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02 juin 2016

Entretien avec Pierre Vermeren (1/2) : au cœur des réseaux djihadistes européens, le passé douloureux du Rif marocain

Pierre Vermeren

Pierre Vermeren est professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et membre du laboratoire IMAF. Il a vécu huit ans en Afrique du Nord, dont sept au Maroc, où il a été professeur d’histoire (1996-2002). Il a écrit plus d’une dizaine de livres consacrés au Maghreb, au Maroc et à leur histoire. Ses deux derniers livres s’intitulent Le Choc des décolonisations. De la guerre d’Algérie aux printemps arabes (Odile Jacob, 2015) et La France en terre d’islam. Empire colonial et religions XIX-XXe siècles (Belin).

Pierre Vermeren, comment expliquez-vous que Bruxelles soit devenu le foyer du djihadisme en Europe ?
La Belgique, qui n’a aucun passé colonial arabo-berbère, a accueilli une immigration marocaine en provenance du nord de la France, quand les mines et la sidérurgie ont cessé de recruter, avant de licencier. Les Rifains, Berbères du Rif, montagne méditerranéenne qui fut colonisée par l’Espagne ont constitué le principal vivier de cette migration.
Les régions méditerranéennes pauvres ont exporté leur population, comme les Siciliens aux Etats-Unis, ou les Rifains en Espagne, dans le Nord-Pas-de-Calais, en Belgique et aux Pays-Bas. Il y a 700 000 musulmans d’origine en Belgique, dont 500 000 Rifains d’ascendance. Après la crise des houillères françaises et belges, ils ont migré vers les banlieues des grandes villes (Anvers, Roubaix, Bruxelles, Amiens, Liège, Rotterdam), rejoints par les populations chassées du Rif par Hassan II, après les émeutes d’Al-Hoceïma en 1984.
A Bruxelles, ville très riche aux particularités administratives, ils ont constitué des communautés denses, livrées à tous les vents de l’économie criminelle, de la pauvreté et de la mondialisation. Les prédicateurs saoudiens et iraniens se sont alors intéressés à eux. A l’abri des polices françaises et marocaines, ils ont converti une partie de cette jeunesse exaltée et dissidente, viscéralement hostile au makhzen d’Hassan II. Au Maroc aussi, on redoute les Rifains, incontrôlables et rebelles, tant dans leur culture politique que religieuse. Quant à Molenbeek, une poignée de prédicateurs particulièrement efficaces y ont été à la manœuvre.

Dans quelle mesure la déculturation de Marocains venus du Rif a-t-elle été un facteur de leur radicalisation ?
L’histoire des Rifains au XXe siècle est une succession de tragédies. Méconnue, elle doit nous aider à comprendre la violence et l’indifférence à la mort d’une partie de sa jeunesse. Partons du Maroc chérifien, qui n’a jamais pu contrôler cette région tribale de contrebandiers et de bergers. La colonisation espagnole est officielle en 1912, mais la conquête débute en 1920. Mal en prend aux Espagnols vaincus à Anoual, où ils perdent, en juillet 1921, des milliers d’hommes et d’armements. C’est le début de la guerre du Rif. Les Rifains sont écrasés par cinq ans de bombardements au gaz sarin donné par l’Allemagne, en vain. Abdelkrim s’en prend au Maroc français en 1925, début de la phase française de la guerre. Elle donne la victoire à Pétain, débarqué avec des centaines de milliers de soldats.
En 1936, Franco déclenche la guerre civile espagnole depuis Melilla, et ses regulares rifains constituent la colonne vertébrale de son armée. Passé la guerre et l’indépendance en 1956, les Rifains, qui sont souvent saisonniers en Algérie française depuis le XIXe siècle, se voient interdire l’accès à l’Algérie. Ils se soulèvent en 1958 et 1959 contre Rabat, dont ils refusent la tutelle. La répression maroco-française est terrible, le Rif recevant du napalm. Vaincu et puni par Hassan II, le Rif ne reçoit aucun investissement jusqu’à la mort du roi en 1999.
Les Rifains ayant le privilège de cultiver le kif, il leur reste deux choses à faire : émigrer et trafiquer . Les chimistes de la « French connection » leur apprennent à fabriquer la pâte base du haschisch dans les années 1970, ce qui annonce quarante ans de trafic. Le Rif et ses communautés migratoires deviennent la première filière mondiale de production et de distribution de cette drogue. Ce commerce suit les communautés en exil, de l’Algérie aux Pays-Bas, en passant par l’Espagne, la France et la Belgique.
Radicalisés, ruminant leur malheur, hostiles au makhzen et aux anciens Etats coloniaux, cultivant la mémoire d’Anoual et d’Abdelkrim, les Rifains s’enferment dans leur langue propre, dans leurs familles et dans leur clans, dans leurs réseaux marchands et mafieux. Quand Mohammed VI se tourne vers eux au début de son règne, il est bien tard.

Pourquoi ont-ils échappé à la surveillance de la police française comme à celle des services marocains ?
Dans le Rif, il y a toujours eu des familles et des clans ayant fait allégeance au makhzen. En outre, la police et l’armée marocaines contrôlent plus ou moins certains réseaux. En France, la police et les services de renseignement, qui travaillent main dans la main avec les Marocains, ont une bonne connaissance des réseaux. Il n’en reste pas moins que les polices française et espagnole sont obligées de sous traiter , ne serait-ce que parce que personne ne parle plus les langues berbères en France… sauf à recruter des natifs, ce qui se fait. Il en va de même en Espagne, où, depuis Melilla (où vit une majorité de Rifains très hostiles à Rabat), la police garde une bonne connaissance du Rif. Mais, en Belgique, tout cela s’est arrêté à la frontière.
Les Belges n’avaient aucune connaissance préalable des Maghrébins et, soucieux de leur souveraineté, ils n’ont pas laissé les policiers français et marocains surveiller leurs immigrés. Cela se comprend, mais la Belgique est devenue une sorte de trou noir sécuritaire, tant au plan du trafic de drogue que de la radicalisation religieuse. Peinant à infiltrer des communautés rifaines cimentées par l’omerta et par une méfiance viscérale envers l’extérieur, les Belges n’ont rien vu venir .
La classe politique belge, aussi indifférente que la française aux questions religieuses, a laissé prêcher Iraniens et Saoudiens… estimant que l’on pouvait traiter socialement et politiquement la question, grâce à des élus communautaires. La Belgique n’a pas réuni les moyens que les Néerlandais ont mis en œuvre pour intégrer leurs immigrés.
 

Le Monde, 23 mars 2016

Propos recueillis par Nicolas Truong