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04 novembre 2016

Liban : Michel Aoun élu à la présidence, une victoire par défaut du camp pro-iranien

Partisans de Michel Aoun, Beyrouth, 31 octobre 2016 (photo AFP)

Le désinvestissement de l’Arabie saoudite vis-à-vis du pays du Cèdre a facilité l’accession à la fonction suprême de l’ancien général, soutenu par le mouvement chiite Hezbollah.
 

L’élection de Michel Aoun à la présidence du Liban, entérinée lundi 31 octobre par la Chambre des députés, est dans l’air du temps au Proche-Orient. L’ancien général est soutenu par le Hezbollah, le mouvement chiite engagé militairement en Syrie, au côté du régime de Damas. La victoire de M. Aoun reflète l’équilibre des forces régionales, actuellement favorable à l’Iran et à ses alliés, principalement le régime syrien. Ce n’est pas une surprise que M. Aoun soit élu au moment où les troupes loyales au président Bachar Al-Assad engrangent les succès face aux brigades rebelles et djihadistes. Rares sont les voix dans la communauté internationale à insister encore sur un départ immédiat de M. Assad, qui, en 2012 et 2013, était donné pour mort politiquement.

Pour autant, l’arrivée de M. Aoun à Baabda, siège de la présidence libanaise, ne signale pas une victoire par KO de « l’axe de la résistance », le surnom que Téhéran et ses partenaires se donnent. Sa contrepartie, sur le papier du moins, est l’accession au poste de premier ministre de Saad Al-Hariri, chef de file du camp sunnite, pro-saoudien et pro-occidental. La perspective d’un retour au pouvoir de cet ennemi intime de M. Assad, qu’il soupçonne d’avoir ordonné l’assassinat de son père, Rafik Al-Hariri, en 2005, n’est pas une bonne nouvelle pour Damas. De nombreux partisans au Liban du président syrien auraient préféré que la présidence revienne à Sleiman Frangié, petit-fils de Soleimane Frangié (chef de l’Etat dans les années 1970) et intime de M. Assad, qui était en lice contre M. Aoun.

L’accession de ce dernier à la magistrature suprême est d’abord le produit d’une décision personnelle de M. Hariri. Après s’y êtreopposé pendant deux ans et demi, ce dernier, à court d’alternative, s’est résolu à endossé la candidature de l’ancien chef de l’armée libanaise. La volte-face de l’ex-premier ministre, qui va à rebours des intérêts de l’Arabie Saoudite, persuadée que M. Aoun est un relais de l’influence iranienne dans la région, est motivée par une double urgence : celle de relancer les institutions libanaises, menacées de pourrissement, et celle de faire  repartir ses propres affaires.

« Hariri est sur le fil du rasoir, il se fait humilier par les Saoudiens, qui estiment qu’il n’est pas assez fort face au Hezbollah », explique un ancien diplomate arabe, familier de la scène politique libanaise. Les menaces de banqueroute qui pèsent sur l’entreprise de BTP Saudi Oger, la matrice de l’empire Hariri, autrefois leader du secteur en Arabie saoudite, et la décision de Riyad de suspendre l’accord de livraisons d’armes françaises à l’armée libanaise ont mis en lumière cette désaffection. « Hariri a besoin de revenir au poste de premier ministre pour arrêter sa chute, politique et économique, poursuit la source. C’est pour cela qu’il a décidé de “libaniser” l’élection présidentielle. »

Riyad, sans donner sa caution à Saad Al-Hariri, n’a pas non plus mis de veto à son cavalier seul. A l’égard du Liban, la monarchie pratique désormais la politique de la bouderie. Signe éloquent, son ambassadeur à Beyrouth a quitté le pays il y a quelques mois, sans faire ses adieux officiels. « Les Saoudiens sont fatigués de traiter avec le camp sunnite libanais, fait remarquer Rami Khoury, chercheur en relations internationales à l’Université américaine de Beyrouth. Ils sont occupés par d’autres théâtres régionaux, comme le Yémen et la Syrie. A l’échelle régionale, le Liban n’est plus aussi important qu’il l’était. C’est devenu un dossier périphérique. »

Le pouvoir iranien est donc le seul à pouvoir se féliciter de l’élection de Michel Aoun. Il remporte une victoire d’étape, son adversaire saoudien ayant préféré abandonner. « Les Saoudiens n’ont pas gagné, mais attention, ils sont loin d’avoir hissé le drapeau blanc, relève l’ex-diplomate arabe. C’est le facteur Hariri qui a changé l’équation. » La confrontation entre les deux aspirants à la suprématie régionale devrait donc se poursuivre, et le Liban risque de continuer à en faire les frais. Les regards sont notamment tournés vers le prochain sommet de la Ligue Arabe, prévu en mars, à Amman. Que dira le nouveau président du pays du Cèdre lorsque la question du Hezbollah, récemment classé « terroriste » par les capitales arabes, viendra au menu des débats ?

