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09 février 2020

Les missiles de l’Iran pèsent lourd dans l’équation sécuritaire du Moyen-Orient


Les attaques en Irak ont été rendues possibles par la priorité donnée par le régime, depuis 1979, au développement d’un impressionnant arsenal.

Analyse. Une source diplomatique iranienne s’en félicitait encore, fin janvier : « En visant les Américains avec nos missiles et en maîtrisant l’impact modéré de l’attaque, nous avons montré aux Etats-Unis qu’on pouvait les frapper avec précision là où ils pouvaient se sentir les plus protégés. » Dans le récit officiel que la République islamique tisse déjà de l’escalade qui a suivi l’assassinat par un drone américain du général Ghassem Soleimani à Bagdad, ce sont autant le moyen – l’instrument balistique – que l’objectif – les installations militaires américaines de la base d’Aïn Al-Assad, en Irak, frappées le 7 janvier – qui sont mis en avant.
L’attaque iranienne a en effet été rendue possible par la priorité donnée depuis des décennies par Téhéran au développement d’un arsenal de missiles de fabrication iranienne, devenu, depuis la révolution de 1979, le véritable pilier de la stratégie militaire de la République islamique. Les missiles iraniens sont désormais une composante essentielle de l’équation sécuritaire de la région tandis que les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis continuent à faire peser lourdement la menace d’une nouvelle escalade. On s’inquiète surtout, de la rive arabe du golfe Persique jusqu’à Tel-Aviv, de l’amélioration constante des capacités iraniennes en la matière et de la
La République islamique détient la plus importante force de missiles balistiques et de croisière du Moyen-Orient. La portée de certains des vecteurs qui la composent pourrait dépasser les 2 000 kilomètres, soit la distance qui sépare les frontières occidentales de l’Iran de la Grèce. L’intérêt porté, dès ses origines et la guerre Iran-Irak (1980-1988), par la République islamique à ces armes est lié à la supériorité aérienne dont jouissent ses adversaires, l’Irak de Saddam Hussein d’abord, puis l’Arabie saoudite et Israël. Frappée par des sanctions qui l’empêchent d’avoir recours aux marchés internationaux pour renforcer ses capacités militaires, la République islamique a su miser efficacement sur les missiles pour se constituer un substitut d’aviation dont elle maîtrise la production et qui lui permet de projeter sa puissance au-delà de ses frontières.

Arsenal confié aux gardiens de la révolution

Considérée comme un besoin existentiel du régime, la construction d’un arsenal de missiles est confiée aux gardiens de la révolution, l’armée idéologique de la République islamique. C’est à eux qu’il revient de superviser son développement et sa maintenance tandis que l’aviation iranienne, vieillissante, reste entre les mains de l’armée régulière.
Après avoir acheté des missiles soviétiques à la Libye, des versions nord-coréennes à la Syrie à partir du milieu des années 1980 puis des lignes de production entières, l’Iran a créé sa propre industrie balistique en copiant et en améliorant des projectiles conçus initialement par l’URSS ainsi qu’en se tournant vers des technologies chinoises. En résulte une flotte de missiles de portées diverses, de plus en plus précis et efficaces. Alors que ses capacités s’accroissent, l’Iran commence à en faire un usage démonstratif.
En juin 2017, les gardiens de la révolution ripostent à des attentats de l’Etat islamique menés par des ressortissants iraniens sunnites contre le Parlement de Téhéran et le mausolée de l’ayatollah Khomeyni, en tirant des missiles sur des cibles djihadistes dans la province syrienne de Deir ez-Zor, à l’ouest du pays. En septembre 2018, des installations du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, une organisation autonomiste dotée d’une branche armée, sont visées à leur tour, en Irak, par un tir balistique. L’attaque lancée contre des sites pétroliers saoudiens en septembre 2019, attribuée à l’Iran mais revendiquée par les rebelles houthistes du Yémen, marque toutefois une rupture du fait des dégâts considérables qu’elle a produits. La précision de la frappe a alerté. Menée en combinant l’usage de drones et de missiles de croisière, difficilement repérables, elle a trompé les défenses antiaériennes de Riyad.

Dissémination auprès de groupes non étatiques

« Après l’attaque contre les installations pétrolières en Arabie saoudite, l’Iran a surpris la plupart des observateurs, et les Américains en particulier ont pris conscience de l’amélioration rapide de l’arsenal iranien, qui est maintenant un vrai sujet de préoccupation », relève Fabian Hinz, spécialiste des missiles iraniens au Centre James Martin pour les études sur la non-prolifération. Les frappes contre les installations militaires américaines d’Aïn Al-Assad poussent la logique plus loin, selon le chercheur : « La République islamique a fait une nouvelle démonstration de force mais, cette fois-ci, en son nom propre. Il n’est plus question de se cacher derrière des alliés régionaux. L’attaque incarne l’aboutissement de plus de trois décennies d’efforts en matière de missiles. »
C’est bien, toutefois, la dissémination des missiles auprès de groupes non étatiques alignés sur Téhéran, comme les milices chiites qui tiennent le haut du pavé en Irak ou le puissant Hezbollah au Liban, voire aux houthistes au Yémen, qui inquiète les adversaires de la République islamique. « Les Iraniens parviennent désormais à assurer une partie de la production des projectiles en dehors de leurs frontières directement par le Hezbollah, au Liban », s’alarmait, à l’automne 2019, un responsable israélien de passage à Paris : « Concernant certains modèles, seuls les systèmes de guidage, dont le déplacement est beaucoup plus discret que les missiles eux-mêmes, doivent être fabriqués en Iran, mais, à ce rythme, cela pourrait bientôt ne plus être le cas. »
L’arsenal de missiles iraniens, pensé comme une alternative à une aviation militaire dont la République islamique s’est trouvée privée, s’est mué en menace transfrontalière dans une région sous tension depuis la sortie des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015.

Allan Kaval
Le Monde, 28 janvier 2020