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03 novembre 2019

L’oncle pilleur de Bachar al-Assad rattrapé par la justice française

Rifaat al-Assad

Détournements de fonds publics, fraude fiscale, travail clandestin et blanchiment du tout… C’est la liste des délits reprochés à Rifaat al-Assad, qui a accumulé un patrimoine immobilier astronomique dans le monde.

Affaires de biens mal acquis, variante proche-orientale. Il est ici question de Rifaat al-Assad, frère de l’ancien taulier du régime syrien, Hafez, et oncle de l’actuel potentat local, Bachar. Depuis un quart de siècle, il prospère à l’étranger dans l’espoir chimérique d’un retour au pays en grande pompe. Le réquisitoire signifié en mars par le Parquet national financier (PNF), prélude à un procès grand spectacle devant la justice française, lui reproche toute une série de délits plus prosaïquement financiers : détournements de fonds publics, fraude fiscale, travail clandestin et blanchiment du tout.
Le patrimoine immobilier accumulé à l’étranger par Rifaat al-Assad a de quoi affoler les compteurs : 100 millions d’euros en France, 600 millions en Espagne, et 40 petits millions au Royaume-Uni, où il réside officiellement. Sans préjudice de divers comptes bancaires logés à Gibraltar, Nicosie ou autres paradis financiers. Le milliard n’est pas loin, avec « un évident souci de dissimulation », souligne l’accusation : un holding faîtier au Luxembourg, dispatchant diverses propriétés immatriculées au Liechtenstein, au Panamá ou encore à Curaçao.

« Trésor »

Officiellement, il ne s’agirait que d’assurer le train de vie de sa famille très nombreuse en exil (quatre épouses, seize enfants), mais aussi quelques centaines de petites mains chargées de tout et de rien : « Il y avait des militaires, des conseillers, des médecins, des gardes, des jardiniers », a témoigné l’une d’entre elles. Rifaat al-Assad avait quitté la Syrie une première fois en 1984, après avoir tenté de prendre le trône de son frère, Hafez, alors malade. Avant de revenir au pays, puis de le quitter pour de bon en 1998, quand son neveu, Bachar, prendra définitivement la relève à sa place.
Deux anciens dignitaires du régime syrien ont donné aux enquêteurs français leur explication sur l’origine possible des fonds. Moustapha Tlass, ex-ministre de la Défense : « Ses gens à lui sortaient de la Syrie des biens culturels vers le Liban, puis l’Europe et les Etats-Unis. » Pour la fine bouche, il aurait aussi « fait du trafic de drogue, cocaïne et héroïne ». Il y a aussi le témoignage d’Abdel Halim Khaddam, ex-ministre des Affaires étrangères : « Il était connu pour le commerce des produits interdits en Syrie. Tout ce qu’il a accumulé provient de ses activités illégales et de la corruption. » Partie civile en sus de l’ONG Sherpa à la procédure hexagonale, le citoyen syrien Mohammed Hamido lui reproche de surcroît d’avoir emporté en son sous-sol particulier un « trésor remontant à l’époque romaine ». Et pour parfaire un peu plus le sombre tableau, l’accusation s’en remet également à un ancien espion en chef du dictateur roumain Nicolae Ceausescu, selon lequel Rifaat aurait été un « agent de renseignement agissant en contrepartie de fortes sommes d’argent ». N’en jetez plus.
En défense, Rifaat al-Assad dénonce des « accusations calomnieuses proférées par des opposants historiques » et se justifie de largesses « régulières, massives et continues » du prince puis roi d’Arabie Saoudite Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud. Pour preuve, quelques donations financières ou immobilières, mais qui peinent à culminer jusqu’à 75 millions d’euros. « Très insuffisant pour convaincre du financement régulier du patrimoine accumulé », pointe benoîtement le réquisitoire du PNF. « Inversion arithmétique de la charge de la preuve », dénoncent en retour les nombreux avocats de la défense, Mes Grundler, Haïk et Cornut-Gentille.
Mais le PNF tique aussi sur ce qu’il pressent être un détournement de fonds publics : une subite inflation du budget de la présidence syrienne, de 30 à 60 millions habituellement, passant à 124 millions en 1984. Année de la première exfiltration de Rifaat à l’étranger, Hafez, quoique malade, restant au pouvoir. Et d’une tout aussi suspecte inflation d’importations libyennes, plus ou moins frelatées, sous prétexte pétrolier, la même année. Soupçons « corroborés », estime le parquet : bref, cette fois, c’est le régime syrien qui aurait engrossé Rifaat al-Assad en direct ! Indignation de la défense : la tenue d’une élection présidentielle à venir, la nécessité de changer l’approvisionnement énergétique (de l’Iran à la Libye) justifieraient ces flux suspects. « Et la livre syrienne n’était pas à l’époque convertible », que ce soit en euros ou en dollars, insiste, à raison sur ce point, Me Grundler.
Pont aérien
Un tribunal correctionnel français en fera prochainement son miel, nonobstant les bisbilles syrio-syriennes, en se raccrochant à de plus prosaïques considérations bancaires. Au départ, un factotum se rendait dans un coffre-fort dans les locaux parisiens de la Société générale, pour y retirer 200 000 euros par mois - en liquide, comme si de rien n’était - afin de payer les faux frais de la famille Al-Assad en exil. La banque aura longtemps laissé faire (jusqu’en 2006), avant de mettre enfin le holà. D’où un autre convoyage des fonds, de petites mains se dévouant pour le « transport manuel de numéraires depuis Gibraltar », euphémise le PNF. Un véritable pont aérien se met alors en place (pas plus de 9 500 euros par tête, pour éviter les saisies).
Laissons le dernier mot à Rajaa, première épouse de Rifaat al-Assad : « Chez nous, les femmes ne s’occupent pas des hommes. » Elle était pourtant présidente en titre du holding possédant les principaux biens immobiliers de la famille Al-Assad en exil parisien : « Si je devais signer des papiers, je le faisais. » Simple comme un coup de plume.


