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15 mars 2012

Connaissez-vous ce charmant pays (suite) ?



La devinette du mois
- mars 2012

Nouvelle devinette, dans la série inaugurée l'année dernière : il s'agit de deviner un pays musulman d'après l'architecture, typique, de sa capitale ou d'une grande ville.

Celle-là est encore assez difficile ... oui, il s'agit bien d'un pays musulman, mais l'architecture des immeubles ne vous aidera pas beaucoup ; ceci étant, toutes les métropoles en terre d'islam n'ont pas un horizon couvert de minarets ou de coupoles de mosquées ! Précisons juste deux choses : ce n'est pas une capitale ; cette métropole se trouve au bord de la Méditerranée. Comme d'habitude, mails bienvenus à l'adresse du blog : rencontre@noos.fr. Les centaines d'amis de mon réseau FaceBook pourront aussi répondre sur mon page, où je mettrai un lien. Le résultat sera donné avec la prochaine devinette, le mois prochain.

Quand à la devinette précédente, il s'agissait de Bakou, la capitale de l'Azerbaïdjan ! Pas facile à trouver, mais j'ai quand même eu la bonne réponse sur ma page FaceBook ... après pas mal de tâtonnements !

J.C

13 mars 2012

Théâtre d’ombres : la poudrière moyen-orientale, entre jeux de rôles et engrenage fatidique (2/2)



 
La réactivation de la polarisation chiite-sunnite

Le dilemme étant loin d’être tranché, le théâtre d’ombres diplomatique continue. Un peu comme dans le Macbeth de Shakespeare : dans la première scène, les trois sorcières annoncent au prince noir qu’il sera roi à la place du roi. En attendant que le futur régicide ne commette l’irréparable pour accomplir la prophétie, les acteurs prolongent la comédie, chacun espérant échapper à son destin. L’effet de ces jeux de scène est loin d’être sans importance : il se traduit par une spectaculaire réactivation de la traditionnelle ligne de partage du monde arabo-musulman entre chiites et sunnites. La vieille polémique autour des héritiers du prophète qui a régulièrement servi de terreau à des bains de sang dans l’histoire, comme lors de la guerre Iran-Irak, avait relâché son emprise sur la région dans le courant des années 2000.
Certes, la désintégration politique de l’Irak a démenti les prévisions américaines : l’opposition entre sunnites et chiites dépasse de loin le sentiment national, surtout dans des nations de création relativement récente comme l’Irak. Inversement, on avait vu, pendant cette période, la Russie se prendre à rêver de transcender la frontière invisible. La “Sainte Russie” se voulait aussi “grand pays musulman” et, tout en étant alliée de l’Iran chiite, courtisait, via le marché de l’armement, l’Arabie saoudite, proclamée commandeur de tous les sunnites. “Depuis, les révoltes et insurrections survenues dans une partie du monde arabe, avec en toile de fond les rivalités entre sunnites et chiites, ont mis en effervescence le grand Moyen-Orient, analyse Jean-Sylvestre Mongrenier. Plus largement, une grande alliance sunnite s’esquisse, Turquie incluse, et la diplomatie russe est conduite à se replier sur les régimes iranien et syrien.”
C’est de cette manière que le phénomène de polarisation s’auto-alimente : en soutenant coûte que coûte l’Iran et la Syrie, tenue par une minorité alaouite proche du chiisme traditionnel, la Russie et derrière elle, la Chine, fragilisent leur image et leurs positions dans l’ensemble de la région. De l’autre côté de la barrière, on voit une alliance objective presque contre nature s’opérer entre l’Occident, Israël et une partie du monde arabe sunnite. Même le Hamas palestinien, dernier allié sunnite de l’Iran, mais travaillé au corps par le Qatar et l’Arabie saoudite, serait sur le point de revenir dans sa communauté d’origine.

Le rôle clé du couple russo-chinois

Le rapport de force qui va sortir de ce redéploiement conditionne le degré de pression que subira l’Iran à l’avenir. La solidité, la fragilité, estiment désormais certains analystes du couple russo-chinois, est un élément déterminant pour la suite des événements. La Russie soutient l’Iran, directement en tant qu’allié stratégique sur l’énergie et le militaire, et indirectement en appuyant la Syrie qui représente pour l’Iran la capacité à guider le Hezbollah, son bras armé implanté au Liban. Que cet appui faiblisse et l’Iran en serait fortement affecté. Les indicateurs comme le cours officiel du rial iranien en dollars, déjà divisé par deux en six mois, se mettraient à s’affoler.
C’est ce qui est en jeu. Au début, on pouvait parler d’une petite famille. Les cinq Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ont commencé par s’opposer unanimement aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU visant à condamner le régime syrien. Au dernier recensement, le vote de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU du 4 février dernier condamnant le régime iranien, ils n’étaient plus que deux, Chine et Russie, à s’accorder sur le veto. Pour combien de temps ? La Chine a déjà commencé à réduire ses achats de pétrole à l’Iran dans le cadre d’une gestion de risque de ses approvisionnements et s’inquiète de la mise en péril de ses intérêts diplomatiques et économiques dans la région. “En soutenant Bachar de cette manière, la Russie est en train de se couper d’une façon très impressionnante du reste du monde arabe”, estime François Heisbourg, de retour du Golfe.
“C’est du jamais vu et la Russie doit s’attendre à payer un prix économique, pas seulement politique, dans l’ensemble de la région.” Les Chinois eux-mêmes se retrouvent très embarrassés juge l’expert. “Il ont tendance à suivre les Russes dans ce type d’opposition au bloc occidental, mais les dégâts en cours leur paraissent trop importants, et les signaux qu’ils envoient traduisent leur volonté de faire autrement.” La Chine et la Russie ne tiennent pas particulièrement à un Iran nucléaire. Mais l’idée que cette nucléarisation se fasse contre les intérêts occidentaux avant tout n’est pas pour leur déplaire. C’est le jeu que l’un et l’autre ont joué jusqu’à présent et qui touche aujourd’hui ses limites.

L’inconnue syrienne

L’autre inconnue majeure, c’est l’évolution interne de la Syrie. L’Occident se réjouirait du coup dur que représenterait pour l’Iran la perte son “dernier allié dans le monde arabe”. En même temps, le bloc allié au monde sunnite du Golfe occidental semble hésiter à jouer à fond la carte de la déstabilisation, faute encore une fois de pouvoir évaluer les conséquences d’un effondrement du régime syrien. La Syrie, dirigée par la minorité alaouite du président Assad, est tenue par une petite caste de quelques milliers de personnes. “Cela n’est en rien comparable avec l’Iran où le pouvoir est polycentrique, commente Thierry de Montbrial, la continuité du régime s’exprime en termes de survie d’un tout petit groupe. En Iran, l’évolution du régime a plus de chances de se passer à l’intérieur du système lui-même, entre conservateurs modérés et réformistes.” Il en ressort une plus grande incertitude, si c’était encore possible.
“D’un côté, l’Europe et les États-Unis réclament des sanctions, mais en même temps on craint la guerre civile”, poursuit Thierry de Montbrial. Les minorités, chrétiennes en particulier, sont contre la déstabilisation (voir les résultats du référendum en faveur de la nouvelle Constitution proposée par Bachar El Assad où elles sont allées massivement voter), craignant de subir le sort des chrétiens d’Irak dont les deux tiers ont été éliminés ou ont dû s’exiler. La question syrienne sera certainement tranchée par les Syriens eux-mêmes et d’une manière concrète en fonction de l’attitude de l’armée. “Celle-ci a été loyale au régime jusqu’à présent, jusqu’à quand ? Ses intérêts sont très liés à ceux du régime et là il y a un immense point d’interrogation.” “Si Bachar tombe, on ne peut pas prévoir si suivra une guerre civile ou une relève ordonnée”, conclut le spécialiste.

