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27 janvier 2014

La galaxie Alain Soral : de l'extrême droite néo-traditionaliste catholique aux néo-Frères musulmans

Alain Soral

Le relatif succès d'Alain Soral sur l'Internet est l'un des symptômes d'une crise des idéologies contemporaines, laquelle se traduit par des alliances et des contre-alliances objectives et/ou subjectives inattendues.


Elles se nouent entre différentes factions idéologiques, que tout a priori sépare. Il règne un tel confusionnisme moral et intellectuel, sur fond d'une mondialisation qui suscite un doute protéiforme, que les thèses les moins rationnelles trouvent preneurs. C'est précisément Alain Soral, lui-même passé de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, qui constitue le pôle fixateur de ces thèses, de même que de cet amalgame improbable.


La presse s'épanche beaucoup ces derniers temps sur le geste dit de "la quenelle" et ses significations subversives, tantôt antisémites tantôt trivialement vulgaires, popularisées par Dieudonné, Alain Soral et leurs acolytes. Mais bien peu de cas est fait des transactions collusives entre la galaxie Soral et certains membres de mouvements catholiques néo-traditionnalistes ou intégristes et des membres de l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), à l'instar de Camel Bechikh, président de l'association Fils de France, Albert Ali ou l'imam recteur de Bordeaux, Tareq Oubrou, qui est leur mentor théologique. 


Le dispositif d'Alain Soral est élaboré en matière de communication publique. Il s'inscrit dans ce qu'il est convenu d'appeler en sociologie le média-activisme. Il s'efforce habilement d'associer les contraires, de capitaliser sur les récriminations des uns et des autres, en lénifiant pour ce faire les antagonismes réels, aux fins d'apparaître, en dernier lieu, comme le "Réconciliateur" des Français de toutes origines : ethniques, religieuses et sociales. Il sait ainsi user des fragilités identitaires d'une partie de ses concitoyens, notamment musulmans, et de la force de conviction de ses amis de confession musulmane (C. Bechikh et Albert Ali) pour créer de l’adhésion autour d'un discours à la fois inclusiviste et exclusiviste. Comment procède-t-il ? Il use précisément de registres discursifs composites qui intègrent des éléments de langage profane et scientifique, ainsi qu'une dimension eschatologique et sotériologique opportunément œcuménique, où domine une vision déterministe et manichéenne de l'Histoire, avec, d'un côté, les gentils, et, de l'autre, les méchants.


Par ailleurs, il y ajoute de façon systématique une touche antisémite. Pour ravir la clientèle traditionnelle (habituellement âgée entre 18 et 35 ans) du prédicateur suisse Tariq Ramadan, le président d'Égalité et Réconciliation rappelle à dessein les liens idéologiques et structurels objectifs de ce dernier avec la monarchie autoritaire du Qatar, qu'il interprète cependant à sa façon, en le présentant à cet égard comme "un agent de l'Empire" (sic), faisant "partie du système de domination" (sic), un "membre de l'oligarchie mondialiste", "le musulman au service de l'hyperclasse nomade", etc. Cependant, sur le plan sociétal et de la dénonciation du sionisme, les deux se rejoignent largement, ce qui explique que les publics peuvent être à maints égards interchangeables. Les références doctrinales de C. Bechikh et d'A. Ali sont les mêmes que celles du prédicateur suisse : Hassan al-Banna, Yûsuf al-Qaradhâwî, etc. 


Alain Soral, Camel Bechikh et Albert Ali (disciples pourtant initialement formés par la littérature de T. Ramadan qu'ils ne remettent toutefois jamais en cause) manifestent volontiers leur proximité et sympathie réciproques qui relèvent de la communauté élective et affinitaire. Le premier relaye d'ailleurs fréquemment les interventions des seconds, qu'il loue pour leur "patriotisme" (sic). Qu'est-ce qui peut donc bien lier des individus aux parcours et aux ancrages idéologiques différents, alors même qu'Alain Soral revendique les racines chrétiennes de la France, fait la promotion d'un nationalisme ethniciste, estimant par ailleurs que seul le Front national se distinguerait des partis traditionnels dans son rapport spécifique à l'identité française ?


A cette question plusieurs éléments de réponse qui sont autant d'hypothèses explicatives. Il faut bien comprendre que chacun des groupes d'acteurs poursuit des fins et des moyens qui peuvent quelquefois diverger. Elles convergent néanmoins sur l'essentiel. Pour Alain Soral, revendiquer les racines chrétiennes de notre pays, insister sur l'identité et la souveraineté de la France, dénoncer "l'immigrationisme" (sic) et "le droit-de-l'hommisme" (sic), c'est, de façon stratégique, faire pièce à ce qu'il appelle "le mondialisme", qui aurait intérêt à supprimer les frontières des nations et à faire le jeu du "gouvernement mondial" qui cultiverait le dessein inavoué d'installer sa capitale à Jérusalem (sic). Derrière "mondialisme" et "gouvernement mondial" se cacherait, tel un grand marionnettiste, "une communauté organisée", c'est-à-dire juive et sioniste cosmopolite qui soumettrait les États-nations européens, en particulier la France, de race blanche et de tradition catholique pluriséculaire.


La révolution française de 1789 serait l'œuvre d'une franc-maçonnerie vouant une haine viscérale à l'encontre de la fille aînée de l'Église. Les références d'Alain Soral au prédicateur musulman d'origine indienne, Imran Hosein (1942), auteur de Jérusalem dans le Coran, qui allie eschatologie et histoire, remplit une double fonction : d'une part, elle permet d'attirer à soi un lectorat musulman ou récemment ré islamisé, qui devient alors une clientèle potentielle des réseaux d'Égalité et Réconciliation, et, d'autre part, elle légitime et potentialise théologiquement et politiquement un anti-judaïsme et un anti-sionisme radical. Dans l'ensemble de ce dispositif, le juif fait effectivement souvent office de figure repoussoir et de "causalité diabolique".


Haoues Seniguer,

Le Huffington Post, 22 décembre 2012



Haoues Seniguer est chercheur au Groupe de Recherches et d'Études sur la Méditerranée et le Moyen Orient (GREMMO) et enseignant à l'IEP de Lyon. Il est diplômé d'un 3ème cycle en Histoire de la philosophie et langages et titulaire d'un doctorat de science politique. Il est spécialiste de la question des rapports entre religion et politique, du monde arabe et musulman. Il travaille à la déconstruction des préjugés racialistes et des idéologies exclusivistes, en oeuvrant au dialogue critique des religions et des cultures.