Benjamin Barthe, correspondant à Beyrouth
Le Monde, 31 octobre 2016

15 septembre 2016

Encore des nouvelles des réfugiés syriens du Liban




 Maguelone Girardot

Mes lecteurs et auditeurs fidèles se souviennent peut-être de l'émission consacrée à ce sujet, au tout début de l'année : lire ici la présentation de ce numéro de "Rencontre". Mon invité était Roland Burrus, membre comme moi de la direction de la "Fraternité d'Abraham", et qui nous avait parlé de son séjour comme volontaire au Nord Liban, dans une structure d'accueil créé par une jeune O.N.G appelée Relief and Reconciliation for Syria ; ONG que nous avons décidé de soutenir à la Fraternité d'Abraham.

Maguelone Girardot, jeune bénévole de 23 ans, travaille aussi pour la "Fraternité", et elle publie des témoignages de terrain fort intéressants à la fois sur notre site et dans notre revue. Quelques lignes de biographie :
"Au terme de ses études de sciences politiques, Maguelone Girardot se spécialise dans l’action humanitaire à l’université de la Sorbonne et s’engage dans le dialogue interreligieux au sein de l’association Coexister. Suite à un voyage en Palestine et Israël est publié « Quarante jours dans le désert – Tribulations humaines, religieuses et politiques d’un falafel en Israël et Palestine ». Ce goût de l’échange interculturel l’amène à prendre cause pour les conditions de vie des exilés, en Europe et au Maroc, puis au Liban, aux côtés des réfugiés syriens soutenus par l'ONG Relief and Reconciliation."

Maguelone a donc pris la suite de Roland Burrus pendant plusieurs mois, d'où elle nous a envoyé des "Chroniques du Liban" en quatre épisodes. Surtout, elle a recueilli, dans un texte bouleversant de 27 pages, le témoignage d'un réfugié syrien qui lui a raconté son odyssée ...

Je vous invite à lire tous ses reportages sur le site de la Fraternité d'Abraham.

J.C

18 février 2016

Maghen Abraham, synagogue miraculée


La synagogue Maghen Abraham de Beyrouth, 
avant (photo du haut) et après (photo du bas) restauration
Source de ces photos sur ce lien


Liban, une mémoire juive (1/2). Symbole de la présence des sépharades dans le pays depuis le XVIe siècle et abandonné depuis la guerre civile, le lieu de culte est en cours de restauration, avec la bénédiction du Hezbollah.

Posée là, comme une pépite au milieu des chantiers, la façade beige et ocre de la synagogue Maghen Abraham se dresse, majestueuse, sous le soleil de midi. Logée en contrebas des résidences privées de la famille Hariri et du Grand Sérail, le siège du gouvernement, à deux pas du centre-ville de Beyrouth, elle est l’ultime vestige de Wadi Abou Jmil. Toute trace des maisons et commerces de l’ancien quartier juif a disparu. Les bâtiments ont été démolis lors la guerre civile ou rasés par la compagnie Solidere, le géant immobilier créé par Rafic Hariri pour reconstruire le centre-ville de Beyrouth au début des années 90. Là où les classes moyennes et populaires de la communauté juive vivaient depuis la fin du XIXe siècle, les promoteurs dessinent à coups de pelleteuses un nouveau quartier de luxe.
Maghen Abraham, elle, a tout d’une miraculée : c’est la seule des dix-sept synagogues de la capitale à avoir résisté aux soubresauts de l’histoire. «C’est notre synagogue», lance S.B. (1), le vice-président du conseil communal juif, en ouvrant les portes de la grille en fer forgé, qui donne sur une cour où paressent deux palmiers centenaires. Impossible de s’y rendre sans escorte, surtout depuis que la zone a été bouclée, il y a un an, après l’assassinat non loin de là de Mohammad Chatah, un proche de Saad Hariri (fils de Rafic et président du Conseil des ministres entre 2009 et 2011). «C’est un rêve qui se réalise enfin, explique, pudiquement, l’homme d’une cinquantaine d’années. Le chantier est pratiquement terminé, nous devons encore installer du mobilier. La synagogue ouvrira peut-être en 2015, selon la situation sécuritaire au Liban», raconte-t-il, les yeux rivés sur le plafond bleu ciel orné d’étoiles de David finement ciselées. Avec le sentiment du devoir accompli, il balaye du regard la double rangée d’arcades en marbre aux teintes blanches et orangées, et les tables de la loi nichées au fond de l’édifice.
C’est en 2010 que la communauté juive a entrepris la restauration de Maghen Abraham, qui avait été laissée à l’abandon depuis les années 80. Quand Wadi Abou Jmil s’est transformé en ligne de front entre les milices chrétiennes et l’OLP de Yasser Arafat au début de la guerre civile, en 1975, la synagogue a été protégée pendant plusieurs années par les fedayin palestiniens, avant d’être pillée quand le quartier a été pris par la milice chiite Amal en 1985.