Prudence obligée

Mis en face de ces parties non encore écrites de la pièce, l’Occident a intérêt à poursuivre dans le registre de la plus grande prudence. Le jeu de rôle plus ou moins concerté du gentil flic et du méchant flic a donné certains résultats. En faisant mine de vouloir retenir Israël, les États-Unis peuvent augmenter la pression sur l’Iran économiquement affaibli. Surtout, en Europe, la menace israélienne a été un argument efficace pour regrouper les troupes. La France et la Grande-Bretagne ont trouvé leur compte dans les menaces israéliennes qui ont facilité grandement la mobilisation de leurs partenaires européens sur les mesures d’embargo à l’égard de l’Iran, désormais entravé dans son commerce extérieur et dans la capacité de sa Banque centrale à mobiliser des devises.
La prudence s’impose également vis-à-vis des pays arabes déstabilisés par les révolutions du printemps dernier. “L’ensemble des pays arabes constitue le flanc sud de l’Europe, lequel se trouve aujourd’hui d’une manière générale dans un haut degré de déstabilisation”, rappelle Thierry de Montbrial. Les nouveaux régimes qui s’établissent en Égypte ou en Libye ne sont ni amis, ni ennemis, mais ils pourraient le devenir. Une raison supplémentaire de poursuivre le drame sans basculer dans la tragédie.

Jacques Secondi
Le Nouvel Economiste, 1er mars 2012

12 mars 2012

Théâtre d’ombres : la poudrière moyen-orientale, entre jeux de rôles et engrenage fatidique (1/2)

Introduction :
Le "Nouvel Economiste" n'est pas un journal spécialisé en géopolitique, mais on peut y trouver des perles rares ... 
Une amie m'a signalé cet article remarquable, qui donne un point à la fois rigoureux, exhaustif et objectif sur le dilemme iranien. Comme il est très long, je vous le propose en deux parties. Bonne lecture !
J.C

Théâtre d’ombres. Les bruits de botte se font à nouveau entendre sur la scène moyen-orientale. Alors que l’Iran oppose une fin de non-recevoir aux demandes de transparence sur ses capacités nucléaires militaires, ses adversaires font monter, via Israël, la menace de représailles armées. La guerre, présentée jusqu’ici comme une option dans le cadre d’une diplomatie coercitive, sanctions économiques à l’appui, est devenue un risque réel.
Pour l’heure, le ballet diplomatique, toujours très complexe au Moyen-Orient, résiste. Le tour dramatique qu’il a pris ces dernières semaines polarise le jeu des acteurs. De part et d’autre d’une ligne de fracture représentée par l’opposition revivifié entre chiite et sunnites, chacun compte ses troupes. Il reste à l’occident allié objectif des pays arabes du golfe l’espoir d’atteindre des objectifs de non prolifération nucléaire sans avoir à sauter dans l’inconnu que représentent des hostilités de grande ampleur contre l’Iran. Le tragique, comme retenu pour l’instant dans l’inconscient des dirigeants syriens ou iraniens, peut survenir à tout moment.
Le bras de fer qui oppose depuis plus de dix ans maintenant l’Iran à une bonne partie du reste du monde se tend. L’Iran campe sur ses positions, alternant les déclarations belliqueuses, niant un jour devant l’évidence son intention d’aller jusqu’au seuil du nucléaire militaire pour jurer le lendemain que sa marche vers l’atome est “sans frein et sans retour”. Ses adversaires, Europe et Etats-Unis en tête, accumulent les preuves des progrès accomplis pour conclure que les engagements pris dans le cadre du traité de non-prolifération (TNP) sont violés. Suivent des sanctions et, de plus en plus précises, les menaces d’intervention militaire directe d’Israël. Ehud Barak, le ministre israélien de la Défense, estime publiquement l’Iran proche du “seuil d’immunité”, au-delà duquel son programme nucléaire ne pourra plus être stoppé, ce qui équivaut à fixer un ultimatum. “Le consensus est beaucoup plus large qu’il y a 4 ou 5 ans sur la dangerosité de l’Iran, note un analyste, on arrive au pied du mur.”
Le drame est-il surjoué ? Face aux impasses qui se multiplient, diplomates, experts militaires, spécialistes du renseignement, responsables politiques font feu de tout bois. Les petites phrases, les propos menaçants, les avis et contre-avis “confidentiels” sur l’imminence ou les chances de réussite d’un raid israélien tapissent les “unes” des grands quotidiens. Dans son édition du 19 février dernier, le New York Times publie une carte détaillée des différents itinéraires étudiés par l’aviation israélienne pour conduire une intervention sur 4 sites nucléaires iraniens. Différents interlocuteurs “haut placés” ou “proches des milieux autorisés” y livrent complaisamment leur opinion sur l’opération, dans un jeu qui consiste à retenir Israël – l’argument dissuasif étant que l’Etat hébreu n’a pas la capacité d’y aller seul et que les Etats-Unis seraient forcés d’aller finir le travail – tout en augmentant la pression sur l’Iran.
De leur côté, les Israéliens affirment qu’ils n’avertiront pas leur allié américain avant une intervention. On y croirait, puisque depuis le 31 décembre dernier, l’espace aérien irakien rendu par les Etats-Unis à la souveraineté irakienne n’est plus défendu. Comédie, là encore ? Ces efforts visibles pour exploiter tout le répertoire du jeu diplomatique s’expliquent en partie par le fait que les conditions légales, une résolution de l’ONU, ne sont pas remplies pour une intervention. Surtout, une question clé n’a pas été tranchée. Vaut-il mieux un Iran doté du feu nucléaire ou une guerre avec l’Iran avant que ce seuil ne soit atteint ? C’est un dilemme digne d’une tragédie grecque. L’une et l’autre hypothèses donnent des frissons aux analystes.

Première face du dilemme, l’Iran puissance nucléaire

La crainte d’avoir à entrer en conflit avec l’un des plus anciens Etats du monde, héritier de la grandeur perse, fait peur. La perspective de voir l’Iran acquérir la capacité de manier des armes atomiques est tout aussi effrayante. “On ne peut réduire la bombe atomique à un objectif axiologique, commente Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’institut Thomas More, comme si le feu nucléaire était un attribut de pouvoir que l’on acquiert comme une marque de distinction symbolique.” C’est encore plus vrai dans le cas de l’Iran, poursuit l’expert. “Avec l’Iran, la définition de l’inimitié, qui est de réunir l’intention hostile, exprimée à de multiples reprises par ce pays, et la capacité militaire, serait remplie.”
Les signes d’agressivité émis par l’Iran sont nombreux, des déclarations hostiles à l’égard d’Israël, que le président Ahmadinejad s’est donné publiquement pour objectif de détruire, aux actions de soutien au terrorisme international, voire aux actions directes comme celles tout récemment tentées à Bangkok, en Géorgie et en Inde. Il n’y a donc aucune raison de croire que l’Iran se contenterait d’utiliser le nucléaire militaire sur le mode classique de la dissuasion. “Et même avec cette doctrine , on oublie souvent que, à plusieurs reprises pendant la guerre froide, l’équilibre de la terreur a failli se rompre et que l’on est passé près de la déflagration”, note le chercheur. Dans le cas de l’Iran, la crainte légitime est de voir l’arme suprême venir en appui de stratégies agressives. Les analystes géopolitiques parlent de “sanctuarisation agressive”. “L’Iran pourrait imposer ses vues à l’extérieur avec un sentiment d’impunité.” Derrière, il y a la certitude d’assister à la prolifération avec, en tête de file des candidats à la bombe, l’Arabie saoudite. Toute la région entrerait dans une zone de risque de cataclysme avec des conséquences bien au-delà.

