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17 juin 2015

Salman Rushdie, la fatwa (presque) oubliée




Un titre un peu provocateur, car mes lecteurs ou auditeurs au minimum informés - et en principe, curieux du monde musulman - ne peuvent pas ignorer l'auteur des "Versets sataniques". Mais il est vrai que leur publication remonte déjà à 27 ans, et que la "fatwa" lancée contre lui, en 1989 par l'Ayatollah Khomeini, est à peine moins ancienne.

Premier rappel. Né en 1947 dans ce qui était encore l'Empire des Indes, venu vivre au Royaume-Uni à l'âge de 14 ans, il a quasiment toujours été un citoyen britannique. La majeure partie de son œuvre a été écrite en anglais. Bref, en le condamnant à mort par une annonce sur Radio Téhéran, on a du droit à un précédent annonçant d'autres épisodes sinistres : parce qu'une publication (roman, dessin ou articles) déplaisait, un pays musulman se définissant comme "République Islamique" prétendait décider du sort d'un homme qui n' avait jamais vécu en terre d'Islam, et qui résidait dans la vieille Europe. Pour une "faute" correspondant à leurs propres standards de moralité, on effaçait les frontières, la Loi, les usages diplomatiques. Et dans un délire totalitaire et meurtrier, les islamistes au pouvoir en Iran prétendaient avoir un pouvoir de vie ou de mort sur un écrivain - comme les multiples rejetons d'Al-Qaïda aujourd'hui, ont annoncé et réalisé l'assassinat pour blasphème des journalistes de "Charlie Hebdo", le 7 janvier 2015.

Deuxième rappel. Le gouvernement iranien, un peu refroidi par les protestations, devait faire ensuite une déclaration alambiquée, disant qu'il ne ferait rien pour mettre en œuvre cette condamnation, mais qu'elle ne pouvait pas être annulée selon la loi islamique. Mais Salman Rushdie vit toujours sous protection de la police britannique. Chaque jour, un commando terroriste peut venir accomplir la même sinistre besogne que les frères Kouachi dans les locaux de "Charlie Hebdo". Et on a vu qu'ils sont patients.

Troisième rappel : la publication des "Versets Sataniques" a déjà servi de prétexte à des nombreux assassinats ou tentatives d'assassinats : la lecture de l'article qui lui y est consacré dans Wikipedia vous en donnera le détail.

Quatrième rappel, avant même que Khomeini ne lance sa fameuse fatwa, un grand nombre de pays, pas tous musulmans, avaient interdit la diffusion du livre sur leur territoire : l'Inde, pays natal de Salman Rushdie ; l'Afrique du Sud ; le Pakistan, l'Arabie Saoudite, l'Egypte, la Somalie, le Bangladesh, le Soudan, la Tunisie - que l'on disait bien "laïque" sous Ben Ali -, la Malaisie, l'Indonésie et le Qatar.

Cinquième et dernier rappel : alors que les Etats-Unis de l'administration Obama cherchent à tout prix un compromis avec l'Iran sur le nucléaire, et que la République Islamique - dont la propagande est très habile - veut se présenter comme un facteur de stabilité au Moyen-Orient, face à la menace du Daesh, il n'est pas inutile de rappeler Rushdie, symbole encore vivant du fanatisme de l'équipe toujours au pouvoir à Téhéran.

Jean Corcos