«Mémoire vivante»

Plusieurs hommes d’affaires de la diaspora libanaise juive ont porté à bout de bras la rénovation de la synagogue, en particulier un banquier milliardaire qui vit entre Beyrouth et Lausanne. Le businessman octogénaire, dont la famille est originaire d’Alep, en Syrie, a déjà subventionné la réhabilitation d’une des synagogues du ghetto juif de Venise. Les travaux auront coûté 1,5 million de dollars (1,2 million d’euros), avec une contribution de 150 000 dollars de Solidere. La réhabilitation fait consensus dans la classe politique libanaise, notamment au sein du Hezbollah. Son porte-parole, Ibrahim Moussawi, avait affirmé au début des travaux que le parti chiite «acceptait toutes les personnes, qu’elles soient chrétiennes, juives ou athées».
Si les juifs libanais ont décidé de ressusciter Maghen Abraham, c’est que l’édifice a pour eux toujours gardé une place à part. «Cette synagogue représente la mémoire vivante de l’histoire de notre communauté au Liban. Nos enfants doivent pouvoir voir où leurs ancêtres se sont mariés, ont effectué leur bar mitzvah», plaide R.T., un médecin et membre influent de la communauté juive.
Inaugurée en 1926, Maghen Abraham a été financée par Moïse Abraham Sasson, un juif aisé de Calcutta d’origine irakienne. La «Grande Synagogue» abrite alors les services du rabbinat ainsi qu’un tribunal religieux, et séfarades comme ashkénazes s’y retrouvent pour la prière du samedi. «Quand j’ai vu les photos de l’intérieur de la synagogue, l’émotion m’a prise à la gorge, raconte M.L., une juive libanaise de 67 ans qui a fui le Liban en 1975 et habite à Paris. Tout m’est revenu d’un coup : les mariages de mes tantes, oncles et cousins, l’odeur des tubéreuses et des glaïeuls qui décoraient la synagogue lors des cérémonies. Notre enfance, nos belles robes d’enfants en organdi lorsque nous étions demoiselles d’honneur.» Tout le gratin politique avait aussi l’habitude de se rendre dans cette synagogue pour célébrer la Pâque juive. C’est également dans son enceinte qu’en 1947, près de 2 000 personnes fêtèrent le plan de partage des Nations unies qui donna naissance à l’Etat d’Israël.