« Tout l’argent que je gagnais, je le donnais aux pauvres »
 
Du temps de sa splendeur, Rifaat al-Assad exposait ceci, à l’occasion d’un congrès du parti Baas, au tournant des années 80 : « Le chef désigne, le parti approuve et le peuple applaudit. Ainsi fonctionne le socialisme en Union soviétique. Celui qui n’applaudit pas va en Sibérie. Pour construire la paix et l’amour, nous sommes prêts à engager cent batailles, à détruire mille citadelles et à sacrifier des millions de martyrs. » Tout un programme qui aboutira finalement en 1982, alors qu’Al-Assad était chargé de la formation des militaires, au massacre de plusieurs milliers de Frères musulmans, insurgés à l’époque contre le régime en place. Le temps passant, l’oncle de Bachar al-Assad aura affiné son discours devant les enquêteurs français, au risque de frôler l’imposture : « Je veux un peuple plutôt que d’avoir une fortune. » Ou encore : « Tout l’argent que je gagnais, je le donnais aux pauvres »
En toute fin de procédure hexagonale, lors de son ultime audition en 2017, Rifaat al-Assad proclamait également : « Si je pouvais donner tous mes biens à l’Etat français, je le ferais. Cela commence à me poser un problème politique. […] Prenez tout, qu’on en finisse. » Cette noble déclaration est contredite par des écoutes téléphoniques, où l’un de ses gestionnaires de fortune lui faisait dire : « On vend tout et on achète à Londres, [en] France faut plus rien avoir. » Dans la dernière ligne droite de l’enquête pénale, sa défense fera état d’un certificat médical pointant des « troubles de fonctions cognitives et de mémoire » de Rifaat al-Assad, aujourd’hui âgé de 81 ans.