Deuxième face du dilemme, la guerre

De là à estimer que la guerre est un prix raisonnable à payer pour barrer dès aujourd’hui la route à l’Iran, cela n’a rien d’évident. Ce ne serait même pas le dénouement de la pièce, avertissent certains. “Une intervention, vraisemblablement israélienne et sans soutien américain, ne ferait que reculer le problème, étant donné la dispersion des installations iraniennes, estime Thierry de Montbrial, président de l’Ifri, l’Institut français de relations internationales, et donner une bouffée d’oxygène au régime.” “Impossible, en se contentant de frappes aériennes, de neutraliser complètement le programme nucléaire iranien, acquiesce Karim Bitar de l’Iris. En outre, attaquer l’Iran comporte un risque de déstabilisation de l’ensemble de la région.” Comme disent les militaires, la guerre a sa propre logique, que l’on ne découvre qu’une fois les hostilités ouvertes.

Quel enchaînement serait susceptible de se produire si un matin, le monde se réveillait après qu’une centaine de chasseurs israéliens avaient traversé l’Irak pour aller bombarder les usines d’enrichissement d’uranium de Natanz et de Fordo, le réacteur à eau lourde d’Arak et l’usine de tranformation de l’uranium en “yellow cake” d’Ispahan ? Les risques d’échec partiel ne sont pas à négliger. Il s’agit d’aller frapper en quatre endroits, à plus de 3 000 kilomètres aller retour des bases des F15 et F16 israéliens, donc au-delà de leur rayon d’action autonome, le tout à travers des territoires hostiles. Et puis il y a les risques de réaction en chaîne. “Français et Britanniques ne voient pas d’un bon œil la possibilité d’une frappe israélienne, rappelle François Heisbourg, conseiller de la Fondation pour la recherche stratégique, si celle-ci est importante et signée, elle provoquerait de très fortes tensions dans l’ensemble du Moyen-Orient et risquerait de durcir le sens des révolutions arabes en cours contre les Occidentaux.” Les pays du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête, se sont clairement positionnés contre l’Iran. Le monde arabe est beaucoup plus large : de l’Egypte au Maghreb, personne n’apprécie l’Iran, mais les uns et les autres voueraient bien davantage aux gémonies l’Occident qui s’attaquerait à un pays musulman.

Inconnue majeure, la réaction iranienne

La réaction de l’Iran constitue l’inconnue majeure. Les dirigeants iraniens font, comme leurs homologues étrangers, des calculs rationnels pour évaluer leurs forces et leurs faiblesses vis-à vis de leurs ennemis. Mais, estime Jean-Sylvestre Mongrenier, on a un peu tendance à oublier que la politique entre nations n’est pas une comédie même un peu musclée entre hommes d’affaires gérant fermement leurs intérêts, mais avant tout soucieux de reprendre le business. C’est une scène où se joue la grandeur des peuples, leur vie et leur mort. “D’où la possibilité constante d’irruption du tragique”, commente l’expert. Sur le plan de la politique intérieure, l’Iran sortirait renforcé d’une agression, alors que le pouvoir conservateur éparpillé en plusieurs pôles doit faire face depuis 2009 à l’opposition du mouvement réformiste et à de fortes dissensions en son sein. En revanche, le pays semble faiblement armé, économiquement et militairement, pour s’engager dans une guerre totale avec Israël ou les pays du Golfe qui entraînerait les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France dans le conflit.
“C’est comme si le Japon avait fait Pearl Harbour en sachant qu’ils allaient perdre la guerre non pas en 4 ans mais en 2 mois”, juge François Heisbourg. Avant cela, l’Iran dispose d’autres modes d’intervention. “Au moins des opérations de terrorisme par Hezbollah interposé, avec des agressions directes contre Israël, mais qui sont sans doute bien intégrées dans le plan de défense israélien.” Ensuite, estime l’expert, il faut observer ce qui se passerait dans le Golfe. Les Iraniens peuvent répéter ce qu’ils avaient expérimenté en 1988 : la guerre des pétroliers, mines et tirs contre des navires à l’appui. “Cela avait fini par l’envoi de navires de guerre, l’organisation de convois et quelques opérations coup de poing de la marine américaine contre des navires iraniens et deux plateformes pétrolières.”
Les prix du pétrole avaient alors peu bougé. Que se passerait-il en cas de représailles plus substantielles ? “A ce moment-là, tout se ferme. L’Iran n’exporte plus du tout de pétrole. Ce qui équivaut à un suicide économique très rapide. Avec une incertitude au moins temporaire sur les 17 millions de barils qui sortent quotidiennement de la région, un peu moins de la moitié de ce qui est échangé quotidiennement sur le marché international, il y aurait des répercussions majeures sur les prix de l’énergie”, admet François Heisbourg.
Paradoxalement, les deux protagonistes principaux du drame, l’Iran et Israël, qui se font directement face, sont eux aussi confrontés à ce dilemme. Plutôt que la guerre, l’Iran peut préférer poursuivre dans le changement brutal de répertoire. Le pays en appelle à la reprise du dialogue avec les pays occidentaux un jour (c’était le 23 février), pour refuser le lendemain aux inspecteurs de l’AIEA chargés de la contrôler l’accès à des installations sensibles. Son art de la rupture se révèle une manière efficace de gagner du temps. De son côté, Israël peut poursuivre les opérations de sabotage non signées pratiquées jusque-là pour gêner l’Iran et les deux pays peuvent s’affronter par opérations clandestines interposées.

Jacques Secondi
Le Nouvel Economiste, 1er mars 2012

11 mars 2012

El Djezaïr - Guy Narboni, in memoriam


Qui se souvient de Guy Narboni ? En vérité, je ne le connaissais pas du tout, et c'est mon amie Michelle K., peintre de talents et qui tient un blog ( "La Tunisie et moi", lien ici ), qui me l'a fait découvrir.

Elle raconte comment elle a découvert cet artiste, juif né en Algérie, exilé à l'âge de 20 ans et dont toute la vie semble marquée par une sorte de fatalité ... Fatalité du déracinement, d'autant plus douloureux qu'il l'a connu en pleine adolescence ; fatalité de l'époque, peu ouverte aux textes durs et sans détours, désireuse d'abord d'oubli et que ses paroles trop sincères ne pouvaient séduire - il n'a pas connu, c'est vrai, un succès mérité ; et fatalité de la vie, tout simplement, qui fait partir certains alors qu'ils n'ont même pas profité d'une vieillesse heureuse - Guy Narboni avait 65 ans lorsqu'il nous a quitté, en 2008, un jour de fête de la musique.
Michelle regretta, profondément, d'avoir manqué ce rendez-vous avec l'artiste disparu. Elle fit la connaissance de sa famille, et décida de lui rendre hommage de la plus belle des manières : en redonnant vie à une chanson déchirante - El Djezaïr, Alger -, grâce à un clip vidéo, mêlant des photos d'un monde disparu à celles de Guy Narboni : un grand moment d'émotion. Les photos ont été choisies d'une manière remarquable, comme s'il s'agissait d'un vrai reportage historique. Mais les paroles du chanteur vont au delà de l'Histoire, sans haine, sans rancune, comme une prière pour les enfants de cette terre que le destin a séparés, "Vincent, Samuel et Mustapha" ...

Le site de ce chanteur est toujours actif, et vous pourrez y découvrir d'autres chansons.

