Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Mohammad Bin Salman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mohammad Bin Salman. Afficher tous les articles

21 octobre 2018

Arabie saoudite : l'onde de choc de l'affaire Khashoggi

Mohammed Ben Salman

Introduction :

L'actualité va très vite concernant l'affaire Khashoggi : hier samedi, les autorités saoudiennes reconnaissaient la mort du journaliste dans l'enceinte du consulat d'Istanbul, en l'attribuant à un "accident suite à un combat" ; on apprenait aussi que des membres des services secrets, très proches du Prince héritier, avaient été arrêtés. Cette information, bien sûr, n'était pas connue alors que cet article du "Figaro" était publié le 18 octobre ; mais en ce qui concerne les réactions occidentales et les rapports de force avec l'Arabie Saoudienne, tout ce que vous lirez ci-dessous reste d'actualité.

J.C

L'émotion gonfle au fur et à mesure que sont révélés les détails sordides liés à la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. L'onde de choc mondiale qui accompagne la désastreuse affaire saoudienne risque de couler le «Davos du désert», la grande conférence économique organisée par Riyad, qui enregistre des annulations en cascade. Les ministres des Affaires étrangères du G7 se disent troublés. Les chefs des diplomaties occidentales soulignent la «gravité» de l'événement. L'image du prince MBS a été ternie auprès des responsables européens, qui payent, selon la spécialiste du Moyen-Orient Agnès Levallois, « leur absence de fermeté ». « Nous avons fait l'impasse sur tout ce qui nous dérangeait pour ne garder que ce qui nous plaisait au sein du pouvoir saoudien. Comment s'étonner du sentiment d'impunité ressenti par MBS, que tout le monde voyait comme un jeune moderniste. »

Mais derrière les protestations officielles, on voit les larmes de crocodile. « À court terme, l'impact sera fort. Mais dans trois semaines, ce sera à nouveau “business as usual”. Entre-temps, on aura sans doute mis l'affaire sur le dos d'exécutants trop zélés », prédit un diplomate français proche du dossier. Les intérêts financiers priment sur la morale. Donald Trump l'a rappelé ces derniers jours de manière cynique et caricaturale. Mais l'Europe fait elle aussi preuve de discrétion. « Nous exigeons d'abord de connaître les faits. Puis nous verrons si nous irons plus loin. Nous sommes assez prudents », affirme une source diplomatique française. L'Arabie saoudite est l'un des rares pays avec lesquels la France enregistre un excédent commercial. Riyad achète aussi des armes à la France. Avec 18,5 milliards d'euros de contrats, l'Arabie saoudite est le premier partenaire commercial de Paris dans le Golfe. « Riyad et l'Arabie saoudite sont des partenaires stratégiques pour la France. (L'affaire) ne remet pas en cause ce partenariat stratégique », a affirmé le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, qui a toutefois annulé sa participation au « Davos du désert ». De son côté, Emmanuel Macron a annoncé qu'il parlerait prochainement au roi Salman. En attendant, la France « sursoit à certaines visites politiques en Arabie saoudite ».

La faible réaction européenne vis-à-vis de Riyad n'est pas nouvelle. Dans la région, les Occidentaux ont toujours fait primer leurs intérêts commerciaux sur les principes, et fermé les yeux sur les excès de l'Arabie saoudite, notamment la sale guerre qu'elle mène au Yémen, où elle bombarde des civils. Les rares pays ayant essayé de s'opposer à Riyad ont dû faire demi-tour, comme l'Allemagne et l'Espagne, pour conserver leurs contrats d'armements. En août dernier, un simple tweet de l'ambassade canadienne, qui s'était dite «gravement préoccupée» par une vague d'arrestations de militants des droits de l'homme, avait provoqué une crise diplomatique entre Riyad et Ottawa. À l'époque, les pays européens n'avaient pas réagi. « L'Union européenne s'accroche à ses contrats. Elle n'a guère d'intérêts géopolitiques dans la région où elle a été marginalisée sur le dossier syrien et sur le conflit israélo-palestinien », poursuit Agnès Levallois, la vice-présidente de l'Institut de recherches et d'étude Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO). L'UE est en outre trop accaparée par ses problèmes internes - Brexit, montée des populismes, crise migratoire - pour se permettre une rupture économique avec l'Arabie saoudite.

L'affaire Khashoggi aura-t-elle davantage de conséquences au Moyen-Orient ? L'Iran, qui s'est pour l'instant gardé de tout commentaire, pourrait en théorie en être le principal bénéficiaire. Si Washington prend ses distances avec l'Arabie saoudite, son principal allié dans la lutte contre l'expansion régionale de l'Iran, le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire pourrait-il être reconsidéré ? L'imposition, le 5 novembre, de nouvelles sanctions américaines contre l'Iran tombe fort mal à propos. L'émotion provoquée dans les opinions publiques par l'affaire Khashoggi donnera-t-elle un poids nouveau aux arguments français, favorisant un sauvetage de l'accord sur le nucléaire avec Téhéran ?
« MBS a sapé les efforts pour bâtir un consensus international destiné à faire pression sur l'Iran », écrit l'ancien ambassadeur américain à Tel-Aviv Daniel Shapiro, dans le journal israélien Haaretz. Mais les experts, qui insistent sur l'obsession anti-iranienne de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou, n'y croient guère. « Le facteur décisif sera l'attitude du président américain », dit l'un d'eux. Or la Maison-Blanche a besoin de Riyad pour contenir l'Iran, mais aussi pour garder le contrôle des prix du pétrole et relancer le processus de paix au Proche-Orient. Que vaut en outre la vie d'un éditorialiste, fût-il du Washington Post, quand même le fait que 15 des pirates de l'air du 11 Septembre étaient saoudiens n'a pas changé la politique saoudienne de Washington ?