Renaud Lecadre,

Libération, le 2 avril 2019

20 octobre 2019

Extrême droite : les liaisons dangereuses entre Valeurs actuelles et le régime syrien


Le voyagiste français Odeia organise en octobre prochain un voyage en Syrie en relation avec le régime criminel de Bachar al-Assad. Un voyage auquel s'associe l'hebdomadaire "Valeurs actuelles".

Lorsque le voyagiste français Clio a annoncé en avril dernier qu'il se lançait dans des voyages à destination de la Syrie, s'ensuivit une importante polémique obligeant le Quai d'Orsay à prendre position et à déconseiller de se rendre sur place tant le risque était important.

Dans une indifférence quasi-générale, l'hebdomadaire Valeurs actuelles retente l'expérience en association avec le voyagiste Odeia et propose à son tour un voyage dans la Syrie de Bachar al-Assad. Pour une somme plus modique que celle demandée par Clio (2.245 euros contre près de 3.000 euros), le touriste pourra visiter Damas et sa mosquée des Ommeyyades, la citadelle d'Alep, l'imposant Krak des Chevaliers près d'Homs et déambuler dans ce qu'il reste des ruines de la cité millénaire de Palmyre, un temps occupée par l'Etat islamique puis par le régime et son allié russe.
Le tout en compagnie de la journaliste de VA Charlotte d'Ornellas, la nouvelle égérie de la droite ultra-conservatrice. Il faut dire que cette dernière a ses entrées en Syrie notamment grâce à son engagement au sein de l'association proche de l'extrême droite SOS Chrétiens d'Orient. Ce qui lui a d'ailleurs permis d'interviewer Bachar al-Assad en personne pour le site, d'extrême droite toujours, Boulevard Voltaire début 2017.
"Vous partirez dans des conditions de sécurité maximales, Charlotte d'Ornellas et Odeia connaissent bien la Syrie et les instances locales", précise d'ailleurs la réclame pour le voyage que l'on peut trouver dans les pages de Valeurs actuelles.
Charlotte d’Ornellas organise avec @Valeurs un voyage ludique en Syrie à la découverte des geôles syriennes, des villes ravagées par des bombardements du régime. Clou du spectacle : Palmyre ravagée par daech mais aussi par l’armée de Bachar (normalement la nécropole sud est). pic.twitter.com/xirmYULTIJ
— stephane kenech (@stephanekenech) August 6, 2019

Et pour cause, Odeia a déjà organisé des voyages en Syrie, notamment avec l'association SOS Chrétiens d'Orient à laquelle ont appartenu des militants de l'extrême droite française, à l'image de Damien Rieu (ex-Génération identitaire et attaché parlementaire du député RN Gilbert Collard), de François-Xavier Gicquel (Jeunesses nationalistes), ou encore de Tristan Mordrelle (nationaliste historique, ancien du GRECE). La complaisance de l'association à l'encontre du régime meurtrier de Damas est régulièrement dénoncée jusque dans les rangs de l'Eglise. C'est d'ailleurs le directeur de SOS Chrétiens d'Orient, Benjamin Blanchard, qui accompagnera le prochain voyage d'Odeia en Syrie qui précédera celui avec Charlotte d'Ornellas.
"Nous attirons votre attention sur le fait que la Syrie reste un pays encore fragile. Les zones visitées sont désormais pacifiées et sont ouvertes à la visite, mais certaines règles sont à respecter", prévient tout de même le voyagiste. Un discours qui tranche avec la vision que le ministère des Affaires étrangères à du pays. Voici ce que l'on peut lire sur la fiche Syrie du site du Quai d'Orsay: "Dans un contexte de conflit armé touchant l’ensemble de son territoire, la Syrie est un pays dans lequel rien ne garantit la sécurité ni le respect des droits fondamentaux des personnes. Les ressortissants français doivent être conscients qu’ils s’exposent, dans ce climat de très forte insécurité, à des risques particulièrement élevés d’attentats terroristes et d’enlèvement à des fins politiques ou crapuleuses. Ils peuvent également faire l’objet d’arrestation et de détention sans que les autorités syriennes ne le signalent à la France. Tout déplacement en Syrie, y compris à Damas et Alep, est donc formellement déconseillé". L'ensemble de la Syrie, à l'exception du plateau du Golan, est placé en "zone rouge".
Le Pentagone vient également de publier une note confirmant que l'Etat islamique reste bien implanté sur le territoire syrien.
L’accès au pays est en outre soumis à des conditions strictes et les ressortissants français ne peuvent pas obtenir de visa aux points d’entrée à la frontière. C'est le voyagiste qui s'occupe de les fournir, comme l'expliquent les conditions du voyage. Comment? tout simplement grâce à ses liens avec les autorités syriennes, indique Odeia.