J.C

09 mars 2012

Azouaou Mammeri, peintre algérien du Maroc !

"Marocaine assise", toile de Azouaou Mammeri


Une toile sur la Toile
- mars 2012 

C'est un plaisir pour moi, dans cette série orientaliste qui représente régulièrement les peuples et paysages de leurs pays, de rendre hommage à un artiste maghrébin. Il est vrai qu'ils sont moins connus que les Européens, que la plupart sont contemporains et que l'art pictural a été "importé" avec le colonialisme.

Azaouaou Mammeri (1890-1954) est né en Algérie, et il nous laissa des toiles fort appréciées au Maroc, où il vécu longtemps. On en saura plus sur lui en visitant ce lien. Ce peintre devint  l'un des premiers artistes maghrébins à rompre avec la tradition de la non-représentation de l'être humain. Son cousin était tuteur des fils du Sultan du Maroc. Il fut nommé professeur de dessin en 1919 au collège musulman de Rabat. En 1948 il fut nommé Inspecteur des Arts et de l'Artisanat Marocain.

Cette "Marocaine assise" est une de ses œuvres les plus connues, et j'espère que vous l'aurez autant appréciée que moi.

J.C

08 mars 2012

Il faut, maintenant, une intervention en Syrie, par Bernard-Henri Lévy


Le 19 mars, cela fera un an, jour pour jour, que des escadrilles d'avions français, puis, dans un deuxième temps, anglais, américains, arabes, auront sauvé Benghazi d'une destruction annoncée.
Eh bien, les choses étant ce qu'elles sont et si, non seulement la France, mais la communauté internationale ne se ressaisissent pas, cet anniversaire risque d'avoir un mauvais parfum de cendres et d'échec.
Car il y a, aujourd'hui, un nouveau Benghazi.
Il y a une ville, dans la région, qui est dans l'exact cas de figure qui était celui de Benghazi.
Il y a une ville qui se trouve, pour être précis, dans une situation presque pire que celle, alors, de Benghazi puisque le même type de chars, positionnés de la même façon, à la même distance des populations civiles désarmées, sont, cette fois, depuis des mois, déjà passés à l'oeuvre.
Cette ville, c'est Homs.
C'est cette capitale syrienne de la douleur où l'on cible les journalistes et massacre, indistinctement, les civils.
Et le fait est : ce que nous avons fait là, nous ne le faisons pas ici ; les mêmes chars que nos aviateurs ont cloués au sol, en Libye, quelques heures avant qu'ils ne se déchaînent opèrent, en Syrie, dans l'impunité la plus totale.
Alors je sais, bien sûr, que les situations ne sont pas, non plus, identiques.
Et nul ne peut ignorer que la géographie du pays, le fait que l'on n'y dispose pas de l'équivalent de cette vaste zone d'appui qu'était la Cyrénaïque libérée ou le fait, encore, qu'il dispose de deux alliés de poids que n'avait pas Kadhafi et qui sont l'Iran et la Russie rendent l'intervention compliquée.
N'empêche.
Il y a un moment où trop, c'est trop.
Il y a un moment où, face au carnage, face à la bagatelle des 8 000 morts qu'ont faits les chars de Bachar el-Assad, face à la lugubre bouffonnerie de ce référendum que l'on prétend organiser, de surcroît, sous les tirs de snipers et les obus, il faut avoir l'élémentaire dignité de dire stop.
Il y a un moment, oui, où une communauté internationale qui a voté à une écrasante majorité (137 voix, le 16 février, à l'assemblée générale des Nations unies) la condamnation de l'assassin ne peut plus se laisser prendre en otage, et paralyser, par ces deux États voyous que sont, en la circonstance, la Chine et la Russie (confronté à une menace qui n'en était, je le répète, qu'au début de son exécution,
le président Sarkozy n'avait-il pas confié aux représentants du Conseil national de transition libyen venus, le 10 mars 2011, à l'Élysée, lui demander une intervention qu'il ferait tout, naturellement, pour obtenir l'aval des Nations unies mais que, si d'aventure il ne l'avait pas, il se satisferait, vu l'urgence, d'une instance de légitimité de format plus réduit et adossée à l'Union européenne, à l'Otan et à la Ligue arabe ?).
Et quant à l'argument, enfin, de la géographie, quant à l'idée selon laquelle une intervention en zone urbaine serait plus problématique qu'une frappe dans le désert, c'est une excuse qui ne tient pas davantage : d'abord parce qu'il y a aussi, à Homs, comme à Idlib ou Banias, des chars positionnés à quelques kilomètres de la ville et donc neutralisables ; mais, surtout, parce que les amis de la Syrie ont à leur disposition toute une gamme d'interventions qui ne seraient pas la simple réplique de ce qui a marché en Libye, mais s'adapteraient, par force, au terrain.
Ils peuvent instaurer, par exemple, dans l'esprit de ce qu'a proposé, la semaine dernière, à Washington, le ministre qatarien des Affaires étrangères, des périmètres de sécurité, garantis par une force de maintien de la paix arabe, aux frontières de la Jordanie, de la Turquie et, peut-être, du Liban.
Ils peuvent, dans l'esprit de ce qu'a avancé, au même moment, le ministre des Affaires étrangères turc, imposer, au coeur du pays, de véritables no-kill zones sanctuarisées par des éléments de l'Armée syrienne libre que l'on équiperait en armes défensives.
Ils peuvent, hors de ces zones, faire passer aux Syriens libres les armes nécessaires pour détruire, eux-mêmes, celles des pièces d'artillerie que l'armée de Damas a postées près des écoles ou des hôpitaux.
Ils peuvent décider de zones interdites, dans le ciel, aux hélicoptères et avions de la mort et, sur la terre, aux convois blindés transportant troupes et matériel.
Ils peuvent, avec l'appui d'une armée turque qui, face à la menace iranienne, a depuis longtemps choisi son camp et dispose des deux bases otaniennes d'Izmir et Incirlik, veiller au respect de ces zones et, si besoin, l'imposer.
Et il ne serait pas non plus inutile que les mêmes amis de la Syrie suggèrent aux "frères" égyptiens de fermer le détroit de Suez à tous les navires iraniens du type de celui qui, la semaine dernière encore, déchargeait armes et instructeurs sur la base russe de Tartous.
Tout cela est risqué ?
Bien sûr.
Mais moins que la guerre civile à laquelle travaille Assad et qui transformerait la Syrie en un nouvel Irak.
Moins que le renforcement, si Assad l'emportait, de cet axe chiite dont on rêve à Téhéran et qui menace la paix du monde.
Et moins que le désastre moral auquel nous aurions à faire face si la "responsabilité de protéger", superbement assumée en Libye, devait, en Syrie, retourner dans l'enfer des idéaux trahis.

