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24 août 2009

Haro sur les « féministes » arabes sélectifs

Romance sur une plage ... photo prise à Gaza

Il parait, comme nous avons constatés dans un article précèdent (1), que le procès de la journaliste soudanaise Lubna Ahmed Hussein a suscité colère et inquiétude chez de nombreux Tunisiens. Féministes, Défenseurs des Droits de l’Homme, journalistes et intellectuels ont fait part de leur inquiétude après la condamnation de Hussein, qui risque quarante coups de fouet si elle est reconnue coupable d'avoir porté des pantalons et d'avoir ainsi « offensé la décence publique » aux termes du Code pénal soudanais. Cette affaire s'est transformée en une affaire d'opinion publique en Tunisie et continue d’attirer plus de sympathisants, hommes et femmes, et surtout des « militantes des droits des femmes ».

Alors, il y a beaucoup de Tunisiens qui s'inquiètent du sort de la journaliste Soudanaise Lubna ? Moi aussi. Les 40 coups de fouet sont un châtiment barbare. N'étant pas sadique, ce n'est pas ce qui m'a fait rire. Je m'explique. J'ai d'abord calculé la distance entre Tunis et Khartoum : 4220 kilomètres. Puis j'ai essayé de m'expliquer cette apparition soudaine des « humanistes Tunisiens » inquiets par ce qui se passe à 4.220 kilomètres de chez eux. Où étaient-ils récemment lorsqu'une journaliste palestinienne, Asma'Al-Ghoul, âgée de 27 ans, connue pour ses écrits pro laïcité et son dédain farouche du hijab, a été arrêtée et torturé par la police du Hamas ?

A la fin juin 2009, alors qu'elle sortait d'une baignade avec des amis, vêtue d'un jean et d'un tee-shirt comme le veut la norme en saison estivale, des hommes en uniforme noir l'ont accostée, lui reprochant de s'esclaffer en public. Circonstance aggravante à leurs yeux, la jeune femme, qui est divorcée, n'était accompagnée d'aucun chaperon. Les militants zélés du Hamas l’ont arrêtée avant de lui confisquer son passeport. On l'a enfermée avec des voleurs et des assassins. Pourquoi ? Parce que la police du Hamas veut appliquer la Charia ? Mme Al-Ghoul raconte que l'homme qui l'accompagnait et deux amis de celui-ci ont plus tard été frappés par la police du Hamas, gardés en détention pendant plusieurs heures et se sont vus demander de signer des déclarations, en vertu desquelles ils s'engageaient à ne plus "violer les normes de la morale publique". Son histoire a été rendue publique grâce à des groupes de défense des droits civiques, qui l'ont évoquée sur des sites Web

Ou sont t-ils les défenseurs des droits des femmes tunisiens, qui s'inquiètent uniquement du sort de la journaliste soudanaise ? Pourquoi n’ont t-il pas dit un seul mot pour le cauchemar qu’a vécue la journaliste, Asma al-Ghoul, des les geôles du Hamas ? Une information qui n'était pas du goût des quelques humanistes (ou plutôt féministes) tunisiens ; car Asma al-Ghoul représente une exception à Gaza et elle ne porte pas le foulard islamique, imposé par le mouvement fondamentaliste palestinien.

Mme Ghoul a déclaré à une ONG de défense des Droits de l’Homme dans la bande de Gaza : "Ils ont aussi voulu connaître l’identité des personnes qui étaient avec moi à la plage et savoir si elles sont de ma famille." Dans un entretien téléphonique avec le site du journal saoudien basé à Dubaï, Al-Arabiya, la journaliste a dit que les policiers qui l’ont arrêtée appartiennent aux « forces de sécurité pour la propagation de la vertu et la prévention du vice » du gouvernement du Hamas. Cette unité du Hamas comprend des dizaines de policiers en civil qui patrouillent les plages, les jardins publics, les restaurants, les salons de coiffure et les cafés pour vérifier que les hommes et les femmes ne se mélangent pas et que les femmes sont vêtues "modestement". Ghoul dit que beaucoup de femmes palestiniennes ont remarqué la présence des agents de police sur les plages et dans d’autres lieux