Plutôt confidentiel bien que prospère le voyagiste est dirigé par un certain William Edel, issu d'une vieille famille de la droite dure. Son oncle est ainsi notamment passé la FEN (Fédération des étudiants nationalistes, proche des frères Sidos, collaborationnistes) et a fricoté avec des membres de l'OAS, organisation terroriste d'extrême droite très active au début des années 1960. Son opposition à l'indépendance de l'Algérie lui a même valu un passage en prison. Le père de William Edel a suivi la même trajectoire, s'engageant par exemple avec les néofascistes d'Occident (ancêtre du GUD).
Des erreurs de jeunesse ? Pas tout à fait : bien des années plus tard Edel père fréquente encore Serge de Beketch notamment, fondateur de Radio Courtoisie et ancien dirigeant de Minute. Tandis que l'oncle a également persisté, fondant une ONG réputée "de droite" où se sont retrouvés des nationalistes radicaux et d'anciens défenseurs des phalangistes chrétiens au Liban (l'association est restée toutefois ouverte à d'autres sensibilités). Une histoire familiale en droite ligne avec les activités de l'agence de voyage Odeia.
Des liens avec l'extrême droite également illustrés par la participation de personnalités telles que l'écrivain identitaire Alexandre Del Valle, qui a récemment été du voyage en Sicile pour Odeia. S'y sont tenues des conférence aux thèmes évocateurs: "le complexe occidental" et "les vrais ennemis de l’Occident".

Ces voyages à destination de la Syrie de Bachar al-Assad participent également à la légitimation d'un régime mis au ban des nations pour la violence dont il a fait preuve dans l'écrasement de la révolution syrienne. A l'heure où ces lignes sont écrites, les bombes de l'aviation loyaliste continuent de tomber à Idlib sur des objectifs civils comme des hôpitaux, des marchés ou des quartiers d'habitations.
Cette même armée loyaliste qui a utilisé à plusieurs reprises des armes chimiques prohibées contre sa population, provoquant ainsi la mort de plusieurs milliers de civils alors que des dizaines de milliers d'autres personnes étaient massacrés par l'utilisation d'armes conventionnelles ou étaient torturées à mort dans les geôles du régime. A Palmyre, que visiteront les participants au voyage d'Odeia, se trouvait notamment l'une des pires prisons syriennes.
Cette proximité avec le régime de Bachar al-Assad ne gêne pas Odeia comme l'expliquait par ailleurs Sophie Magerand responsable de service pour le voyagiste qui soulignait en avril dernier: "Certains diront que c'est scandaleux d'aller dans le régime de Bachar el-Assad. Mais il y en a qui vont à Cuba, aux Etats-Unis, ce n'est pas mieux".

Le retour des touristes en Syrie représente également l'espoir d'une manne financière dans un pays à l'économie exsangue, ravagé par huit ans d'une guerre marquée par l'utilisation régulière de la politique de la terre brûlée, répétée comme un mantra par les partisans du régime: "Assad ou nous brûlons le pays". Ainsi, en 2010, avant le début de la guerre qui a fait plus de 500.000 morts, la Syrie avait accueilli près de deux millions de visiteurs européens. Le secteur touristique avait engrangé plus de trois milliards d'euros de bénéfice.