Bernard-Henri Lévy,
Le Point, 1er mars 2012

06 mars 2012

L'islam n'est pas l'islamisme, par Abdelwahab Meddeb (2/2)

Abdelwahab Meddeb


C’est pour répondre à cette crise que nous avons besoin de revenir à l’islam comme civilisation, et puiser dans son fonds glorieux de quoi participer à la réorientation du siècle. Par ce moyen, nous restaurons la pertinence de la référence islamique. Nous abandonnons, de cette référence, cela même qui est fétichisé par les islamistes nihilistes, à savoir le politique et le juridique. Et nous y privilégions l’éthique et l’esthétique. Ces deux directions, nous les cueillons de la matrice islamique qu’est le Coran même. En effet, notre lecture du Coran privilégie l’éthique à la loi ; nous n’inventons rien ; cette hiérarchisation est littéralement exprimée dans la sourate V, la dernière révélée, porteuse du message ultime qui se reconnaît à travers le verset 3 : « Aujourd’hui, j’ai parachevé pour vous votre religion ». Dans cette sourate, deux versets après celui en lequel la tradition exégétique identifie l’interdit des boissons alcoolisées, il est dit : “A ceux qui croient, effectuent l’oeuvre salutaire, nulle faute n’est imputable en matière d’alimentation tant qu’ils se prémunissent et croient…” (V, 93). Dans cette insistance sur l’acte “utile”, “salutaire” (‘amal al-çâlihât)se fonde le primat de l’éthique. L’expression revient une soixantaine de fois dans le Livre saint (plus que le mot çalât, “prière”).  Nous la retrouvons dans la même sourate au verset 69 : “ Ceux qui croient, ceux qui judaïsent, les Sabéens et les Chrétiens, à condition de croire en Dieu et au Jour dernier, et d’effectuer l’oeuvre salutaire, point de crainte pour eux…”. Et le verset 48 de cette même sourate V fait de l’émulation éthique le critère de l’élection et du salut avant l’identification de la croyance : “A chacun de vous, nous avons ouvert un accès, une voie. Si Dieu avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté unique : mais Il voulait vous éprouver en Ses dons. Entrez en course pour les bonnes œuvres vers Dieu(istabiqû al-khayrâtîlâAllâh). ” Ce primat de l’éthique sauve l’altérité et instaure ce que certains ont appelé une “théologie des religions”, reconnaissant la cohabitation des alliances dans le siècle des siècles, notamment à travers leur forme juive, chrétienne, islamique.

Et la portée esthétique est, elle aussi, en puissance dans le texte coranique. Elle est incarnée dans la célébration de la parole inspirée par la psalmodie et par la calligraphie, ces deux maîtres arts en lesquels se reconnaît la spécificité de la créativité islamique. Soumises à l’harmonie, aux règles des proportions, adaptant le nombre d’or et le pythagorisme à cette neuve matière, elles constituent l’une et l’autre la musique de l’esprit. Par la collaboration du Calame et de la Table pour l’inscription de la Lettre, les théosophes de l’islam reconnaissent la conjonction de l’Intellect premier et de l’Ame Universelle qui donne naissance à l’existant.Ainsi l’acte calligraphique et la contemplation de son produit actualisent le phénomène de la Création.

Ces deux directions (éthique, esthétique) sont  profondément investies par les spirituels de l’islam, les soufis. A partir d’eux, une éthique de la nuance peut être adaptée à notre temps et participer à la réparation de la crise de l’humanisme et de l’universalité. Un seul exemple peut illustrer éloquemment cette tendance. C’est celui de Tirmidhi (Xe siècle) dans son livre Al-Furûqwa Man’ at-Tarâduf(traduit par Geneviève Gobillot sous le titre Le livre des nuances ou de l’impossibilité de la synonymie). Ce livre est composé de 156 chapitres qui confrontent deux synonymes pour traiter de la différence qui les distinguent tant du point de vue psychologique qu’éthique. Dans le contexte révolutionnaire qui est le nôtre, aussi bien en Tunisie qu’en Egypte où a eu lieu et aura encore lieu des procès contre les malfaisants de l’ancien régime, je citerai volontiers le chapitre V qui traite de la différence entre se faire justice (intiçâr) et se venger (intiqâm). A cette occasion, Tirmidhi rappelle le verset coranique qui appelle à dépasser la loi du talion par le pardon : « La punition d’un mal est un mal identique, mais celui qui pardonne et qui s’amende trouvera sa récompense auprès de Dieu » (XLII, 40). Nous retrouvons là encore dans le texte coranique le primat de l’éthique sur la loi. Jacques Derrida ajoutera qu’il n’est de pardon que dans le pardon de l’impardonnable. Mais la question n’est pas là. La question concerne surtout le refus de la loi du talion et de son archaïsme qui continue de rôder dans les consciences. Et de respecter au plus près les règles et les rouages de la justice pour se faire justice en faisant triompher sa cause (intiçâr), loin de toute forme de vengeance (intiqâm). C’est cet acte de civilisation qui peut être soutenu par l’éthique de la nuance proposée parTirmidhi.
De même, pour l’esthétique et la poétique qui a notamment illustré l’amour et ses ambivalences, dans la concrétisation de l’esprit par la chair, entrant dès lors en résonance avec d’autres traditions de l’expérience intérieure, notamment celles des traditions de sagesse asiatique, tels le taoïsme et le tantrisme. Cela instaure un vécu construit autour du culte du beau qui donne raison d’être au souci de soi. Ainsi pourrions-nous habiter dans le monde en poète, et conduire notre vie comme une œuvre d’art. Cette démarche est tout à fait perceptible à travers l’itinéraire terrestre et céleste de l’Andalou Ibn Arabî (qui a connu à Tunis un séjour spirituel intense), lui en qui le divin Platon s’incarne à l’horizon de la croyance islamique.

Lorsque l’on repère les virtualités éthiques et esthétiques que recèle la tradition islamique, l’on est consterné par la mésinterprétation des nihilistes islamistes. Cette crispation sur la vocation politique de l’islam et sur son corpus normatif et jurisprudentiel a produit un nœud gordien qui fige la communauté concernée depuis maintenant près de deux siècles, depuis la découverte par les musulmans de l’invention politique et juridique occidentale et son refus par peur de trahir son origine, d’être infidèle à son legs. Or, indénouable, le noeud gordien ne peut qu’être tranché.

Abdelwahab Meddeb
Site "Leaders.tn", 24 janvier 2012

05 mars 2012

L'islam n'est pas l'islamisme, par Abdelwahab Meddeb (1/2)

Introduction :
Le site tunisien "leaders.tn" est devenu un des médias d'opposition les plus solides en Tunisie, ouvrant ses colonnes aux élites intellectuelles. Parmi elles, l'écrivain et penseur franco-tunisien Abdelwahab Meddeb, souvent cité dans mon blog et ancien invité de "Rencontre". Dans un long article, il oppose islam et islamisme, une réflexion récurrente chez l'auteur de "La maladie de l'islam" (Editions du Seuil). Comme ce papier est assez long, je le publie en deux parties ... bonne lecture !
J.C 
Ce qui triomphe aujourd’hui en islam, c’est la politique. Or il s’agit de la partie la plus pauvre et la moins adaptée au siècle. D’autant plus que cette visée politique s’appuie sur un dispositif juridique éculé. C’est cette part pauvre qui mobilise les énergies. Par le recours à des normes qui structurent une humanité d’un autre âge, les islamistes imposent une identité alternative à celle, d’origine occidentale, qui est assimilée à notre siècle. C’est comme si les militants islamistes voulaient faire du sujet islamique un être intempestif et anachronique. Or, ces deux attributs confirment l’inscription du projet islamiste dans une logique nihiliste. De fait, l’islamiste nie les valeurs de la modernité, celles qui construisent l’individu autour de la liberté et de l’égalité, sans distinguer entre le sexe, le genre, l’ethnie, la croyance. Et le propre du nihiliste est de vouloir imposer son projet par la violence.
C’est à ce défi que sont confrontées les sociétés arabes aujourd’hui, après avoir brisé en l’an 2011 le sceau qui les empêchait d’agir. Et ceux-là même qui ont enclenché le processus révolutionnaire se trouvent dépités. Car ils ont agi selon les principes du droit naturel par les moyens de la résistance et de la désobéissance civiles, loin de la référence religieuse. Au nom de la liberté, de la dignité, de l’égalité et par la non-violence,  ils ont abattu des systèmes politiques arbitraires, corrompus, iniques. Ensuite, après plusieurs mois de gouvernement transitoire, le passage par les urnes a révélé l’hégémonie islamiste partout, en Egypte, en Tunisie mais aussi au Maroc. C’est le choc de découvrir à nu les pays réels.

