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11 avril 2012

Après-Toulouse : les traumatisés de la victimisation


Rien ne justifie le crime absolu de Mohamed Merah. Il y a au départ chez lui le désir de s’affirmer en exécutant l’autre. Il est vrai que l’exécution du rival est, comme l’atermoiement avec la mort, le ressort de notre condition. Sauf que l’exécution du rival a pour théâtre l’imaginaire, scène de l’exutoire qui conjure nos fantasmes et nous décharge symboliquement de l’élimination du rival. Or c’est le glissement du symbolique et de l’imaginaire au réel qui définit la folie. Aussi, au plan individuel, l’acte de Merah est-il un acte fou.

Et la folie la pire est celle qui paraît raisonnée, froide et qui se justifie par l’idéologie. Derrière l’acte fou, en amont, a été intériorisé par le criminel le statut de victime. Victime de l’Occident perçu persécuteur de l’islam à travers les Croisades, le colonialisme, la spoliation de la Palestine. Ce fallacieux argumentaire rend celui qui y croit un être réactif et non actif.

Quelle différence y a-t-il entre action et réaction ? L’action amène le sujet à considérer son projet comme étant né en soi et pour soi ; il compte sur ses forces pour le concrétiser ; en son geste positif rayonne le oui, vocable de l’affirmation de soi et de l’acquiescement à ce qui vient. Une telle structure instaure la souveraineté du sujet ; elle engendre son pouvoir sans se laisser asservir par l’ascendant de l’autre ; elle donne au sujet son autonomie dans la mesure où il prend conscience que son action est interactive, qu’elle ne s’accomplit pas dans un splendide isolement mais dans la relation intersubjective. Ensuite, l’autonomie et la souveraineté du sujet seront mises à l’épreuve par l’éthique de la relation.

Alors que la réaction est serve de la décision de l’autre. Celui qui l’illustre réagit à l’action de l’autre. La réaction appartient à l’esclave dont l’acte dépend de l’action du maître. Elle est gouvernée par le non. Détectable sur le mode négatif, son régime demeure la rébellion et la désobéissance. C’est elle qui nourrit l’humanité du ressentiment (Nietzsche).

Cette humanité s’invente victime pour se venger, par réaction, du bourreau. Nihiliste, elle consume sa vie à dire non à toute proposition raisonnable qui exalte le progrès moral et matériel. Et le sujet, déjà fou pour avoir rabattu le symbolique et l’imaginaire sur le réel, devient encore plus fou en intériorisant le statut de victime qui le conduit au ressentiment et au nihilisme. Un tel sujet, à l’instar de Merah, renaît à lui-même froide machine à tuer dès qu’il s’articule à une idéologie qui encadre son traumatisme originel.
Pareil système le confirme dans son dysfonctionnement. L’individu ainsi atteint se trouve conforté par le sceau communautaire qu’appose sur sa peau l’idéologie à laquelle il adhère. Dans le cas de Merah, l’idéologie convoquée est celle de l’islamisme jihadiste prôné par Al-Qaeda. En agissant à Montauban et à Toulouse comme meurtrier capable de tuer même des enfants sur le parvis de leur école, Merah dans sa solitude signe son appartenance à une communauté utopique, disséminée, déterritorialisée. Il justifie son acte par la loi archaïque du talion pour assouvir sa vengeance de victime contre ceux qui peuplent la sphère du supposé bourreau. Il se découvre postmoderne en confirmant sa solitude par l’appartenance à une communauté à laquelle il est attaché virtuellement, dans la dissémination et la déterritorialisation, c’est-à-dire selon les coordonnées où se situent Al-Qaeda et le mécanisme du Web, réseau, filet, toile qui réactivent le virtuel.

Cette forme est la dernière que revêt l’idéologie totalitaire. L’islamisme n’a plus de lien avec la religion, foi et cultes mêlés. Il est la maladie qui exploite le sujet traumatisé pour le mobiliser vers un destin meurtrier. C’est l’ultime avatar que connaît l’idéologie totalitaire où la référence archaïque s’accorde avec la condition postmoderne. Ainsi le cercle se ferme : le point de la fin se confond avec celui du commencement. Cette forme de roue donne l’illusion au criminel de traverser l’intégralité du temps, de la Création à l’Apocalypse.

Pour prévenir et guérir cette maladie, nous devons nous maintenir vigilants afin d’empêcher ce processus malin qui conduit à la légitimation du meurtre le plus abject, celui qui déshonore l’humain en attentant aux innocents, défiant les préceptes qui bornent l’instinct de violence, du commandement biblique : «Tu ne tueras point» au constat coranique qui dit que celui qui tue une âme innocente c’est comme s’il avait tué l’humanité au complet.
Nous avons à obstruer la porte qui mène au corridor de la victimisation sur quoi ouvre la chambre du ressentiment mitoyenne de celle du nihilisme. L’action pédagogique de nos Etats, de nos institutions, de nos médias, de nos sociétés civiles devra être veillée par une telle vigilance psychique et éthique. N’oublions jamais que, où que nous nous trouvons, ici, ailleurs, en Tunisie comme en France, les criminels, salafistes & co, ces traumatisés de la victimisation, rôdent parmi nous.

Abdelwahab Meddeb,
Libération, le 2 avril 2012