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05 septembre 2017

Corcos, le médecin qui oubliait de se faire payer



Introduction :
J'ai reçu à la fin du mois d'août un texte très émouvant écrit par un Tunisien, Ahmed Taoufik Ben Mustapha, texte rappelant la mémoire de mon père disparu il y dix ans maintenant, à l'été 2007. Cet hommage est basé sur la mémoire d'un témoin, enfant dans les années 50 et 60, et qui se souvient parfaitement de son médecin de famille, le Docteur Corcos, si connu à Tunis à l'époque.
Ce texte m'a touché, bien sûr ; il m'a démontré l'utilité de ce modeste blog qu'il connait, et où j'avais rendu hommage à mon père dans plusieurs articles, publiés de 2007 à 2010 (cliquer sur son nom en libellé). Il démontre que, au delà d'un passé qui nous a éloigné de ce pays, il y a encore sur l'autre rive de la Méditerranée, des hommes de cœur qui ne nous ont pas oubliés.
J.C

Il y a dix ans déjà, le 4 Août 2007, nous quittait André Salomon Corcos. «Docteur en tout, médecin pour tous» (dixit Gilbert Nahum Moatty, son confrère et disciple). Il habite, aujourd’hui encore, le cœur de nombreux tunisois. Pas seulement ceux qui le croisèrent (patients, familles, personnel hospitalier, voisins, confrères…) ou ses contemporains. Car, le souvenir de ce médecin comme il en existe trop peu de nos jours, se transmet parfois de génération en génération.

A lire le récit du Docteur Gilbert Nahum Moatty, retraçant sa vie de fervent homme de science au grand cœur, ou bien l’émouvant discours d’adieu de son fils Jean, on serait tenté d’y voir de l’exagération de la part de proches, naturelle somme toute.
Trop jeune à l’époque pour prétendre véritablement le connaître, la petite silhouette du grand homme n’était pas étrangère, pour autant, au gamin des années 50 début 60 que j’étais.

Le Docteur Corcos était notre médecin de famille. Il résidait à l’Ariana, à six kilomètres de Tunis ; nous, à mi-chemin, sur la route. En 1952, il était au chevet de mon oncle, atteint de méningite cérébro-spinale. Ses visites quotidiennes (en compagnie d’élèves ou d’assistants, parfois) ne résultaient nullement de la proximité géographique ou du fait que nous étions sur son chemin vers l’hôpital Ernest Conseil (Rabta), mais, bel et bien, du dévouement d’un médecin qui ne compte pas son temps. Vingt jours durant, notre maison ressembla à un hôpital. Hélas, c’était trop tard. Il décida de cesser les soins.
Le lendemain, à la surprise de la famille réunie dans l’attente de l'issue fatale, le clinicien débarqua, à la tête d’un cortège médical. Craignant, sans doute, de susciter de faux espoirs, il prit les devants : «Non. Nous ne sommes là que pour observer le malade et apprendre !». 24 heures après, mon oncle décéda.
Quelques années plus tard, en mars 1957, il était au chevet de mon grand-père maternel. Très vite, il s’en alla, cette fois ci, se contentant d’un laconique «Laissons ce vieux monsieur partir tranquille !»; Puis, pressé par la famille, «donnez-lui un peu de vin, si vous voulez», ajouta-t-il. L’accompagnement en fin de vie n’existait pas.
Thérapeute acharné, assoiffé de connaissance, il savait abdiquer face aux limites de sa science. Humain, tout simplement; au point d’oublier, à tous les coups, de se faire payer.

Tout au long de la carrière tunisienne d’André Corcos, ma mère exerçait dans les hôpitaux de Tunis en qualité d’infirmière. Elle ne pouvait ignorer l’épisode de la mort mystérieuse de plusieurs patients hospitalisés, supposés guéris. Tous avaient une gargoulette à portée ; détail qui n’échappa pas au flair du grand homme, s’avérant à l’origine des décès ; d’où le parallèle avec Avicenne,diagnostiquant l’intoxication par le plomb due à la peinture d’une coupe de terre cuite, établi par Docteur Moatty.
Ainsi était le Corcos de mon entourage, celui-là même que je retrouve dans la totalité des témoignages.

C’est en 1975, à Paris, que je revis notre cher médecin pour la dernière fois. Sans rendez-vous, je sonnais à sa porte, en compagnie de ma mère. Comment m’étais-je procuré l’adresse (laquelle s’avèrera celle de son domicile)? Aucun souvenir ! Grâce à un annuaire, vraisemblablement.
Parti à la rencontre d’une légende, je me retrouvai face à un homme à l’humilité désarmante.  De suite, Il nous accueillit, sans même nous laisser le temps de nous présenter à lui, ni d’annoncer l’objet de cette visite inopinée. J’étais tout fier, fougue de jeunesse, d’étaler tout ce que je croyais savoir sur ses faits d’armes. Lui, approuvait de la tête, tout sourire. Se rappelait-il encore de mes oncles, tantes, père, grand-père…, patients lointains, parmi des milliers d’autres ? Ses yeux brillaient, quoique larmoyants (à cause de petits bobos oculaires, nous confia-t-il.)
En partant, nous eûmes honte d’avoir secrètement nourri l’espoir  d’un examen au pied levé (ma mère avait une confiance aveugle en Corcos, est-il besoin de préciser ?),  occasion de profiter, une fois de plus, de son précieux jugement.

Comme il nous manque, par ces temps d’argent-roi et de médiocrité érigée en norme !
On ne peut qu’applaudir tout hommage à lui rendu. En Tunisie, une poignée de confrères reconnaissants (Docteur Mohamed Moncef Zitouna, notamment) n’oublient pas d’entretenir son souvenir. Est-ce suffisant ?
A voir l’état de notre médecine, publique autant que privée, peut-on se priver de rappeler assidûment son exemple, à tous nos étudiants, futurs professionnels de la santé ?
Sa mémoire, celle d’amis, voisins, frères de cœur (de sang, parfois), associés au gré de la géographie et des remous de l’Histoire, ne mériterait-elle pas d’être davantage honorée, inlassablement entretenue ?
La descendance de cet homme qui soigna sans discrimination (comme celle de tous ces gens partis, souvent à contrecœur, sans tourner le dos à leurs racines) n’aurait-elle pas droit, quand elle le désire, à un accueil chaleureux, dans une Tunisie colorée, riche, unique, à l’image des mosaïques qui font la réputation de ses musées ?

Ahmed Taoufik Ben Mustapha