Et si les changements venaient plutôt de l'intérieur du régime saoudien? Un règlement de comptes à Riyad pourrait permettre aux relations commerciales avec l'Occident de reprendre leur rythme habituel. Conclusion d'un diplomate français : « Tout le monde ménage l'avenir. Dans la région, l'Iran est passé par pertes et profits et la Turquie est instable. Les pays du Golfe restent des marchés porteurs. Les Saoudiens le savent. »

Isabelle Lasserre

Le Figaro, 18 octobre 2018

15 avril 2018

L’Arabie Saoudite peut-elle se réformer ? Fatiha Dazi-Héni sera mon invitée le 22 avril

Le Prince héritier Mohammad Bin Salman

On parle beaucoup de ce pays, et on a l’a fait en particulier il y a quelques jours à l’occasion de la visite de son Prince Héritier : « L’Arabie Saoudite peut-elle se réformer ? », tel est le titre de l’émission de dimanche prochain. Et pour en parler, j’aurai le plaisir de recevoir Madame Fatiha Dazi-Héni. Fatiha Dazi-Héni était déjà venue dans ma série il y a quelques mois, et nous avions discuté de la guerre du Yémen. Pour rappel, elle est chercheure, spécialiste des monarchies du Golfe. Docteur en Sciences Politiques, elle travaille à l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire. Elle a publié aux Editions Tallandier, « L’Arabie Saoudite en 100 questions ». La lecture de ses 350 pages m’a beaucoup appris sur un pays où il y a, comme elle l’écrit en introduction, un décalage entre la réalité et les perceptions. Il faut dire qu’elle y va chaque année depuis 20 ans, et qu’elle l’a vu évoluer petit à petit, en pressentant les bouleversements que veut précipiter maintenant le jeune Prince héritier Mohammad Bin Salman, appelé familièrement « MBS ». Alors son livre est certes paru début 2017, il y a des évènements qu’elle ne pouvait pas prévoir ; mais elle décrit parfaitement le tournant déjà pris par le Roi actuel, Salman, et les projets de transformation de son fils. Nous allons donc avoir deux entretiens, le 22 avril en traitant de la société saoudienne et de sa nécessaire évolution ; et la prochaine fois, de la politique régionale et des enjeux stratégiques.

Parmi les questions que je poserai à Fatiha Dazi-Héni :

-          Au 18ème siècle, a été signé un pacte entre le chef d’un clan, celui des Al-Saoud qui vivaient dans la zone centrale de la péninsule arabique, le Najd, et un prédicateur, Abd Al Wahhab, qui va imposer sa version de la religion, le wahhabisme. Comment s’est fait le partage du pouvoir entre les Al-Saoud et le pilier wahhabite ? Qui détenait les armes ? Vous dites au chapitre 13 que les principaux postes religieux sont toujours contrôlés par les descendants d’Abdel Wahab, les Al-Sheikh : mais est-ce qu’ils ont un pouvoir juridique réel pour bloquer la société ?
-          Parmi les idées reçues que l’on a sur l’Arabie Saoudite, il y a celle que tous les habitants sont soumis au wahhabisme. Or ce n’est pas vrai, et votre livre évoque les régions où un autre islam est pratiqué ; en particulier à l’Est, dans les zones pétrolifères, vivent entre 2 et 4 millions de Chiites. Est-ce que cela menace l’unité du pays ? Leur opposition a-t-elle été toujours religieuse ? Et sont-ils radicalisés aujourd’hui, par l’Iran en particulier ?
-          Les travailleurs étrangers sont pour moitié des Arabes d’autres pays, et pour moitié des originaires d’Asie, représentant le tiers de la population totale ; constituant 85% des travailleurs du secteur privé, ce sont eux qui font vivre le secteur productif ; ils sont payés en moyenne six fois moins que les Saoudiens, et ils sont soumis au bon vouloir de leur patron : dans ces conditions comment « saoudiser » les emplois du privé, comme souhaité maintenant par les Autorités ? Et que deviendront ces étrangers ?
-          Les cours de l’or noir se sont effondrés à partir de la fin 2014, on est passé de 120 dollars le baril à 40 dollars. Par ailleurs, la part du pétrole saoudien dans la production mondiale est maintenant inférieure à 10%, car il y a des nouveaux producteurs. Le Royaume doit donc prévoir un changement de cap sur le long terme, et le Prince héritier Mohammad Bin Salman a fait appel à des sociétés de Conseil comme Mc Kinsey. Un plan national appelé « Vision 2030 » a été lancé : en gros que prévoit-il ?
-          La famille royale est pléthorique, il y a environ 6000 Princes dont 1000 ont le rang d’Altesse Royale. Ce sont les descendants du premier Roi, Abdelaziz Ibn Saoud qui a eu 43 fils avec 22 épouses. Tous les Souverains qui lui ont succédé sont ses fils. Or cette famille tentaculaire a accaparé tous les pouvoirs, l’appareil bureaucratique, le gouvernement, et l’équilibre entre ses 13 branches étant assuré en théorie par un « Conseil de famille » totalement opaque. Le Roi Salman bouleverse tout cela à son accession au trône en 2015, et son fils MBS fait un véritable coup de force en novembre 2017 : que s’est-il passé ?
-          Les Femmes sont un marqueur pour une société. On a commenté avec ironie le droit qui vient d’être accordé aux Saoudiennes de conduire des voitures. Il y a les tenues vestimentaires imposées, et il y a surtout la ségrégation hommes-femmes dans le domaine public qui, clairement, rend impossible le progrès économique du pays. Vous qui y allez régulièrement, y a-t-il eu quand même d’autres changements ?

Une émission que j’espère passionnante, et vraiment d’actualité : soyez nombreux au rendez-vous !

J.C