Maxime Macé, avec Pierre Plottu

Source : France-Soir.fr, 7 août 2019

25 juin 2019

Débat : En Syrie, le silence ne doit pas recouvrir les crimes commis à Idlib


« Pourquoi le monde a-t-il abandonné ?
Pourquoi son terrible silence ?
Pourquoi nul ne se préoccupe-t-il de nous ?
Pourquoi personne n’est-il solidaire de notre destin ?
Sommes-nous sans valeur ?
Sommes-nous seulement des numéros ?
Qu’arrive-t-il au monde ? »

Tel était, il y a quelques jours, le message de Fared, citoyen journaliste et photographe syrien, de la province d’Idlib. Et ce message, il avait été répété maintes fois depuis le début de la guerre d’Assad contre son peuple, et plus encore depuis les massacres de Homs, de la Ghouta, de Deraa et le siège puis la chute d’Alep.
Il n’arrête pas d’énoncer que notre inaction parachève l’effondrement de nos représentations politiques et morales de ce que sont le bien et le mal, le juste et l’injuste, le vrai et le faux. Il trace à nouveau cette ligne rouge invisible, mais première, entre – d’un côté – ceux qui se soucient, dénoncent, protestent, nomment avec des mots clairs nos ennemis, et – de l’autre – ceux pour qui les crimes contre l’humanité peuvent tomber dans l’indifférence du monde et être étouffés par le bruit du quotidien.

La tragédie, encore et encore

Alors que, en ce qui concerne la Syrie, les yeux sont concentrés sur la chute prochaine du dernier bastion de Daech à Baghouz et le « retour » des djihadistes étrangers, ils se détournent de la tragédie annoncée dans la province d’Idlib et des massacres sans fin dans la Syrie sous l’emprise de Bachar Al-Assad.
Une sorte de nuit les enveloppe, comme si le récit porté par son pouvoir d’une victoire acquise nous avait délestés du fardeau de l’outrage. Ce n’est certes pas nouveau. Comme le constatait récemment Michel Duclos :
« La bataille contre la centrale terroriste de M. Baghdadi a été depuis cinq ans la priorité des priorités pour les gouvernements occidentaux – au détriment sans doute d’un véritable investissement sur la question syrienne dans son ensemble. »
Ce qui se joue là mérite pourtant autre chose que le silence et, sur le plan politique, ne saurait tolérer l’inaction qui a, depuis mars 2011 – début de la révolution pacifique contre le régime de Damas – marqué d’une tâche indélébile les nations dites libres. Depuis quatre semaines désormais, les bombardements du régime, appuyés par la Russie, sont continuels sur les civils de la région d’Idlib, notamment sur les villes de Maarat al-Noumane, Hama, et Khan Cheikhoun et d’Idlib même, et le nombre des victimes, dont de nombreux enfants, doit dépasser la centaine.
À nouveau, les sauveteurs civils des Casques blancs sont aussi pris pour cible. À nouveau, les crimes de guerre qui ont marqué le conflit syrien sont perpétués – et les puissances occidentales sont silencieuses, comme si ceux-ci étaient devenus une nouvelle « normalité ».

La Russie et la Turquie à la manœuvre

Cette recrudescence du conflit était parfaitement prévisible comme l’est, depuis l’accord de Sotchi signé en septembre 2018 entre la Russie et la Turquie, le fait que la Russie va appuyer le régime syrien dans sa reconquête de l’intégralité du territoire syrien, ou quasiment.
Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, n’en a pas fait mystère. Les seules questions concernent le quand et le comment. Sans doute en effet, la nature des conversations entre la Turquie et la Russie va-t-elle, à court terme, peser sur le destin immédiat de la province d’Idlib et il ne saurait être exclu qu’in fine la Turquie conserve une petite enclave au nord du pays, mais il est douteux qu’Ankara ait la volonté de s’opposer à une mainmise quasi-totale d’Assad sur le pays et s’érige en protecteur de la province d’Idlib.
Et la question, posée récemment par le docteur Raphaël Pitti, est la même :
« Laisserons-nous les trois millions d’habitants et réfugiés de la région revivre l’enfer de la Ghouta, d’Alep ou Deraa ? »

