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04 mai 2018

L’UE inscrit la Tunisie sur sa « liste noire » des pays exposés au financement du terrorisme


Le Parlement européen a rejeté mercredi une motion demandant le retrait de cette liste de la Tunisie. Le directeur de la banque centrale va être démis pour sanctionner ce raté.

C’est un camouflet diplomatique pour la Tunisie. Le Parlement européen a validé, mercredi 7 février, la présence de la Tunisie sur la « liste noire » des pays « susceptibles d’être fortement exposés au blanchiment d’argent et au financement du terrorisme ». Le ministère tunisien des affaires étrangères a aussitôt déploré une « décision injuste, hâtive et unilatérale ».

Cette mise à l’index survient deux mois après l’inclusion de la Tunisie dans une autre liste noire, celle des paradis fiscaux, établie par les ministres européens des finances. Le dommage infligé à l’image de la Tunisie avait toutefois été ensuite réparé. Le 23 janvier, l’UE retirait le petit pays d’Afrique du Nord de cette liste de mauvais élèves en matière de lutte contre l’évasion fiscale. Entre-temps, la machine diplomatique tunisienne, initialement peu réactive, s’était remobilisée en s’engageant à entreprendre les réformes fiscales requises, notamment dans le secteur des entreprises exportatrices offshore.

Le coup à peine encaissé, le vote du Parlement de Strasbourg adresse une nouvelle semonce à la Tunisie, cette fois sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Une motion déposée par des députés visant à retirer la Tunisie, le Sri Lanka et Trinité-et-Tobago de la liste noire établie par la Commission n’a pas recueilli la majorité requise des 376 voix. Les débats, très intenses, se sont surtout focalisés sur la Tunisie, unique rescapée de la vague des révolutions arabes de 2011. Les défenseurs de la motion n’auront manqué que de 19 voix pour la faire adopter.

« Beaucoup d’élus ont été sensibles, y compris chez les conservateurs et les sociaux-démocrates, à l’argument selon lequel il ne faut pas enfoncer une démocratie fragile, rapporte une source interne au Parlement. Mais il s’agit quand même des risques de financement du terrorisme. Seuls les arguments techniques devraient prévaloir. » De fait, c’est l’approche experte et non politique qui s’est imposée au Parlement européen à travers le rejet de cette motion « pro-Tunisie ».

A Tunis, la conséquence a été immédiate. Le premier ministre, Youssef Chahed, a fait savoir, mercredi, qu’il entendait limoger le directeur de la banque centrale de Tunisie, Chedly Ayari, jugé responsable de l’impréparation de son pays sur ce dossier. L’inquiétude avait commencé à monter en novembre 2017, quand le Groupe d’action financière (GAFI) a inclus la Tunisie sur sa liste des pays à « hauts risques » en raison des déficiences de son système bancaire à tracer  l’origine de fonds, ainsi que de leurs bénéficiaires effectifs. Le GAFI est un organisme intergouvernemental spécialisé dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Vive amertume

Or la Commission européenne s’inspire des travaux du GAFI pour établir sa propre liste. Dans le cadre de la quatrième directive européenne anti blanchiment, adoptée en 2015, la Commission s’est engagée à évaluer les efforts entrepris par les pays tiers (non membres de l’UE) pour lutter contre ce phénomène. Le Parlement et le Conseil européens doivent donner leur feu vert dans la foulée. Par deux fois, courant 2017, la commission a proposé ce travail d’évaluation aux eurodéputés qui l’ont rejeté, estimant que l’institution communautaire se contentait de « copier-coller » la liste du GAFI sans mener sa propre expertise.

Aussi la Commission s’était engagée à mener ses recherches à partir de 2018. En échange, une partie du Parlement avait convenu de valider mercredi son « copier-coller » de la dernière liste du GAFI 2017. Mais la Tunisie se trouvant incluse dans cette liste depuis novembre 2017, l’affaire a pris une autre tournure. D’autant que la controverse autour de son inclusion sur la liste des paradis fiscaux avait réveillé le camp pro-tunisien, résolu à éviter un deuxième revers diplomatique. Les arguments déployés – nécessité d’épargner une « démocratie naissante », petits cadeaux (dattes et huile d’olive) envoyés à des élus – n’ont pas suffi à renverser la vapeur.

