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21 octobre 2013

Syrie - Bassma Kodmani : "L'accord sur les armes chimiques réhabilite Bachar el Assad"

Bassma Kodmani

La politologue syrienne explique au Point.fr pourquoi l'accord de Genève éloigne toute solution politique et risque d'aggraver la situation sur le terrain. 

Le monde entier a salué l'accord américano-russe de Genève sur le désarmement de l'arsenal chimique de Bachar el-Assad, à une exception près : l'opposition syrienne. En effet, la Coalition nationale syrienne (principale instance représentative de l'opposition, NDLR), qui voyait dans les frappes occidentales une occasion inespérée de renverser le cours du conflit en sa faveur, paraît aujourd'hui d'autant plus fragilisée par le spectaculaire rétropédalage occidental. Ce n'est donc pas un hasard si le chef militaire de la Coalition, le général Sélim Idriss, a rejeté l'initiative de Genève, jurant qu'il continuerait à se "battre jusqu'à la chute du régime".
Membre fondatrice du Conseil national syrien, première instance représentant l'opposition syrienne à l'étranger, avant de démissionner en août 2012, la politologue syrienne Bassma Kodmani, directrice de l'Initiative arabe de réforme, explique au Point.fr pourquoi l'accord de Genève risque à terme de condamner la Syrie au démembrement. 

Le Point.fr : L'opposition syrienne est-elle la principale perdante de l'accord russo-américain ? 

Bassma Kodmani : Je pense qu'il existe une très grande inquiétude quant aux perspectives d'un processus de désarmement chimique qui s'enliserait et qui n'aurait pas de date limite claire. Car le calendrier qui serait de neuf mois paraît totalement effrayant. Pour l'opposition, ce sont neuf mois d'aggravation de la situation sur le terrain. Sans compter que les engagements prévus par l'accord demeurent extrêmement vagues sur ce qu'il adviendrait par la suite, à supposer que les Russes soient fermes. Or, nous n'avons aujourd'hui aucune garantie quant à la volonté réelle de Moscou de coopérer pour traiter la problématique politique et même humanitaire. Ce qui intéresse l'opposition, ce n'est pas tant la capacité de la communauté internationale à réaliser avec succès le désarmement chimique, c'est surtout que celle-ci impose un arrêt de l'utilisation de l'aviation, des missiles, bref de tout l'armement lourd qui est à l'origine de 95 % des destructions et des morts.

Comment expliquez-vous cette focalisation des Occidentaux sur la question du chimique, alors que les bombardements conventionnels se poursuivent ? 

Il existe chez les Syriens une grande crainte quant à un désintérêt des diplomates occidentaux pour l'aspect politique, puisque leur attention serait maintenant uniquement concentrée sur l'aboutissement du processus de contrôle des armes neurotoxiques. Je pense que cette focalisation sur le chimique est motivée par une recherche désespérée d'un terrain de coopération avec la Russie. Et j'ai bien peur que cette coopération soit devenue plus importante que la question syrienne. C'est en tout cas devenu la priorité du président Obama, qui est d'ailleurs très heureux aujourd'hui de voir Moscou lui sauver la face en se contentant d'une collaboration limitée au dossier chimique. Il est incontestable qu'il vit la crise syrienne comme une source d'irritation et non comme une question vitale. Ce n'est pas le cas de la France, qui comprend la gravité de cette crise et ses conséquences pour la région et pour l'Europe.

Justement, en France, l'opinion publique reste majoritairement opposée à toute intervention en Syrie. En quoi cette crise pourrait-elle être dangereuse pour le Vieux Continent ? 