Une crainte double

On savait que la région d’Idlib, où ont afflué environ 2 millions de réfugiés des autres parties de la Syrie, notamment des régions d’Alep et de la Ghouta, après les massacres du régime, serait un havre précaire. Ses habitants y ont aussi subi les exactions des islamistes de Hay’at Tahrir al-Cham (HTS) qui contrôle une large partie de la région, donnant un nouveau prétexte au régime et à la Russie pour intervenir au nom de cette prétendue « guerre contre le terrorisme » qui a toujours été l’habillage rhétorique des crimes du régime.
À l’automne les manifestations dans la province se déroulaient sous le double slogan du refus d’Assad comme de HTS. Ce dernier groupe est, d’ailleurs, souvent soupçonné d’être l’auteur du meurtre de l’activiste de Kafranbel et fondateur de radio Fresh, Raed al-Fares, surnommé la « conscience de la révolution syrienne », et de son camarade Hamoud Junaid.
Aujourd’hui, la crainte est double. D’une part, on imagine parfaitement le résultat de bombardements massifs par le régime et par la Russie d’une zone comprenant plus de 3 millions d’habitants, dont environ 1 million d’enfants, qui n’auraient plus aucun lieu où les fuir. Cela pourrait être pire encore que ce que la population syrienne a connu en huit années de guerre.
D’autre part, 80 % des habitants de la région figurent sur la liste des personnes recherchées par Damas, et là aussi on ne connaît que trop le sort auquel la machine de torture et de mort du régime les vouerait.
Quel sera, par ailleurs, le destin des civils qui auront été libérés de Daech après la chute de Baghouz ? Auront-ils échappé à l’enfer du Califat pour tomber dans celui du régime ?

Du sauvetage d’Idlib dépendra l’avenir de la Syrie

Il faut sauver les habitants d’Idlib du régime. Il faut aussi sauver l’ensemble des habitants de Syrie du régime. Stopper Assad et la Russie de Poutine à Idlib apparaît comme l’opération de la dernière chance. Cela pourrait aussi être, pour le monde dit libre, l’ultime faillite stratégique.
Depuis huit ans, nous n’avons pas voulu protéger et mettre un terme à l’assassinat délibéré de plus d’un demi-million de personnes et laissé se perpétuer crimes contre l’humanité et crimes de guerre sans fin, mais nous avons abrité notre veulerie sous les mots commodes de l’impuissance ou, plus obscène encore, du réalisme et de la complexité.
Donnerons-nous, cette fois encore, carte blanche à Bachar Al-Assad ? Lui laisserons-nous toute latitude pour, toujours et encore, perpétrer les massacres qu’il a à nouveau annoncés à l’avance ? Renforcerons-nous encore l’ennemi, oui l’ennemi, de toute loi internationale, d’un ordre soumis à la justice et de la liberté : la Russie de Poutine ? Continuerons-nous, enfin, à déguiser notre lâcheté des habits de la diplomatie, refusant de percevoir que, depuis le début, elle était vouée à la répétition verbeuse de résolutions vides, et donnerons-nous à nouveau crédit à la tromperie et au mensonge ?
Si cela devait être, quel crédit pourrions-nous encore attribuer à l’invocation des valeurs de droit, de liberté et de dignité que porte l’Europe ? Comment n’y verrions-nous pas des mots vains et misérables ?
Sans doute, une action est-elle plus difficile aujourd’hui qu’elle ne l’eût été en 2013, 2016, voire au début de 2017. Le retrait des États-Unis de Syrie, même s’il n’est finalement pas total, n’aide certainement pas et il signifie aussi le peu d’appétence des Américains à peser sur le processus de transition politique. La condamnation par le Département d’État américain des attaques du régime et de la Russie contre les civils d’Idlib, aussi nécessaire soit-elle, ne signifie pas une volonté d’action.
La division de l’Europe sur la Syrie est un autre facteur aggravant auquel s’ajoute le retrait du Royaume-Uni, englué dans le Brexit, de la scène mondiale. L’imprévisibilité de la Turquie, membre de l’OTAN, et la propension de certains pays du Golfe à laver les crimes d’Assad en rouvrant leur ambassade à Damas – qui devrait aussi (encore que la décision ne soit pas confirmée), être réadmis au sein de la Ligue arabe, dont le prochain sommet se tient le 31 mars, ont aussi eu pour effet d’affaiblir nos possibles alliances dans la région.