Je reviens à ma questions: Où se trouvaient alors ces Tunisiens indignés ? Où étaient-ils lorsque une militante du Fatah, la femme d'un dissident politique palestinien (2), a été complètement déshabillée et accrochée toute nue 24 heures au plafond d'un commissariat de police à Gaza, pendant qu'on lui fouettait les seins et les parties génitales? Où étaient-ils il y a quelques mois lorsqu'un dissident politique a été jeté dans la cellule de quatre criminels qui l'ont violé collectivement ? J'ai encore une très longue liste pour la campagne de persécutions perpétré par le Hamas dans la bande de Gaza contre les femmes ... et les hommes.

Les Tunisiens inquiets (tout d’un coup) du seul sort d’une journaliste soudanaise ne seraient-ils pas des agents de la propagande islamiste qui essaient de tromper l’opinion publique ? Pourquoi n’osent t-ils pas critiquer le Hamas pour son attitude humiliante contre la journaliste palestinienne Asma'Al-Ghoul ? Les laïcs tunisiens ont t-ils une affection particulière pour la théocratie religieuse, sauvage et intégriste du Hamas ?

Au Khartoum il est interdit de porter pantalon au risque de se faire exposer à des coups de fouets. Et on entend, en conséquence, assez du bruit sur l’affaire de Lubna. A Gaza le jean et le tee-shirt sont aussi interdits. Par contre le cas de Asma'Al-Ghoul à Gaza n’émeut point les « faussaires des droits de l'homme en Tunisie » : c’est un black-out total !

A Gaza pourtant, la situation des droits des femmes est plus grave sous le coup de l’islamisation accélérée de la société prônée par le califat islamique de Gaza. Sur les plages de Gaza, les femmes ont désormais intérêt à ne pas rire trop fort, sous peine d'une réprimande de la police du Hamas. Elles ne peuvent non plus s’habiller d'un jean et d'un T-shirt - une tenue considérée comme assez provocante ! L’islamisation de Gaza, avec les conséquences qu’elle porte sur les droits des femmes palestiniennes, est passée sous silence pour nos « militants des Droits de l’Homme ». Seule le cas d’une femme au Soudan les intéressent (quoique le combat de Lubna Hussein mérite tout le soutien). Mais il faut se rappeler ici que son cas n’est pas nouveau, car l’islamisme ayant conquis le Soudan depuis deux décennies avec l’arrivé Omar Al-Bashir au pouvoir en 1989. L’indignation contre l’islamisation du Soudan est donc très en retard pour nos « humanistes en hibernation prolongée ». A Gaza par contre, l’islamisation de la société est très récente. Elle commencée en décembre 2008 avec un projet de loi présenté par le gouvernement du Hamas d'Ismaïl Haniyeh, préconisant d'imposer les sanctions prévues par la Charia. Pendant que la guerre faisait rage entre Israël et le groupe terroriste, une assemblée du Hamas a décrété un durcissement de l'application de la charia, la loi islamique, dans la bande de Gaza.
En plus, le combat de la journaliste soudanaise est similaire à celui de sa confrère à Gaza, victime de la torture dans les geôles du Hamas. Comment alors comprendre que seule la soudanaise a eu le soutien du « Réseau arabe de l’Information sur les Droits de l’Homme », qui a émis un communiqué condamnant l’arrestation de Lubna Hussein et du châtiment attendu ?

Pourquoi la journaliste indépendante, Asma'Al-Ghoul, qui fait face seule au Hamas, n’a pas eu le même traitement ni par les ONG arabes, ni leurs médias, ni par ces pseudos « militantes des Droits des Femmes » ? Asma'Al-Ghoul, la journaliste palestinienne, est connue aussi pour ses écrits pro laïcité qui passent naturellement mal à Gaza et qui critique ouvertement la dérive totalitaire du mouvement. Tout juste comme sa confrère Lubna au Khartoum, qui a récemment approuvée le procès du Président soudanais devant le Tribunal pénal international ! Les deux femmes journalistes sont donc objets de vengeance contre leurs articles fustigeant les gouvernements islamiques respectivement du Khartoum et de Gaza.