Nous avons affaire à un régime dangereux, et tout ce qui se produit dans la région a des répercussions directes pour l'Europe. La crise a provoqué un afflux sans précédent de réfugiés dans les pays voisins, mais aussi vers l'Europe. Ensuite, il ne faut pas oublier que la France détient des sources d'énergie vitales au Moyen-Orient et a des intérêts stratégiques dans le Golfe, qui pourraient être affectés. Enfin, il pèse sur l'Europe des risques sécuritaires. Ce qui se passe en Syrie produit une radicalisation et fabrique de l'extrémisme.
Comment l'expliquez-vous ?
La dureté de la répression par le régime et l'abandon de la communauté internationale font que le discours des extrémistes gagne en crédibilité. Le monde semble abandonner la population syrienne au tortionnaire qu'est Bachar el-Assad. Ainsi, tous les discours qui invoquent les valeurs démocratiques, une Syrie pacifique qui coopérerait avec la communauté internationale, perdent de leur crédibilité aux yeux de beaucoup de combattants qui tutoient au quotidien la mort.

Une étude publiée mardi par l'institut de défense IHS Jane's affirme que les djihadistes forment près de la moitié des forces rebelles. Ce chiffre est-il exagéré ?

Le problème est mal posé. La question est surtout de savoir pourquoi les Syriens ont rejoint des groupes extrémistes. S'il ne fait aucun doute que la direction du Front al-Nosra, et de l'État islamique en Irak et au Levant (deux influents groupes djihadistes, NDLR), remonte à al-Qaida, ils ne parviennent à recruter des combattants en Syrie que grâce à leur argent et aux armes. Les Syriens ne se sont pas transformés en djihadistes du jour au lendemain. Ces jeunes rejoignent de tels groupes, car ceux-ci disposent de moyens financiers qui s'avèrent décisifs sur le terrain. Les Syriens n'ont rien à faire de l'établissement d'un État islamique. Leur problème est de se battre, d'avoir des munitions et de pouvoir survivre. On observe une très grande fluidité entre tous ces groupes en fonction des moyens dont ils disposent. C'est dramatique à dire, mais seuls ces groupes extrémistes ont aujourd'hui la capacité de nuire au régime.

Mais il y a également beaucoup de djihadistes étrangers en Syrie.

Ils ne sont qu'une petite minorité. L'arrivée de ces combattants étrangers en Syrie a d'ailleurs été favorisée par le régime. Et il est très intéressant de noter que l'armée syrienne ne les cible jamais. Il est évident que ces étrangers doivent s'en aller. Les Syriens n'en veulent pas et manifestent tous les jours contre eux. 

Laurent Fabius a tout de même annoncé lundi l'organisation d'une nouvelle conférence internationale des Amis de la Syrie pour renforcer l'opposition. 

Cette approche, qui dure depuis deux ans et demi, est clairement insuffisante. Il n'y a pas d'autre solution avec ce régime que celle de la contrainte forte. C'est lorsque l'on a agité la menace crédible de frappes militaires imminentes que la Russie a immédiatement bougé et que le régime syrien a voulu se racheter un peu d'espace pour continuer à agir. Le problème n'est pas d'annoncer que l'on va aider diplomatiquement la Coalition nationale syrienne (CNS). Le vrai problème, c'est la façon de contraindre ce régime à cesser la violence, ainsi que de donner à l'opposition les moyens de lui faire face. Nous sommes exclusivement dans un rapport de force qui doit être redressé pour que le processus politique devienne possible. L'aide civile, notamment apportée par la France, est vitale, mais complémentaire.

De quels moyens parlez-vous ?

Il ne s'agit pas seulement d'armer l'opposition mais également de regrouper toutes les forces démocratiques s'engageant sur un programme d'armée nationale et sur un plan de sécurité cohérent. Ces combattants devraient être payés. Tous ces phénomènes qui se développent sur le terrain, que ce soit l'extrémisme ou l'émergence de chefs de guerre, sont dus en grande partie à l'absence de revenu fiable pour les combattants. Il faudrait donc mettre en place une stratégie globale incluant évidemment de l'armement efficace. Or, rien de significatif n'a été fait jusqu'à ce jour. 

Mais la France et les États-Unis ont récemment annoncé qu'ils avaient décidé de renforcer l'aide militaire à l'opposition. 