Oui, nous pouvons agir

Mais la France n’est pas dénuée de toute capacité d’initiative et elle est en mesure de convaincre certains alliés de l’Union européenne. Notre politique en Syrie est inséparable de trois considérations globales.
D’abord, elle prend place dans le cadre de notre combat pour le respect du droit international, notamment humanitaire, et de notre responsabilité de protéger (R2P) : l’ampleur des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre commis par le régime et ses soutiens – ainsi que des autres parties, quoiqu’impliquées dans une moindre mesure – ne peut faire l’objet seulement d’une condamnation verbale.
Ensuite, pour l’Europe et les Alliés, il est impensable de disjoindre leur position sur la Syrie et le combat contre la déstabilisation, aux multiples composantes, opérée par le régime russe : la Syrie et l’Ukraine sont, pour Moscou, les deux biais principaux par lesquels elle entend détruire l’ordre international.
Enfin, en ce qui concerne la Syrie, on ne peut séparer la réponse à apporter aux événements de la région d’Idlib de la demande de justice internationale, de notre pression sur le régime Assad et ses parrains sur la transition politique et l’accès humanitaire et – c’est un impératif catégorique – de la libération inconditionnelle des prisonniers politiques.
En premier lieu, la France et l’Europe doivent peser sur la composition du comité constitutionnel chargé d’assurer la transition politique en Syrie, qui ne saurait être aux mains du groupe dit d’Astana. Celui-ci commence d’ailleurs, semble-t-il, à se fissurer. Cela impose une vigilance de détail, notamment sur le tiers des membres du comité réputés indépendants. Une autre formule que ce comité pourrait d’ailleurs être trouvée si elle apparaît ne pas pouvoir fonctionner.
Le moment venu – on en est certes encore loin – des élections libres en Syrie, sous contrôle international, devront assurer la participation de tous, y compris les réfugiés. Après la faillite du précédent envoyé spécial des Nations unies, Steffan de Mistura, quelles qu’en soient les raisons, la posture qui semble tout aussi peu avertie des ruses de la Russie du nouveau, Geir Pedersen (lequel n’évoque même pas la question de la libération des prisonniers politiques), pourrait se révéler problématique. Ce risque impose aussi un engagement plus fort de la France et de l’Europe, même si l’on sait que la diplomatie ne suffira pas.
Ensuite, elles doivent être claires sur le fait qu’Assad ne saurait faire partie de la transition politique. Tant que son clan restera au pouvoir, les massacres et les tortures dans les prisons du régime continueront. Toute aide à la reconstruction, tant que le régime Assad est en place, ne peut naturellement qu’être exclue.
Il est aussi exclu que les plus de 5,6 millions de réfugiés puissent rentrer et que les 6,2 millions de déplacés internes puissent rejoindre leurs provinces – ce que, au demeurant, la loi numéro 10 (promulguée par Damas) qui organise la spoliation de leurs biens exclurait pour nombre d’entre eux. Ce constat sans ambiguïté doit également guider la France et l’Europe – et bien sûr les pays de la région – dans leurs politiques d’asile.
Enfin, comme elles ont commencé à le faire, elles doivent poursuivre leur action en faveur de la justice en Syrie, contribuer à trouver tous les moyens de droit pour poursuivre les criminels et faire de la libération des prisonniers politiques, qui meurent quotidiennement dans les prisons d’Assad, la condition de tout processus de transition politique.

