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06 juin 2013

La Grande Mosquée de Paris sous l'Occupation, entre vérités et légendes ...



Le sauvetage de Juifs par des Musulmans pendant les heures tragiques de l'Occupation, à Paris, a fait l'objet au cours de ces dernières années, de plusieurs documentaires, livres, œuvres de fictions ou enquêtes. Dans l'ordre chronologique, on peut citer :

-        Le témoignage d'Albert Assouline, caché pendant quelques jours à la Grande Mosquée de Paris, et ayant écrit sur le sujet pour la première fois dans "l'Almanach du combattant" en 1983 ;
-        Le film de Derri Berkani, sorti en 1991 et s'appuyant sur deux témoignages : ceux de M. Assouline et de M. Ahmed Somia, lui même ancien médecin à l'hôpital franco-musulman de Bobigny ; les deux décèderont en 1994 ;
-        Des appels à témoins, restés sans réponses dans les années 2000 et en particulier lancés par l'association "Les Bâtisseuses de Paix ;
-        Un livre pour enfants illustré de Karen Gray Ruelle and Deborah Durland Desaix (2009), puis un court film "Ensemble" de Mohamed Fekrane (2010) ;
-        Surtout le film "Les Hommes libres" (2011) du réalisateur franco-marocain Ismaël Ferroukhi, fiction présentée comme s'inspirant d'évènements réels et centrée, en particulier, sur l'histoire du chanteur juif d'Algérie Salim Halali ;
-        En 2012 les articles des historiens américain Jean Laloum (1) et Ethan Katz (2), critiques sur la véracité historique du film ; d'autres critiques avaient été publiées dans la presse l'année précédente (3) ;
-        Le livre d'enquête de Mohammed Aïssaoui "L'étoile jaune et le croissant" (Editions Gallimard), 2012.

Après un long silence jusqu'aux années 1990 - et alors même que le sujet de la Shoah et de la persécution des Juifs par Vichy était revenu lui-même à l'attention du grand public depuis les années 1980 -, la possibilité que des Musulmans aient pu aider des Juifs menacés par la déportation est donc arrivé tardivement à l'attention des historiens. Trop tard dans certains cas en raison de la disparition des derniers témoins, et le livre de Mohammed Aissaoui en fait souvent le constat, aussi rigoureux qu'amer.

Restent heureusement les archives, et les avis d'experts du sujet. Ils permettent de dégonfler les légendes, hélas trop belles pour être vraies voire même carrément délirantes : c'est ainsi que le chiffre de 1.732 personnes, en majorité juives, cachées par la Grande Mosquée de Paris pendant la Guerre n'est pas recevable pour de nombreuses raisons : la fiabilité des propos d'Albert Assouline a été remise en question, en raison d'invraisemblances - il a par exemple attesté que Simone Veil (à Nice pendant la Guerre), y avait séjourné ; la Mosquée n'a pas de caves secrètes permettant d'abriter des centaines de personnes ; elle était très surveillée, à la fois pour des raisons politiques - nous en parlerons à propos de son Recteur de l'époque - et parce que des soldats allemands la visitaient régulièrement ; Serge Klarsfeld a indiqué qu'aucun membre de son association de fils et filles de déportés n'avait été informé d'une telle chose. Il est donc temps d'arrêter la diffusion de chiffres tout à fait fantaisistes, comme celui de 15.000 Juifs sauvés par la Mosquée de Paris, qui a été publié le 16 février dernier sur l'édition en ligne du journal israélien "Yediot Aharonot".

Le film "les Hommes libres" présente comme un "Juste" le Recteur de la Grande Mosquée de l'époque, Si Kaddour Benghabrit, et son rôle y est joué de manière parfaitement convaincante par Michaël Lonsdale : or les archives étudiées par les historiens nous font le portrait d'un personnage ni noir, ni blanc, mais "gris" comme hélas la majorité des Français sous l'Occupation ; soumis à des pressions contradictoires - il fut même très brièvement arrêté par les Allemands en janvier 1941 -, il a été accusé par un groupe de Musulmans pronazis de ne pas s'engager en leur direction, puis inquiété à la Libération pour faits - non fondés - de collaboration ... Homme brillant, habile diplomate à la culture à la fois musulmane et française, Benghabrit a pu user de son influence dans des cas ponctuels, par amitié et non par idéologie : c'est ainsi que, dans son livre, Mohammed Aïssaoui a relevé au moins deux personnes sauvées, le père adoptif de Philippe Bouvard, juif comme l'était sa mère ; et une Juive d'origine marocaine travaillant à l'hôpital franco-musulman de Bobigny. D'autres noms apparaissent au fil de son enquête, mais hélas il était trop tard pour recueillir des témoignages ou des documents.