Ce qui est flagrant ici est la différence de traitement des « défenseurs des Droits de l'Homme » qui s'inquiètent uniquement du sort de la journaliste soudanaise. Un terrible constat que celui du silence et de l'indifférence devant la situation de Asma'Al-Ghoul (3).
L’indifférence vire parfois à la complaisance, par exemple face à un Hamas qui cherche à appliquer son programme fondamentaliste, anti-féministe et liberticide. C’est la Charia la plus stricte, dans toute son horreur, c’est le renforcement de l’oppression contre les femmes et au-delà la réaction pour toute la société palestinienne. Ces « Talibans palestiniens » peuvent donc chasser tranquillement les femmes sur les plages de Gaza pour qu’elles soient « correctement habillés ». De même aucune ONG de gauche européenne n'a appelé à descendre dans la rue pour protester. Mais il est probable que leur bonne conscience les protégera contre le moindre souffle de culpabilité, en continuant de les aveugler face aux horreurs du réel.

Ceux, particulièrement dans le monde arabe, qui gardent le mutisme hypocrite devant le Hamas, doivent savoir que la pression exercée par les islamistes radicaux sur les gens à Gaza empêche la formation d'une société civile sécularisée et limite les chances de voir un État palestinien démocratique et respectueux des droits des femmes dans le futur.

Aujourd’hui j’ai particulièrement honte de nos « féministes sélectifs » en Tunisie, qui ont gardé un mutisme lâche et hypocrite devant le Hamas. Point de campagnes de presse portées par l'indignation, ni de manifestations de protestation pour la journaliste anti-islamiste à Gaza, Asma'Al-Ghoul. Comme si la peur de paraître « pro israélien » paralysait la faculté de percevoir l'intolérable. Seules certaines catégories de victimes paraissent mériter que la presse s'émeuve de leur sort, et que le monde de la militance « féministe » s’intéresse d’eux. Parmi ces victimes symboliquement privilégiées monopolisant la compassion militante, victimes titulaires qui ne peuvent être ni juives, ni chrétiennes, la palme revient aux Palestiniens musulmans, voire islamistes, perçus comme des « combattants » ou des « résistants ». Quoi qu'ils fassent (égorgements, attentats-suicides, tortures des femmes, ports obligatoires du voile islamique), ces derniers semblent monopoliser la faculté d'indignation ou les dispositions à la compassion.

Nos « féministes » doivent surtout savoir que leur comportement sélectif envers l’oppression des femmes encourage le glissement vers un fondamentalisme intolérant mâtiné de jihadisme, qui engouffra les droits humains universels des femmes. S’ils sont vraiment pour la cause des femmes, ils doivent le faire savoir partout dans le monde. Ils doivent se débarrasser de ce mélange de peur et de compassion sélective qui s'exprime dans les attitudes ambivalentes à l'égard des femmes.

Ftouh Souhail,
Tunis


(1) Voir article publié le dimanche 23 août sur le blog

(2) Il s’agit en l’occurrence de l’épouse d’ Abed al-Gharabli, un officier de sécurité du Fatah - qui a passé 12 ans dans les prisons israéliennes -, il aurait été kidnappé par un groupe du Hamas qui a tiré sur ses deux jambes après l’avoir torturé, devant sa famille.

(3) Les « faussaires des droits de l'Homme en Tunisie » restent indifférents et silencieux face aux massacres commis par les milices islamiques au Darfour (situé à l'ouest du Soudan) depuis février 2003, prenant la suite des massacres perpétrés dans le sud du Soudan, où les victimes étaient principalement chrétiennes et animistes. Des massacreurs « arabes » et musulmans et des victimes « noires » et chrétiennes : voilà qui ne fais pas bouger nos humanistes sélectifs.
Voir sur sujet : Jacques Julliard, « Les faussaires des droits de l'homme », Le Nouvel Observateur, n° 2321, 30 avril-6 mai 2009, p. 46.