rangée à l’avis du «politiquement correct » général en dénonçant l’interdiction suisse des minarets ... minarets qui eux-mêmes sont fort peu nombreux parmi les centaines de mosquées existant déjà dans la Confédération !

2. Le CRIF a eu raison de déplorer les résultats du vote

Ainsi donc se trouve totalement justifiée la prise de position du CRIF qui « déplore la votation suisse » (lire le communiqué) : que pouvait-on attendre de la part de la représentation politique de la communauté juive organisée, communauté qui ne peut se référer en France que par rapport à une appartenance confessionnelle ? Qu’elle soutienne une mesure vexatoire, prise à l’encontre des musulmans d’un pays voisin ? Qu’elle fasse semblant de croire que la laïcité est menacée par les minarets, alors que ce n’est pas exact ? Qu’elle se range du côté du seul parti politique français qui se réjouisse de ce vote, parti d’extrême droite dont le leader a été condamné à plusieurs reprises pour antisémitisme, et sympathisant en plus ... de l’Iran, la puissance islamiste internationale qui nous menace tous et de plus en plus - et là il ne s’agit pas de fantasmes, ni en ce qui concerne le F.N, ni en ce qui concerne les Ayatollahs.
« Marine Le Pen = anti-arabe, Arabes = antisémites », voilà les axiomes qui hélas font de plus en plus de ravages dans la « rue juive » et qui aboutissent parfois à l’équation « Front National = gentils ».

3. La campagne de l’UDC était clairement raciste

Je ne vais pas lourdement insister sur l’affiche qui explique le succès inattendu du « oui » à ce référendum, illustration reprise pour illustrer cet article et qui réunit, avec beaucoup de talents, quelques uns des fantasmes expliquant le vote : hauts minarets de style ottoman, symbolisant peut-être une Turquie effectivement de plus en plus inquiétante, mais aussi inclinés comme des missiles (et là, on pense aux Scuds et à l’Iran !) ; femme voilée, qui symbolise l’intégrisme musulman, et donc mélange de deux débats car il n’était pas question de voter pour ou contre la burqa ! En clair, une campagne à la fois astucieuse et malhonnête, car la crainte légitime de l’islamisme a rallié les suffrages de beaucoup de Suisses. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler, enfin et à l’attention des lecteurs juifs de cet article, que l’UDC est un parti populiste, anti-européen, et qui a mené des campagnes (contre les étrangers, contre les homosexuels, etc.) qui devraient mettre mal à l’aise tous les démocrates.

4. Le malaise des Suisses vis-à-vis du monde musulman est réel mais le vote est paradoxal

Le succès des partis populistes, dans la Confédération comme dans l’Europe du Nord (Pays Bas, Danemark) s’explique aussi par l’arrivée de centaines de milliers de musulmans dans des contrées où cette minorité était quasi inconnue : en Suisse, par exemple, ils sont 400.000 soit plus de 5 % de la population. Cependant, un examen plus fin des résultats montre aussi que les populations qui vivent le moins à leur contact - dans les campagnes - ont voté le plus en faveur du « oui », alors que Genève - où on note un afflux d’originaires du Maghreb en provenance de la France, suite à « l’effacement » de la frontière - a voté non (lire ici). Ceci permet de relativiser à la fois les commentaires « bien pensants » de la gauche, ou « simplistes » de l’extrême droite : accuser les Suisses d’être tous devenus des racistes est absurde, car leur vote n’a pas été homogène, et n’a visé que la symbolique (le minaret) et pas la liberté du culte (on n’a pas interdit la construction des mosquées) ; curieusement, ceux qui vivent le plus à leur contact n’ont pas voté en majorité comme on l’aurait attendu ; enfin, la Suisse alémanique qui a voté en majorité « oui » est aussi celle où les sondages d’opinion identifient clairement un antisémitisme récurrent, et plus récemment un rejet d'Israël important - encore un point à méditer par mes lecteurs juifs réjouis par cette « votation » !

5. La votation suisse exprime aussi un malaise par rapport à des épisodes diplomatiques récents

Pratiquement, aucun article de presse ne rappelle les épisodes récents qui ont vu la diplomatie helvétique pratiquer des courbettes à répétition devant les pires spécimens d’un islam politique méchant et agressif, qu’il s’agisse de Kadhafi qui retient toujours en otage deux ressortissants suisses et prétend démanteler leur pays (lire sur mon blog), ou d’Ahmadinejad, à qui la « Cheffe » des Affaires Etangères a rendu visite, voilée et tout sourire (lire aussi ceci sur le blog). Quel est le pourcentage d’électeurs qui a voulu exprimer leur dégoût par rapport à ces évènements récents, en votant sur un tout autre sujet ? On ne le saura jamais, mais le silence de nos médias rend aussi mal à l’aise : tout est ramené à un débat sociétal sur l’islam en Europe, et on oublie trop que « le monde est un village » !

6. Beaucoup de réactions sont hypocrites

Autant je ne me réjouis pas de voir une partie de la « rue juive » reprendre des slogans de l’extrême droite, autant je trouve aussi parfaitement justifié son écœurement devant les indignations sélectives d’un grande partie de la gauche et du « politiquement correct » : s’indigner de soit disant persécutions anti-musulmanes en Europe ou de menaces imaginaires contre l’exercice de leur religion, alors qu’on maintient un silence de plomb à propos de l’interdiction des Eglises en Arabie Saoudite ou en Algérie, ou face aux massacres (Soudan) ou aux expulsions (Irak) de centaines de milliers de Chrétiens en terre d’islam - sans parler, bien sûr, de la quasi élimination des communautés juives dans ces pays -, est tout à fait insupportable : et que Navi Pillay, la présidente du sinistre « Conseil des Droits de l’Homme » de l’ONU en ait « rajouté un couche » n’est ni étonnant, ni moralement supportable quand on connaît le silence de ces instances vis-à-vis des pires persécutions de la Planète : réentendre à ce sujet, mes interviews d'il y a quelques mois de Malka Marcovich, grande spécialiste de la dérive morale des ces institutions ...

7. Une réflexion de fond s’impose pour ne pas laisser à l’extrême droite le monopole de la gestion de l’islam politique

Je ferai très court, pour conclure, en vous recommandant la lecture d’un article publié sur le blog de Nadia Geerts : lire ici.
Cette militante belge de la laïcité, très engagée contre l’islam radical et ses menaces contre nos sociétés démocratiques, n’a jamais basculé dans la stigmatisation de l’islam ou - pire encore - des populations musulmanes dans leur ensemble. Elle rappelle quelques vérités dans cette publication, le fait que l’on peut comprendre le sentiment de peur de beaucoup d’Européens, mais qu’il n’excuse pas tout et n’importe quoi, comme justement ce vote sur la construction des minarets ...

 Jean Corcos