Egalité de droits

Encore aujourd’hui, Maghen Abraham incarne le symbole de l’une des communautés juives les plus florissantes du Moyen-Orient. Son histoire plonge ses racines à Saïda, ville côtière du sud du Liban, alors considérée comme partie intégrante de la Terre sainte par les pèlerins juifs. Au début du XVIe siècle, un certain nombre de juifs espagnols fuyant l’Inquisition est venu y trouver refuge. Un siècle plus tard, une partie de la communauté, sollicitée par l’émir Fakhreddine II, a commencé à s’implanter dans la montagne druze, à Deir el-Qamar, alors capitale du mont Liban. Les massacres entre druzes et chrétiens au milieu du XIXe siècle poussent cependant la majorité des juifs libanais à s’implanter à Beyrouth, alors en pleine expansion. La communauté met rapidement en place des structures sociales. Dès 1869, l’Alliance israélite universelle ouvre une école laïque à Beyrouth. Plusieurs organismes d’aide aux démunis se créent, comme le Bikkour Holim ou la Goutte de lait, et le Maccabi, club sportif emblématique de la communauté, voit le jour. Les juifs libanais publient même depuis 1921 leur propre journal, Al-Alam al-Israili («le monde israélite»), en arabe.
Au début du mandat français, la communauté compte plusieurs milliers de personnes. Leur présence est officialisée en 1936, lorsque les «israélites» deviennent l’une des dix-huit confessions du pays reconnues par l’Etat. Ils sont alors pratiquement la seule communauté juive au Moyen-Orient à bénéficier d’une égalité de droits avec les autres confessions. Nationalistes, ils combattent même dans l’armée libanaise lors de la guerre israélo-arabe de 1948. Seule une minorité partira vivre en Israël à la création du nouvel Etat. «Après 1948, le Liban est le seul pays arabe où le nombre de juifs a augmenté, avec l’arrivée de familles de Syrie et d’Irak poussées à l’exil», explique le chercheur libanais Nagi Georges Zeidan, qui prépare un ouvrage sur les juifs du Liban. Ces nouvelles communautés viennent renforcer le rôle des juifs libanais dans le secteur des affaires, avec des grandes familles de banquiers comme les Safra ou les Zilkha. La création d’Israël nuit peu aux juifs libanais. «Dans notre immeuble vivaient juifs, musulmans, chrétiens, druzes et Arméniens en totale harmonie. L’ambiance était conviviale, on s’interpellait d’un balcon à l’autre, discutant politique jusqu’à tard le soir dans la rue, s’offrant des pâtisseries à différentes occasions», se souvient M.L. Les années 60 marquent pourtant le début de la fin pour la communauté juive : la première guerre civile de 1958, la fragilisation du secteur financier, puis la guerre des Six Jours en 1967 - avec l’arrivée de nombreux réfugiés palestiniens - incitent les juifs libanais à quitter le pays. En 1970, une bombe qui explose dans le quartier de Wadi Bou Jmil, à l’école Selim Tarrab, marque la fin de la coexistence pacifique. En 1975, avec le déclenchement de la guerre civile et la multiplication des kidnappings, l’exil s’accélère irrémédiablement.

«Fleurs et fusils»

Près de vingt-cinq ans après la fin du conflit, les traces de la communauté s’effacent lentement. Les autres lieux de culte juifs au Liban n’ont pas encore pu être réhabilités. A Saïda, la vieille synagogue près des vieux souks est habitée par une famille syrienne. A Aley, dans la montagne libanaise, une colonie de poules élevées par le coiffeur du coin a élu domicile dans la synagogue Ohel Yaacoub. Celle de Bhamdoun a été mise sous scellés depuis qu’une famille de réfugiés syriens s’y était installée. C’est peut-être à Deir el-Qamar que subsistent le plus de vestiges de la communauté. Les étoiles de David décorent encore certains bâtiments - comme la municipalité - et la pierre angulaire de vieilles maisons laisse toujours entrevoir les noms des architectes en lettres hébraïques. La toute petite synagogue construite à côté du palais de Fakhreddine II est aujourd’hui utilisée par l’Institut français du Chouf pour entreposer des livres ou organiser des ateliers. En juin 1982, elle a été le théâtre d’une scène qui est restée gravée dans les mémoires : un officier israélien avait décidé de s’y marier, une dizaine de jours après l’invasion israélienne du Liban. «Il est allé demander l’autorisation d’organiser le mariage à la municipalité, et a invité tous les villages alentour. Des milliers de personnes ont assisté à la cérémonie, alors que les blindés israéliens étaient stationnés sur les hauteurs. La synagogue était emplie de fleurs et de fusils», raconte Adonis Nehmé, ancien général de l’armée libanaise.
Dans le village de la montagne libanaise, se transmet toujours une légende, vieille de 400 ans. Elle raconte que deux oiseaux, Jacob et Isaac - des esprits juifs -, se cherchaient toutes les nuits, causant un vacarme infernal. Dès que le silence se faisait, les villageois étaient paniqués. Si les volatiles parvenaient à se retrouver, c’était le signe d’un grand malheur à venir. La mémoire collective, vingt ans après la disparition des derniers juifs de Deir el-Qamar, ne les a pas oubliés.

Précision (modifié le 14 novembre)
La rénovation de la synagogue a été financée à hauteur de 10%, non par la famille Hariri comme mentionné précédemment dans le sous-titre de l'article, mais par la société Solidere.
(1) Plusieurs personnes interrogées ont requis l’anonymat.

Thomas Abgrall, correspondant à Beyrouth
Libération, 4 novembre 2014