A Tunis, l’amertume est vive devant ce nouvel échec. « La diplomatie tunisienne n’a pas fait son travail, elle n’a pas été assez réactive », regrette un analyste. Les conséquences en termes d’accès aux marchés financiers internationaux ne sont toutefois pas jugées évidentes par les professionnels. « Les marchés et les bailleurs ont déjà intégré l’information depuis l’inclusion de la Tunisie sur la liste du GAFI, relativise un dirigeant d’une banque tunisienne. Le vote du Parlement européen n’y change pas grand-chose. » A la suite de ces atteintes répétées à l’image du pays, d’autres têtes vont rouler.

Par Cécile Ducourtieux (Bruxelles, bureau européen) et Frédéric Bobin (Tunis, correspondant)
Le Monde, le 08.02.2018

03 mai 2018

La Belle et la Meute, un réquisitoire contre le patriarcat et l’état de non-droit

Photo tirée du film

Tout juste auréolé du prix UGTT du meilleur scénario de long métrage de fiction aux JCC 2017, le dernier film de Kaouther Ben Hania suit le combat kafkaïen d’une jeune victime de viol pour condamner ses agresseurs, protégés par les collusions du corporatisme du corps policier, craignant alors pour sa réputation et cherchant par-dessus tout à préserver son image.

Comment porter plainte quand les représentants de l’autorité publique sont du côté des bourreaux ? Le tour de force de “La Belle et la Meute”, c’est d’arriver à réconcilier le cinéma d’auteur ambitieux avec le grand public. Une œuvre où toutes les catégories sociales peuvent se retrouver, ce qui est plutôt peu commun.

Inspirée de faits réels, l’œuvre cristallise avec brio les souffrances et les malaises d’une société tunisienne foncièrement patriarcale. La réalisatrice en profite pour s’attaquer concomitamment de plein fouet aux abus despotiques de la fonction policière, et dans une moindre mesure, à la nonchalance parfois inhumaine de l’administration hospitalière. Et tout cela en parsemant le tout d’une pointe d’humour noir bien incisive, mais aussi -il faut le saluer- sans tomber dans un discours manichéen accommodant.

Ce qui a commencé de prime abord comme une simple soirée étudiante bon enfant, où s’établit un jeu de séduction entre les deux protagonistes du récit, se meut subitement en véritable cauchemar éveillé, où une vie innocente, celle de Mariam Chaouch, bascule dans l’âpreté horrifiante de la réalité.
Un ébranlement qui fait office d’électrochoc pour la victime, en premier lieu abattue et défaitiste, mais qui par la force des adversités rencontrées et le soutien de son compagnon d’un soir, va transformer la fille martyr en authentique Superwoman. La résilience de son instinct de survie va la pousser à mener bataille jusqu’au bout pour faire payer les responsables de son calvaire, afin que justice soit faite.

S’ajoute à cela l’inventivité formelle de son chemin de croix nocturne, filmé en 9 blocs de plans-séquences, dont la virtuosité technique accentue le réalisme de cette descente aux enfers. En nous plongeant au coeur de l’action, le plan-séquence oblige l’audience à sortir de sa passivité et à scruter le cadre pour le décortiquer. Même si le caractère alambiqué des dialogues a tendance à nous renvoyer directement à la fiction, qu’importe, Ben Hania choisit de prendre des libertés par rapport à la banalité du réel pour mieux surprendre le spectateur.

Sa caméra arpente ainsi les couloirs anxiogènes du commissariat, virevolte sur la réaction d’un agent quand il faut mettre en lumière le caractère réprobateur et dédaigneux de certains ersatz de la sûreté publique, ou colle au plus près de la bouille du personnage principal incarné par Mariam Al Ferjani pour mieux s’attarder sur son supplice dans ses moments de solitude.
Tandis que certains ont reproché à la réalisatrice d’avoir choisi une actrice inexpérimentée pour tenir un rôle aussi complexe et difficile, le prix Hassiba Rochdi de la meilleure interprétation féminine obtenu dans la section parallèle “Femme et Mémoire” aux JCC vient mettre définitivement fin au débat.