Rien de décisif n'est encore parvenu. Rien qui permette, en tout cas, de changer la donne sur le terrain. Cela fait un an et demi que l'Armée syrienne libre (ASL) réclame la livraison d'armes défensives contre les chars et les avions, seul moyen de protéger efficacement la population. Or, rien n'a été livré, en raison du veto américain. Pourtant, la bataille est aujourd'hui exclusivement d'ordre militaire et c'est dans cette lutte qu'il faut peser pour en influencer l'issue. La dérive a été souhaitée par le régime et favorisée par ses alliés. Par exemple, les régions du nord libérées sont sans cesse pilonnées par le régime pour empêcher que la population s'organise, qu'elle bâtisse des institutions et qu'un gouvernement de l'opposition puisse s'y installer. C'est donc dans le cadre de cette bataille qu'il faut intervenir. La stratégie est de choisir des groupes démocrates dont on connaît l'orientation politique, et c'est alors que l'on pourra seulement espérer une issue démocratique. Ils existent au sein des groupes modérés et démocratiques avec lesquels il est possible de travailler. Nous avons pris le soin de les identifier dans un rapport que nous venons de publier, basé sur un travail minutieux sur le terrain. Il ne faut pas laisser des groupes de l'ASL être financés par des sources multiples venant de pays qui ne sont eux-mêmes pas particulièrement attachés aux valeurs démocratiques. 

Mais armer les rebelles modérés, n'est-ce pas nourrir la guerre civile ? 

De toute façon, des armes et de l'argent entrent déjà en Syrie, sauf qu'ils viennent de mauvaises sources et financent les mauvais groupes. Or, il n'y a rien aujourd'hui pour contrebalancer l'influence de ces sources de financement et de ces groupes radicaux. Si l'on apporte une aide stable à ces groupes démocratiques, un grand nombre de combattants les rejoindront. 

Certains experts occidentaux affirment qu'il n'y a plus de bonne solution concernant la Syrie. Ne pas agir conforterait Bachar el-Assad dans sa répression féroce de l'opposition, mais des frappes ciblées comportent également des risques d'embrasement de la région, d'autant plus que l'après-Assad est menacé par l'omniprésence des djihadistes en Syrie. 

C'est en attendant aussi longtemps sans action décisive que l'on a rendu la situation aussi complexe. Il y a deux ans, cela aurait été beaucoup plus facile à régler. Or, jour après jour, on voit comment la situation se détériore du fait de cette même inaction. Il est certainement beaucoup plus difficile d'agir aujourd'hui, et il le sera peut-être impossible dans six mois. C'est pour cela que le processus de désarmement chimique de neuf mois équivaut à condamner la Syrie au démembrement.

On parle beaucoup de la victoire diplomatique de Poutine et du soulagement de Barack Obama. Mais le véritable vainqueur de l'accord américano-russe n'est-il pas Bachar el-Assad lui-même ? 

Si cet accord ne comprend que ce qui a été publiquement présenté, alors, oui, le processus engagé offre un sursis non négligeable à Bachar el-Assad et le réhabilite même aux yeux de la communauté internationale. Or, paradoxalement, c'est en le réintégrant comme partenaire dans un processus de démilitarisation chimique, puis peut-être de futur partenaire politique, qu'il peut être le plus dangereux. Dès l'instant où il aura repris la main sur le terrain, Bachar el-Assad sera capable de se montrer particulièrement virulent à l'extérieur de la Syrie. Quarante ans de pouvoir des Assad sont là pour en témoigner. En revanche, la cohésion politique du régime et sa capacité de nuire auraient été considérablement réduites en cas de frappes chirurgicales sur ses sites militaires. 

Avec un Bachar el-Assad politiquement réhabilité, l'idée d'une seconde conférence internationale de la paix (Genève 2), martelée par la communauté internationale, a-t-elle encore un sens ?

La poursuite d'un processus politique et la tenue d'une conférence à Genève sont urgentes, bien plus que le processus de désarmement chimique. Mais il ne faudrait pas que celui-ci permette à la Russie ou au régime syrien d'exiger une révision des conditions posées depuis 2012 par l'opposition pour la (première, NDLR) conférence de Genève, à savoir que Bachar el-Assad doit être défait de toutes ses prérogatives et qu'un gouvernement de transition soit investi de tous les pouvoirs.

Le Point.fr, 17 septembre 2013