Le cas du chanteur Salim (Simon) Halali, juif d'origine algérienne, grande vedette de la chanson arabo-andalouse qui fut protégé par la Grande Mosquée de Paris en se faisant passer pour musulman et en se produisant même dans le café-restaurant du lieu est à la fois réel et troublant. Réel, car son histoire n'a pas été inventée, même si hélas, alors que le Comité français du Yad Vashem avait essayé d'obtenir son témoignage dans la maison de retraite où il finit ses jours, il tenait des propos incohérents vu son état. Troublant, car la jeune sœur de Halali et son bébé furent déportés et gazés à Auschwitz en 1943. Par ailleurs, l'histoire de la pseudo tombe du père du chanteur gravée avec son nom de famille - et pour le protéger - au cimetière musulman de Bobigny semble une légende, car on ne la pas retrouvée.

Mais la réalité s'écarte de la fiction encore plus lorsque sont évoqués les Juifs s'étant fait passés pour des Musulmans : des Séfarades, en particulier d'origine algérienne, ont essayé de jouer sur leurs patronymes communs, sur leur connaissance de la langue arabe ou sur la circoncision elle aussi partagée en Islam ; au Commissariat Général aux Questions Juives, le redoutable "professeur raciologue" Georges Montandon, et le Directeur Xavier Vallat, n'hésiteront pas à utiliser les services d'un Musulman pronazi, voire à consulter la Mosquée de Paris pour des cas litigieux. Jean Laloum a retrouvé deux cas pour lesquels la réponse ne protège pas les Juifs concernés ; il note aussi, après consultation des abondantes archives du C.G.Q.J, que les certificats envoyés par les autorités religieuses en vue de protéger des Juifs concernaient essentiellement la sphère chrétienne.

Est-ce à dire, en conséquence, qu'il n'y a eu aucun cas de protection par des Musulmans sous l'Occupation ? Certainement pas. Il y a eu, sans doutes, et à l'intérieur même de la Mosquée, des anonymes ayant aidé à faire passer pour musulmans des Juifs de leurs relations, dans la limite de leurs moyens et sans que le Recteur n'ait cherché à l'empêcher ; il y a eu effectivement, un réseau de résistance autour de l'hôpital franco-musulman de Bobigny avec filières d'évacuation. Derri Berkani, producteur du premier film, a retrouvé un tract émouvant en langue kabyle et intitulé "Comme nos enfants", tract diffusé juste après le début des rafles ; surtout - et c'est le mérite de Mohamed Aissaoui de l'avoir rappelé - les Musulmans vivant alors en région parisienne, essentiellement des Kabyles d'origine algérienne, se sont comportés comme la majorité des Français de l'époque : deux minorités s'engageant dans la Résistance ou la Collaboration, les autres cherchant à survivre dans une période difficile.

Alors, pourquoi tant de passions, pourquoi certains cherchent-ils absolument à présenter les choses d'une manière romancée ou repeinte en noir ? Comme le note très justement l'historien Ethan Katz, "l'histoire de la Mosquée de Paris pendant la Guerre est devenu le point de rencontre de débats contemporains : islamophobie, antisémitisme, mémoire sacrée, "victimisation concurrente" entre Juifs et Musulmans." On mélange des débats du présent avec ceux du passé, et rendre confus le passé ne contribue pas à apaiser le présent. Les Musulmans de France ou du Maghreb n'ont été ni les victimes potentielles du nazisme, ni ses alliés admiratifs. On ne peut que soutenir Mohammed Aïssaoui qui rêve de voir des noms d'Arabes inscrits parmi les "Justes", alors même que les dossiers sont difficiles à instruire (le certificat de "Juste" ne peut être délivré qu'après collecte de documents et témoignages suffisamment probants, et à la demande des personnes sauvées ou de leur famille).

Ce jour là viendra, espérons le. Mais pas aux dépends de la réalité ou en ré écrivant l'Histoire pour quelle nous convienne, aux uns ou aux autres.

Jean Corcos,

Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans

(1)       "Cinéma et Histoire, la Mosquée de Paris sous l'Occupation", article de Jean Laloum dans le numéro 2012/1 volume 45 des "Archives Juives", collection "Les Belles Lettres" éditeur
(2)       "Did the Paris Mosquee save Jews ? A mystery and its memory", article de Ethan Katz, The Jewish Quaterly Review, vol 102, Spring 2012.
(3)       Réactions des historiens Michel Renard et Daniel Lefeuvre, sur les sites Internet "Rue 89" et "Etudes coloniales"

Cet article a été publié sur le site du CRIF le 3 juin 2013