Cette “belle” vient exploser les non-dits et les tabous, en nous délivrant un message porteur d’espoir contre la résignation, et encourageant à la lutte militante. L’ensemble est un réquisitoire à charge, un coup de pied dans la fourmilière à l’encontre de l’égoïsme ambiant des individus, le déni et les contradictions cultivés par l’ordre social, la corruption et le laisser-aller qui gangrènent une frange notable de la population, de même que ces mentalités putrides qui soumettent ceux qui n’ont pas les bonnes armes pour se défendre au milieu de la meute de loups.

La résistance de Mariam Chaouch, incarnation de la classe populaire féminine issue des régions intérieures, résonne comme un appel de détresse évoquant toutes les formes d’injustices sociales contemporaines et tous ces individus que la société actuelle s’emploie à broyer.

Site Fawdha, 15 novembre 2017

01 mai 2018

"Une chasse aux homosexuels" est organisée par l'État tunisien "pour cacher le naufrage économique du pays", dénonce une association


Frédéric Hay, président de l'association Adheos, a dénoncé lundi sur franceinfo l'attitude de plus en plus dure de l'État tunisien à l'égard des homosexuels tunisiens, mais aussi étrangers.
Deux couples binationaux ont dû fuir la Tunisie en raison de leur homosexualité, a rapporté lundi 19 février France Bleu La Rochelle. Christophe et Mehdi, Français et Mauricien, ainsi que Thierry et Yoan, Français et Tunisien, ont quitté précipitamment il y a quelques mois le pays où ils étaient installés, alors qu'ils étaient sur le point d’être arrêtés par la police. Pour Frédéric Hay, président de l'association Adheos (Association d'aide de défense homosexuelle pour l'égalité des orientations sexuelles), invité lundi de franceinfo, ces vagues d'arrestations ont pour but de cacher les grandes difficultés économiques de la Tunisie.

franceinfo : La situation des homosexuels en Tunisie est-elle de plus en plus dangereuse ?

Frédéric Hay : Tout à fait. On savait que c'était une politique gouvernementale dirigée essentiellement contre les gays tunisiens. Il y a déjà eu plus de 21 meurtres et plus de 400 arrestations de gays, et surtout des centaines de violences et d'agressions sur des gays tunisiens. Mais on n'avait pas connaissance de tels agissements sur des ressortissants français ou européens. Il s'avère d'après nos informations que ça change. D'autres couples binationaux avant ces couples rochelais ont été victimes de ces mêmes menaces et de ces mêmes extorsions de fonds, puisqu'ils doivent tout lâcher du jour au lendemain. C'est une véritable chasse organisée par l'État tunisien. C'est une politique qui vise à cacher un peu le naufrage économique de la Tunisie. Demain on peut s'interroger sur la chasse aux laïcs, aux démocrates ou aux femmes.

Quels sont les motifs légaux d'arrestation ?

L'article 230 du code pénal qui criminalise l'homosexualité d'une manière générale, comme dans plus de 70 pays dans le monde. Cette base sert à tous les chantages, il y a une véritable insécurité en Tunisie. La religion pose question aussi puisqu'il y a une radicalisation religieuse en Tunisie, avec des imams qui publiquement incitent, comme Daech, à tuer, lapider et jeter les homosexuels des toits.

Est-ce quelque chose qui est monnaie courante ?

Oui, et ce sont les mêmes imams que nous avons dénoncé aux autorités françaises pour leur interdire le territoire français et l'espace Shengen. J'attends toujours une réponse des autorités françaises, car ce sont des personnes qui ont des visas, qui voyagent tranquillement, certains vont voir leurs filles qui étudient à Paris. On n'a aujourd'hui aucune réponse officielle quand on signale des imams radicalisés qui appellent au meurtre d'homosexuels, ils sont toujours autorisés à venir en France. Et on n'a pas non plus de réponse vis-à-vis de l'accompagnement des victimes de tous ces agissements.

Site de france Info / Radio France
19 février 2018