Assad n’a pas gagné la guerre

Cette position doit être aussi relayée par des récits clairs de la part des gouvernements européens afin de ne pas accréditer la propagande du régime et de ses thuriféraires.
Premièrement, il est faux de déclarer qu’Assad a gagné la guerre. Il existe toujours environ 30 % du pays qui ne sont pas tombés sous son joug. Et même dans les régions sous la domination du régime, des Syriens, bravant tous les risques, continuent de manifester. Cela suppose également de tordre le cou – et la Syrie n’est pas le seul pays concerné – à tous les discours sur les vertus des prétendus régimes stables. Au Moyen-Orient comme ailleurs, les dictatures ne le sont pas et annoncent les révolutions de demain.
Ensuite, non seulement nous devons tenir bon sur le refus de reconnaissance du régime, mais nous devons utiliser tous les moyens disponibles pour que les pays du Golfe et pays arabes en général ne s’engouffrent pas dans cette brèche. En France même, l’organisation de voyages touristiques en Syrie, qui conduirait de facto à une forme de réhabilitation du régime, ne saurait être acceptée.
En troisième lieu, il nous faut être conséquents dans notre analyse des alliances d’Assad : le régime, la Russie et l’Iran constituent un bloc, et il est absurde stratégiquement d’estimer que nous pouvons les diviser et tenter de jouer, comme le fait le premier ministre israélien, les uns contre les autres. Le régime ne tient qu’en raison de la présence des forces russes et iraniennes et celles-ci ne le lâcheront pas.
En quatrième lieu, au-delà de nos critiques par ailleurs de ces régimes, nous devons œuvrer à reconstituer des alliances sur la question syrienne. C’est assurément le sujet le plus difficile et risqué, mais c’est aujourd’hui indispensable.
Enfin, et ceci est lié, nous devons mettre tout en œuvre pour remettre sur la table tous les schémas possibles pour la création d’une zone de sécurité dans la région d’Idlib. Si nous renonçons d’avance, cela signifiera que nous accordons au régime et à la Russie une victoire non seulement stratégique, mais aussi intellectuelle dont les conséquences seront incalculables en termes de sécurité mondiale. Si nous nous y montrons incapables, comment d’ailleurs espérer qu’on puisse un jour organiser des élections libres en Syrie sous contrôle international ?

Un enclos soutiré de l’actualité internationale
Beaucoup dépend aussi de la capacité de l’opposition syrienne démocratique à s’organiser et à s’unir et à faire émerger une nouvelle génération de dirigeants, celle qui a le plus donné dans les protestations contre le régime. Les pays occidentaux ne sauraient le faire en leurs lieux et places, mais ils peuvent inciter et aider à monter des équipes qui joueront un rôle premier dans la transition politique. Celle-ci doit se préparer beaucoup plus sérieusement qu’aujourd’hui.
Un voile semble être retombé sur la Syrie. À l’abri des regards, même si de courageux journalistes citoyens parviennent encore à nous alerter, Assad arrête, massacre, assassine. Il a libéré aussi les terroristes de Daech qui finalement servent sa propre politique de répression et on sait qu’il ne l’a guère combattu.
La Syrie menace de devenir cet enclos soutiré de l’actualité internationale parce que n’en parviendront plus les cris. Notre conscience sera peut-être lâchement soulagée, la gêne de notre lâcheté apaisée, mais l’insécurité du monde se sera amplifiée et cela sera notre héritage.

Nicolas Tenzer
« The conversation », 17 mars 2019

Nota de Jean Corcos :

Pour rappel, Nicolas Tenzer a été mon invité le 19 mai pour parler de la Syrie. Voici les liens directs pour écouter l’enregistrement en deux parties.