Or, le pays réel est islamique et non islamiste. Toute la nuance est là. Pourquoi la référence islamique à laquelle les peuples s’arcboutent a-t-elle été rabattue sur l’islamisme, c’est-à-dire sur la part la plus pauvre de l’islam? Affinons encore les contours de l’islamisme. Par lui, se confirme la clôture qu’a connue l’islam à l’époque médiévale, celle qui a substitué à la controverse théologique le contrôle de la société par le culte et la norme. Cette politique a produit une censure sociale qui a instauré un ordre moral empêchant l’avènement d’un sujet jouissant de la liberté. Mais même ce système coercitif demeurait utopique. La société ne s’y conformait pas. Elle rusait pour s’assumer comme organisme mû par l’élan vital. Elle savait aménager les espaces de la transgression pour échapper à la contrainte de l’autorité théologique et politique. Il suffit de lire les Mille et une nuits pour s’en convaincre. Et l’islamiste d’aujourd’hui rêve de concrétiser dans le réel ce que l’histoire a révélé comme irréalisable. Il est vrai que sans l’argent du pétrole, l’islamisme n’aurait pas eu les moyens de sa politique. L’argent arabique arrose en effet cette idéologie dans sa double version, soft avec les mouvances qui émanent des Frères Musulmans, hard avec ceux qui se sont appellés salafistes et qui ne sont, en vérité, que des wahhabites purs et durs. Leur propagande transmise par les télévisions satellitaires a corrompu le sens commun islamique jusque dans des pays où la sécularisation est avancée, comme la Tunisie.

Pourtant l’islam auquel les sociétés en question se sentent profondément fidèles, cet islam n’a pas à être cédé aux islamistes et à leur interprétation réductrice. Nous n’avons pas à laisser cette référence symbolique et imaginaire aux nihilistes. Ceux-ci l’utilisent comme réponse à la crise des valeurs que connaît le monde. Ils croient trouver dans l’islamisme l’antidote à la ruine de l’humanisme et au soupçon qui corrompt l’universalisme. C’est au bord de ce désastre que l’islamisme agit comme nihilisme. Son action militante est favorisée par l’impunité dont jouit  la finance internationale qui a su imposer sa vision de la mondialisation.

Il est de notre devoir de dénoncer dans le projet islamiste une supercherie. Et une politique inefficiente. Le salut des sociétés qui tiennent à leur référence islamique ne viendra pas du nihilisme islamiste. D’ailleurs, certaines tendances islamistes le pressentent. C’est la raison pour laquelle leurs inspirateursabandonnent leur prétention idéologique et entrent davantage dans la logique de la technique politique qui consacre le pragmatisme. Ce qui les conduit à procéder à nombre d’accommodements sinon de palinodies. Cette adaptation au réel, au prix de l’infidélité aux principes, n’est pas seulement éclairée par le double discours et par le recours à la tactique afin d’atteindre un but stratégique. On peut en effet y voir la possible mutation de l’islamisme en démocratie islamique. N’a-t-on pas évoqué le tropisme turc dans le contexte du “printemps arabe”?

Il est vrai que le discours d’Erdogan à l’adresse des protagonistes du Caire, de Tunis, de Tripoli, ne comporte pas la moindre ambiguïté. C’est bien lui qui a insisté sur la nécessité de ne point mêler religion et politique. C’est encore lui qui a situé le respect de l’altérité au centre de la cité démocratique. Et c’est toujours le même qui a affirmé que, lui, musulman profondément pieux, pratiquant scrupuleux, fier de sa foi et de sa culture, en tant qu’homme politique, sert un Etat laïque qui maintient une égale distance à l’égard de toutes les croyances.
Certes, un tel discours a été rejeté par les Frères musulmans en Egypte. Il a été renvoyé à la spécificité de la situation turque, toujours soumise à l’Etat laïc construit par Ataturk. Mais la portée d’un tel message est indéniable, dans les contextes tunisien et marocain. Nous n’avons pas à mettre en doute la sincérité de ce discours. Nous le bornerons simplement par deux remarques destinées à maintenir vive notre vigilance dans l’espérance. Nous attendons d’abord que l’AKP d’Erdogan passe l’épreuve de l’alternance pour que soit confirmée sans conteste la mue de l’islamisme en démocratie islamique. Et nous savons ensuite qu’à force de simuler la démocratie, on peut un jour se découvrir authentique démocrate… Cela me rappelle la chute du fragment de Blaise Pascal sur le pari : fais comme si tu étais croyant, tu finiras par l’être vraiment.

Mais, dans ce passage éventuel de l’islamisme à la démocratie islamique, la contrainte de la norme résistera. Le moralisme ne sera pas évité même si l’on se dégage des rets de la loi religieuse, comme c’est le cas en Turquie et comme cela pourrait l’être dans le futur immédiat de la Tunisie. Je crains que la loi religieuse ne soit réintroduite dans la société par la coutume. Cela ne peut que porter atteinte à la liberté et en restreindre le champ d’application. Les conditions de cohabitation entre séculiers et religieux, laïcs et islamistes, pratiquants et négligents, dogmatiques et penseurs libres, prudes et libertins risquent d’être troublées par un conservatisme qui ne peut que brider la liberté des moeurs.Et ce n’est pas par un tel moralisme élémentaire et médiocre qu’on restaurera les valeurs de l’humanisme et de l’universalisme en crise. 

Abdelwahab Meddeb
Site "Leaders.tn", 24 janvier 2012

03 mars 2012

Où en est la révolution en Syrie ? Ferec Nemir sera mon invité le dimanche 11 mars

Déserteurs ayant rejoint "l'Armée syrienne libre"


Dimanche prochain ce sera une émission en direct, et nous poursuivrons notre tour des pays arabes en proie à des bouleversements politiques : nous allons enfin consacrer une émission entière à la Syrie avec un militant de l'opposition en exil à Paris, qui nous apportera son témoignage, Monsieur Ferec Nemir. Ferec Nemir s'était déjà exprimé au micro de Judaïques FM, la dernière fois c'était en janvier 2004, peu d'auditeurs doivent s'en souvenir. Déjà, nous avions pu l'entendre dénoncer le régime despotique et sanguinaire de la famille Assad, c'était dans les premières années du règne du fils, Bashar, que certains avait pourtant accueilli avec des espoirs de changement. Nous avions en particulier parlé du sort de l'importante minorité kurde du pays, deux millions d'âme pour partie privés de nationalité, et avec encore moins de droits que les autres alors qu'ils représentent près de 9 % de la population : mais aujourd'hui ce ne sont pas eux qui sont en première ligne, car on peut dire que quasiment toutes les composantes de la population, malgré une répression féroce qui a fait des milliers de morts en un an, se révoltent contre le régime, doublement minoritaire puisqu'il représente à la fois les intérêts mafieux d'un clan et ceux de la minorité alaouite. Beaucoup de sujets donc au menu de notre entretien, et nous espérons vraiment éclairer nos auditeurs !

Parmi les questions que je poserai à Ferec Nemir :

- Il y a plusieurs courants d'opposition. Le "Comité de coordination nationale des forces de changement démocratique", d'abord :  ce comité s'est constitué le 25 juin dernier lors d'une réunion secrète dans la banlieue de Damas, mais il n'a pas rejoint le Conseil National Syrien (C.N.S), créé à Istanbul , et qui, lui, a le soutien des militaires rebelles ayant constitué "l'Armée Syrienne Libre". Pourquoi ce clivage ? Est-ce idéologique en raison de la présence des Frères Musulmans au sein du C.N.S ? Ou est-ce une divergence de stratégie, par rapport à leur programme, qui réclame la chute du régime ?

