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20 juillet 2014

Un paysage diplomatique rassurant, mais fragile

Le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi

Voici venu enfin le moment de vous proposer une première synthèse, au treizième jour de cette nouvelle guerre entre Israël et le Hamas. J'ai longtemps repoussé cet exercice, d'abord en espérant qu'un cesser le feu arriverait assez rapidement comme en novembre 2012, de manière à ne pas avoir à écrire un article fragilisé par la dynamique du conflit : nous n'en prenons pas le chemin ; et entre le stock de missiles de l'organisation terroriste qui n'aurait été utilisé ou détruit qu'à moitié, et l'armée israélienne qui n'avance que lentement et sûrement depuis son entrée dans la bande de Gaza, on peut s'attendre à encore et au minimum, une ou deux semaines d'affrontements ...  Devant m'absenter pour un moment et ne revenir sur le blog qu'au tout début du mois d'août, voici donc un premier article qui - pour ne pas faire trop long - se limitera au terrain diplomatique.

Dans cette guerre souhaitée par le Hamas qui a tout fait pour que le conflit éclate - pour rappel, la tentative d'infiltration massive par un tunnel il y a une quinzaine de jours ; le pilonnage du Sud d'Israël avec des dizaines de roquettes en quelques heures juste avant le déclenchement de l'opération "Rempart défensif" -, le gouvernement de Jérusalem a bénéficié de l'appui de pratiquement tous les gouvernements occidentaux, avec bien sûr des nuances selon les capitales ; son droit à l'auto-défense a été reconnu, même si - et c'était aussi tout à fait compréhensif - des appels au cesser le feu ont aussi été tout de suite entendus. 

L'Egypte, ennemie de facto du Hamas qui  est une succursale des "Frères Musulmans" (chassés du pouvoir par l'armée il y a un an), a proposé un arrêt des hostilités avant toute négociation indirecte entre le parties, en ne s'engageant donc sur aucune des exigences de l'organisation islamiste ; le "cahier des charges" du Hamas comprend en effet la levée totale du blocus de la bande de Gaza, sans aucune garantie sécuritaire bien entendue, ce qui signifierait qu'une base avancée du Djihad menacerait à nouveau à la fois l'Egypte - dont le Sinaï est déjà déstabilisé par les filiales diverses d'Al-Qaïda ; et Israël, qui vient de réaliser combien son territoire est maintenant partout vulnérable - ceci étant dit, bien sûr, sans oublier la performance extraordinaire du système "Dôme de fer", mais en réalisant aussi que quelques "coups au but" sur des milliers de tirs de missiles tirés peuvent causer de gros dégâts. D'où donc le refus du "Califat" de Gaza d'en rabattre sur ses exigences ; d'où son refus du cesser le feu, accepté par Israël qui a bénéficié d'un soutien diplomatique renouvelé, et cela même après le déclenchement de l'offensive terrestre.
L'Egypte est donc "pour le moment" objectivement dans le même camp qu'Israël, et c'est un évènement exceptionnel. Pour l'illustrer, on pourra par exemple voir cette vidéo publiée par le site Memri qui montre comment le Hamas est durement interpellé sur les télévisions égyptiennes :

Il suffit de suivre les différents acteurs s'agiter pour obtenir un cesser le feu, pour reconnaitre la cartographie politique actuelle du Proche-Orient. Le Qatar - "base arrière" des Frères Musulmans et où réside Khaled Mechal, chef du politburo du Hamas - et la Turquie - dont le régime islamiste de l'AKP arme les mêmes "Frères" au sein de la révolution syrienne - ont proposé un plan intégrant en préalable quasiment toutes les exigences de l'organisation terroriste. Le Président de l'Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, se trouve sur la corde raide, ayant bien compris que l'écrasante majorité de la Ligue Arabe soutenait  l'initiative égyptienne de cesser le feu sans conditions ; mais il est, en même temps, largement discrédité par sa propre opinion publique qui lui reproche de ne pas en faire assez pour les Palestiniens de Gaza (lire ici). D'où des messages parfaitement contradictoires : d'un côté, une déclaration grotesque où il accuse Israël de "génocide" comme le fait le Premier Ministre turc Erdogan, jamais en retard d'une déclaration incendiaire ; mais d'un autre côté, il laisse son délégué au Conseil des Nations Unies pour les Droits de l'Homme dire que les tirs aveugles de missiles contre les civils en Israël sont "un crime de guerre", ce qui est là encore une première étonnante ! Lire sur ce lien.

Paysage diplomatique rassurant, donc, et qui explique pourquoi des personnalités israéliennes plutôt connues pour leur modération soutiennent sans hésiter l'élargissement du conflit avec l'intervention terrestre depuis le soir du 17 juillet : je pense à la Ministre Tzipi Livni, qui a même laissé entendre qu'il faudrait peut-être aller "jusqu'au bout", c'est à dire renverser le Hamas ; je pense aussi  au diplomate et ancien Ambassadeur à Paris Daniel Shek, entendu chez nos excellents confrères de la chaine israélienne I-24, qui a reconnu que la "dynamique du conflit" - avec en particulier la découverte par tous du danger effroyable des dizaines de tunnels "offensifs" construits vers le territoire israélien - avait modifié sa position.

Mais paysage également fragile. D'abord parce que la première "grosse bavure", où il y aurait d'un coup plusieurs dizaines de civiles innocents tués par erreur lors d'un combat en zone urbaine - et un obus de char est bien moins précis qu'une bombe guidée par laser - pourrait faire basculer d'abord les opinions publiques occidentales, et ensuite leurs diplomaties. Mais ensuite et surtout, en raison de la mollesse plus qu'inquiétante de l'administration Obama. Entre un Secrétaire d'Etat qui tient pour personnellement responsable Benjamin Netanyahou de l'échec des négociations israélo-palestiniennes ; un Président qui s'avère sur tout les plans un indécis sans vision stratégique, ayant déçu ou trahi presque tout le monde dans la région ; et une opinion publique encore acquise à Israël mais absolument pas prête à un engagement sur le terrain pour "sécuriser" la bande de Gaza après l'élimination encore bien théorique du Hamas ... le gouvernement israélien a du souci à se faire !

D'où les questions de fond qu'il faudra bien se poser une fois cette guerre là terminée et en supposant au final cette fois une vraie victoire sur les islamistes de Gaza, et non un sursis avant le prochain round : un gouvernement israélien ayant parmi sa coalition des partis politiques hostiles à toute négociation serait-il capable d'accepter un transfert de souveraineté de ce territoire à l'Autorité Palestinienne légale ? Les états occidentaux, si mous face aux vrais sponsors du Hamas - l'Iran, le Qatar et d'autres - sont-ils prêts à engager des moyens  réels pour associer un contrôle sécuritaire effectif à la levée du blocus, indispensable pour une vie décente des Gazaouis ? Pas de réponses à ce stade là-dessus. Et donc incertitude totale sur "la photo de fin", selon l'expression classique des articles anglophones.

Jean Corcos