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27 mai 2015

Après Ramadi et Palmyre, Bagdad et Damas ?

Les ruines de la cité antique de Palmyre, conquise par l’État islamique

En s'emparant, dans la même semaine, des deux villes de Ramadi en Irak et de Palmyre en Syrie, l'État islamique (EI) a frappé un grand coup stratégique et médiatique. Annoncée sur le déclin après ses défaites à Kobané et à Tikrit, l'organisation jihadiste a complètement inversé la tendance et contrôle désormais un territoire de 300 000 km2 et de 8 à 10 millions de personnes. L'EI a pris l'ascendant des deux côtés de la frontière irako-syrienne et encercle dorénavant les soldats du régime syrien encore présents dans la province de Deir ez-Zor. Face à l'impossibilité d'ouvrir une voie de communication au nord, entre Raqqa et Mossoul, du fait de la présence des peshmergas kurdes, l'EI a revu sa stratégie pour faire le lien entre les deux territoires via la route désertique plus au sud, entre Ramadi et Palmyre. Les défaites conjugués, des deux côtés de la frontière, de l'armée irakienne et de l'armée syrienne renforce le sentiment de puissance alimenté par la propagande de l'EI et permet à l'organisation d'accroître ses ressources énergétiques et militaires : le groupe jihadiste a mis la main sur d'importants dépôts d'armes et s'est emparé de trois champs gaziers dans l'oasis de Palmyre. Comment une organisation jihadiste dont les positions sont quotidiennement bombardées par la coalition internationale a-t-elle pu obtenir de telles victoires dans un laps de temps aussi réduit ? Tant à Ramadi qu'à Palmyre, l'EI a simultanément profité des lacunes stratégiques de ses adversaires et d'un contexte particulier dont il a su tirer avantage.

Double défaite

La prise de Ramadi, capitale de la province d'al-Anbar, résulte d'une double défaite de Bagdad à la fois militaire et, surtout, politique. Militaire parce que l'armée irakienne a, une nouvelle fois, démontré son incapacité à combattre l'EI sans l'aide des milices chiites appuyés par l'Iran ; politique parce que Ramadi était l'un des derniers fiefs sunnites qui résistait encore à l'EI et dont les tribus pouvaient constituer un appui précieux, à l'image de ce qu'avaient pu être les forces de la Sahwa (les reliquats de l'armée de Saddam Hussein) dans la lutte contre el-Qaëda. Alors que le Premier ministre irakien Haïdar al-Abadi avait lancé l'offensive de reconquête de la province d'al-Anbar le 8 avril dernier et que le Centcom (commandement central américain) avait annoncé la reprise de Mossoul pour le mois de mai, Bagdad se retrouve aujourd'hui dans une situation d'urgence où il n'a d'autre choix que de tenter de reprendre Ramadi avec l'aide des milices chiites et contre la volonté des populations locales sunnites.

La prise de l'oasis de Palmyre, joyau inestimable du patrimoine de l'antiquité, fait suite à une dizaine de jours de combats entre les forces du régime et les combattants jihadistes. Ces combats tendent à remettre en question les théories sur les rapports ambigus entre le régime et l'EI, d'autant qu'ils ont permis à l'organisation de s'emparer d'une province éminemment stratégique reliant la ville de Deir ez-Zor à celles de Homs et de Damas. Le régime a perdu des champs gaziers importants et ses troupes sont tombées dans une embuscade alors qu'elles se repliaient sur la capitale. Sans contestation possible, il s'agit d'une défaite importante pour Damas. Le régime était-il incapable de défendre Palmyre ? A-t-il délibérément choisi de ne pas offrir une opposition plus musclée considérant que les risques de destruction du patrimoine archéologique profiteraient à son image aux yeux des Occidentaux ?

Improbable, mais pas impossible


Si le régime a essayé de sauver les meubles en déployant sa propagande de rempart contre la barbarie, notamment par le biais du directeur des antiquités, Ma'amoune Abdelkarim, qui a exhorté le monde à se « mobiliser » pour sauver les trésors, il aurait sans doute gagné bien davantage à poursuivre les combats et à vraiment apparaître comme une force capable de résister à l'EI. Au contraire, il apparaît désormais comme une force profondément affaiblie, et ce d'autant plus que ce nouveau revers survient après ses défaites successives dans le Nord face à l'Armée de la conquête, où le régime vient de perdre son dernier bastion à l'intérieur de Jisr el-Choughour. Le régime semble actuellement souffrir d'une perte importante de ses effectifs, d'une dissension interne, et d'un changement de stratégie de la part de ses alliées russe et surtout iranien. Face à l'impossibilité de reprendre tout le territoire syrien, et l'incapacité des milices chiites à mener simultanément la guerre sur les fronts irakien et syrien, l'Iran semble privilégier la défense de la « Syrie utile » quitte à sacrifier le reste du territoire.)

En s'emparant de Palmyre, l'EI a mis la main sur deux sites extrêmement symboliques dont il pourra se servir à outrance pour sa propagande : la prison et le site archéologique. La prison est célèbre pour être l'une des plus dures au monde : elle est notamment connue pour le massacre de centaines de détenus par le régime dans les années 80 et la torture y était pratiquée de façon quasi systématique. En s'emparant de la prison de Tadmor, associée dans l'inconscient populaire des populations syriennes, voire arabes, aux pires heures du régime syrien, l'EI a réalisé un coup machiavélique et ingénieux : il passe pour un sérieux ennemi du régime aux yeux d'une partie de la population et pourra recruter, si la prison n'a pas déjà été totalement évacuée, parmi les détenus islamistes.
Concernant le site archéologique, tous les observateurs se posent aujourd'hui les mêmes questions : l'EI va-t-il détruire le site, et si oui, quand ? Dans ce cas-là, la communauté internationale restera-t-elle les bras croisés ? La coalition internationale n'est pas intervenue jusqu'alors pour ne pas apparaître comme un soutien de Damas et, à moins d'une immense pression populaire, il y a peu de chances qu'elle le fasse par la suite, même si le site commence à être détruit. De leur côté, les jihadistes risquent de détruire en priorité le temple du dieu Baal, qui date de la période anté islamique, sans forcément réduire à néant la totalité du site, dont il pourrait tirer d'importantes ressources par le biais de la contrebande d'objets d'art.

L'avancée de l'EI démontre avant tout l'échec cuisant de la stratégie américaine. Mais il n'empêche qu'en Syrie comme en Irak, ce sont désormais les deux capitales qui sont directement menacées. Ramadi n'est qu'à 112 km de Bagdad et Palmyre ouvre la voie vers Damas. Le scénario des deux capitales encerclées par les jihadistes est encore improbable, mais plus du tout impossible. Dans les deux cas, il donnerait lieu à des combats terribles et marquerait un tournant décisif pour la survie des régimes en question.


Anthony Samrani

L'Orient Le Jour, 23 mai 2015