- 300 activistes ont écrit le 19 janvier une "lettre ouverte" au C.N.S, lui faisant plusieurs reproches : poids trop important des islamistes ; faiblesse de la représentation des minorités alaouites et chrétiennes ; manque d'intérêt pour les questions qawmiya,  pan-arabes, au seul profit des questions "patriotiques", wataniya, sous-entendu désintérêt pour la récupération du Golan ; et surtout, rôle jugé disproportionné de la Turquie, qui devient la base arrière du Conseil mais aussi des réfugiés syriens au Moyen-Orient : et c'est là que revient la question kurde, dans la mesure où le gouvernement Erdogan soutient à la fois ouvertement la mouvance des Frères Musulmans dans toute la région, donc en particulier en Syrie, contre le régime Al-Assad ; mais en même temps affronte militairement la rébellion kurde du P.K.K dans son territoire : pourriez-vous nous en dire plus sur le positionnement des Kurdes syriens ?

- Le 12 février, le "Strategic Research and Communication Centre" évaluait le bilan de la répression à plus de 8000 tués, 35.000 blessés, 65.000 disparus et 212.000 arrestations, ces chiffres vous semblent-ils réalistes ? Comment empêcher ce massacre ?  Les jeunes rebelles de l'Armée Syrienne Libre n'ont que des armes légères, et ils ne peuvent pas sérieusement résister face aux blindés, qui reprennent méthodiquement les villes révoltés. Les sanctions internationales, en particulier l'embargo sur le pétrole, ne semblent pas impressionner le régime qui a le soutien de la Russie, de l'Iran et même de l'Irak, dominé par les Chiites proches du régime alaouite de Damas. Il est impossible de faire voter une résolution contraignante au Conseil de Sécurité de l'ONU en raison des vétos russe et chinois ; et enfin, on a l'impression que les services de sécurité, les Moukhabarat ont commis de telles horreurs lors de la répression qu'il leur est impossible, maintenant, de se faire oublier en ralliant la révolution : qu'en pensez-vous ?

-  En dehors des Kurdes, et de la minorité alaouite qui, en gros, soutient le régime, il y a d'autres minorités : les Chrétiens de diverses confessions, les Arméniens, les Druzes, et là on entend leurs responsables communautaires, leurs clergés, déclarer leur obédience au clan Assad, et c'est un fait que cette dictature s'est aussi appuyée, dans son armée, dans ses services secrets sur des non musulmans qui se sont sentis protégés par un régime plus laïc qu'ailleurs. Alors il y a le précédent irakien avec le triste sort des Chrétiens après la chute de Saddam Hussein, et on peut comprendre aussi leurs craintes : que répondre sur ce point à la propagande du régime ?

A nouveau, nous évoquerons l'actualité brûlante ... et j'espère que vous serez nombreux au rendez-vous ! 

J.C

02 mars 2012

Libye, année zéro

La nouvelle Libye sera-t-elle un Irak au bord de la Méditerranée ? Et le renversement de Mouammar Kadhafi, appuyé par l'OTAN sous l'impulsion décisive de Nicolas Sarkozy, déchaînera-t-il un chaos comparable à celui qui a suivi l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis ? 

C'est déjà ce qu'annoncent certains commentateurs sur l'air d'"on vous l'avait bien dit", en se fondant sur les nouvelles alarmantes en provenance de Libye, où il ne se passe pas une semaine sans que des milices s'affrontent jusque dans le centre de Tripoli.

Leurs craintes ont été confortées par le président du Conseil national de transition (CNT), Moustapha Abdeljalil, qui a lancé ce cri d'alarme : "Soit nous répondons sans faiblesse à ces événements (les combats entre milices) qui entraînent les Libyens dans une confrontation militaire que nous ne pouvons accepter, soit c'est la sécession et la guerre civile (...). Il n'y aura pas de sécurité tant que les combattants refuseront de rendre leurs armes."

Les révolutionnaires ne veulent pas rendre les armes qu'ils avaient prises pour combattre Kadhafi, multipliant les prétextes et les conditions. Ils font régner l'arbitraire, rançonnant aux carrefours, arrêtant qui bon leur semble et détenant des prisonniers hors de tout système judiciaire. A l'ordre milicien s'ajoutent les égoïsmes régionaux, portant en germe le morcellement, voire l'éclatement du pays, pointent les cassandres.
Qui ne manquent pas de faire remarquer que les nouveaux dirigeants libyens ont l'intention de faire respecter les principes de la charia. Règne des milices, explosion des régionalismes et fondamentalisme religieux : le cocktail fatal ; l'Irak serait donc bien à l'oeuvre en Libye.

Il convient pourtant de réfuter comparaisons hâtives et analyses à l'emporte-pièce. La Libye d'aujourd'hui n'est pas l'Irak de 2003. La chute du régime de Mouammar Kadhafi n'a pas donné lieu au chaos et au pillage qui avaient suivi le départ de Saddam Hussein. La reconstruction en sera grandement facilitée. Elle ne sera pas parasitée par une occupation militaire étrangère, exécrée. Au-delà de cette différence essentielle, la Libye a la chance de ne pas sortir d'un embargo dévastateur, comme l'Irak de 1991 à 2003.
C'est enfin un pays homogène, contrairement à l'Irak, traversé par la fracture entre chiites et sunnites et miné par la question kurde. Certes, la revendication berbère en Libye, jusqu'à présent largement culturelle, pourrait se muer en demande politique, voire territoriale. Mais on en est encore loin.
Entre la Libye d'après-Kadhafi et l'Irak post-Saddam, il y a surtout une différence centrale, essentielle, qui peut se résumer par ce paradoxe : si la violence imposée aux Irakiens est passée par la destruction de l'Etat (baasiste en l'occurrence, mais héritier de la millénaire tradition mésopotamienne), c'est justement la construction d'un Etat moderne qui pourrait devenir facteur de violence en Libye si elle est mise en oeuvre sans discernement. La dictature de Kadhafi, aussi totalitaire ait-elle été, n'a pas édifié d'Etat moderne, centralisé et fort.
Le colonel Kadhafi a surtout excellé à créer une instabilité institutionnelle permanente, qui lui a permis d'asseoir son pouvoir personnel tandis qu'il manipulait avec une grande habileté les complexes systèmes d'alliances et d'allégeances tribales libyennes. Fatigués de vivre sans Constitution, sans règles, sans administration fiable, ni véritable armée depuis plus de quatre décennies, les révolutionnaires libyens ont donc un fantasme d'Etat. Le terme "Etat" a, pour eux, des vertus quasi magiques : il est synonyme de justice, d'égalité et de respect des droits du citoyen, tout ce dont ils ont été privés sous Kadhafi, qui ne faisait que récompenser ou punir, selon son bon vouloir et ses besoins du moment. En près de neuf mois de guerre civile, où les différentes villes assiégées se sont prêté main-forte, les Libyens se sont découvert une conscience et une fierté nationales, eux dont les fidélités sont avant tout locales et tribales.

Mais la mise en place d'un Etat moderne signifie la définition de règles communes à tous, la mise à plat des exceptions et des passe-droits. Elle implique la confiscation de la violence légitime par l'Etat à travers sa police et son armée. Elle institutionnalise les différends, censés désormais se régler par le droit ou l'élection. Dans un pays qui n'a connu ni loi fondamentale, ni partis politiques, ni armée depuis des décennies, la gageure est énorme. En juin, les Libyens sont censés élire les 200 membres de l'Assemblée constituante. Le temps presse.
Or les Libyens, malgré leur désir de normalité, continuent de considérer les partis comme un facteur de divisions, les lois et les institutions comme des instruments de l'arbitraire et l'armée comme une milice au service du régime. Les révolutionnaires passent donc leur temps à saper l'autorité de l'Etat qu'ils appellent de leurs voeux.
Plutôt que de vouloir mettre en place un Etat ex nihilo, ce qui va prendre plusieurs années, le seul moyen pour les nouvelles autorités libyennes de garantir rapidement un minimum de vivre-ensemble est de se reposer sur les structures locales - militaires comme civiles - issues de la révolution. Plutôt que de décréter un désarmement impossible à obtenir ou de faire des promesses chimériques destinées à faire plaisir à la communauté internationale, c'est aujourd'hui le seul moyen d'impliquer les Libyens dans la construction de leur Etat.

Christophe Ayad
Le Monde, 26 janvier 2012

Nota de Jean Corcos :
Les auditeurs m'auront entendu, dimanche dernier et à l'occasion de mon interview d'Antoine Vitkine, évoquer cet article publié par Christophe Ayad, lui-même fin connaisseur du monde arabe (il est égyptien d'origine) ; le voici donc, pour ceux dont la curiosité aurait été éveillée !

01 mars 2012

A contre-courant , pour rappel



Drôle d'illustration, non ?

Rassurez-vous, je ne vais pas reconvertir ce blog en site consacré au cinéma, quoiqu'il me soit arrivé de parler aussi de films, mais toujours en restant dans ma thématique ...
Non, il s'agit juste de rappeler à la petite partie de mon public juif francophone qui me fait l'honneur de me suivre - sur les ondes ou à cette adresse, dans notre pays ou ailleurs - que je me refuse, au nom d'une solidarité naturelle, inébranlable et non négociable avec ma communauté et le peuple israélien, de suivre le courant aujourd'hui largement dominant, justement, dans ce public : un courant, pour le dire vite, encore plus à droite que le gouvernement israélien actuel ; se croyant majoritaire pour toujours, et donc trouvant légitime d'excommunier ceux qui ne partagent pas leur avis sur tout (drôle de conception de la démocratie !) ; ricanant sur le sort des femmes soumises aux intégristes musulmans, mais ne trouvant rien à redire aux ségrégations anti-féminines chez une partie des ultra-orthodoxes en Israël ;  mettant des guillemets au mot "Palestiniens", exactement comme les plus fanatiques de nos ennemis  en mettent au mot "Israéliens" ; ayant décidé une fois de plus que les Arabes - tous les Arabes - sont affreux, sales et méchants (le seul sujet de débat étant l'ordre de ces qualificatifs) ; jouant les grands experts en géostratégie, à propos d'une hypothétique intervention militaire israélienne en solo contre le programme nucléaire iranien, intervention qui serait à la fois inévitable, facile et sans conséquences ; mangeant comme du pain blanc ce que disent les seuls et soit disant "vrais amis" de notre communauté, lesquels se situent - quelle coïncidence ! - également à la droite de la droite française ; ayant aussi définitivement intégré que islam = islamisme = djihadisme, et donc que l'on n'échappera pas au "choc des civilisations" ... mais que faut-il ajouter pour décrire ce courant "mainstream" ?

Je pense bien sûr que ce public ne doit pas suivre mon émission, et qu'il refuse d'entendre ou de lire la moindre information qui n'irait pas conforter ses préjugés. Mais pour toutes celles et tous ceux qui ne s'y reconnaitraient pas, ou qui en auraient la curiosité, je vous invite, simplement, à lire ou relire les plus de quinze articles déjà publiés sous la rubrique ... "à contre courant", en cliquant sur le libellé ci-dessous !

J.C

28 février 2012

"Lavage qui rit", par Chaimae Bouazzaoui


Des destructeurs agissent pour laver les cerveaux des Tunisiens. On dirait que ces temps ont donné le sourire à des acteurs connus et /ou anonymes afin qu’ils dévient le grand chemin souhaité par les révolutionnaires.

L'ambiance devient floue en Tunisie : Ainsi ce Cheikh égyptien qui a souvent réclamé l'excision des jeunes filles, ce qui est tout à fait horrible. Après l’affaire scandaleuse des mères célibataires, l’histoire des salafistes à la faculté des lettres de la Manouba, et l’Émirat salafiste de Sejnane qui ont rempli des espaces dans la presse, une autre affaire plus importante a gagné le terrain rien que pour laver la matière grise : celle de l’excision des jeunes filles tunisiennes. Cela fait rire… mais vu plus en profondeur, cela appelle à un moment de réflexion.

Les propos controversés du prédicateur radical Wajdi Ghanim lors de sa visite en Tunisie incitant inexorablement à l’instauration de la charia et sa justification de l’excision des femmes ont déclenché un tollé dans la société civile. Certaines personnes veulent la grignoter, provoquant heureusement des réactions, notamment celles provenant d'une partie de la presse devenue enfin libre après le 13 janvier. Quoi de plus «sauvage » que de traumatiser la nature, de la choquer et de la briser. Plusieurs filles ont été malheureusement excisées suite à sa venue, selon deux professeurs d'éducation islamique. Le problème est donc à la fois déontologique et de mentalité. Ce n’est pas la religion qui est en est la cause mais c’est essentiellement la « mauvaise interprétation ».
Cette pratique n’a rien à voir avec la culture et les traditions tunisiennes. En outre une pareille mutilation ne doit pas prendre les devants par rapport au développement durable sur lequel la République devra mettre l’accent.

Le grand retard justifié par les chiffres menaçants en matière économico-sociale tire désormais la sonnette d’alarme. C’est à la presse de changer les comportements.

Combattre cette pratique, par le biais des médias, et qui porte atteinte à l'intégrité physique et psychique de la femme s’avère un projet sérieux. Comment peut-on permettre à cet énergumène de faire l'apologie de cette pratique pharaonique scandaleuse de nos jours.

Un témoin objectif constatera inéluctablement que les conséquences de la révolution ont touché énormément à la question des rapports hommes / femmes. Au lieu de focaliser les problématiques sur l’avenir du pays en matière de développement durable et de calquer la révolution sur l’évolution, certains destructeurs émergés depuis, utilisent toute leur énergie pour déséquilibrer les rapports sociaux hommes / femmes (dans le travail et le mariage), femmes / femmes (avec burqa vs sans burqa) et hommes / hommes (libéral vs religieux).

Il est temps pour agir localement sur l’esprit de l’opinion publique et surtout pour créer des pistes de réflexion en tenant compte des générations futures. Débattons !

Chaimae Bouazzoui

Nota de Jean Corcos :

J'ai le plaisir de publier ici une nouvelle tribune libre de mon amie Chaimae, jeune journaliste marocaine en stage à Tunis, et dont vous avez pu lire ici le témoignage sur les débuts de la révolution tunisienne.
A noter que son indignation traite essentiellement de ce qu'elle a lu et entendu suite aux propos de ce Cheikh intégriste, à propos de l'excision des jeunes filles. Or, et il est bien triste de le constater, la presse locale est restée muette devant les cris antisémites haineux - notamment le fameux chant "Khaybar, Khaybar, oh Juifs, l'armée de Mahomet revient", entendus sous la coupole du Palais des sports d'El Menzah, près de Tunis, alors qu'il s'adressait à une foule de plusieurs milliers de personnes.
Il existe une vidéo de ce passage, et j'en donne le lien à cette adresse