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05 juillet 2012

"Où va le monde arabe ?" Une conférence débat passionnante le 3 juillet, organisée par la revue "Building"



J'ai eu le plaisir d'assister mardi soir 3 juillet à une très intéressante conférence débat organisée à l'Institut Supérieur de Gestion par la revue "Building", dont le rédacteur en chef est Michel Taubmann. Pour rappel, il avait été mon invité dans ma série il y a deux ans et nous avions parlé de l'Iran, pays qu'il connait bien pour soutenir activement l'opposition au régime ; le numéro deux de la revue consacre, justement, un dossier à ce sujet.

Nous avons été accueillis par un autre ancien invité, Frédéric Encel, professeur à l'I.S.G. A la tribune, figurait aussi un interviewé récent, Antoine Vitkine, grand spécialiste de la Libye. Mais aussi Malek Chebbel, Michaël Prazan et Randa Kassis. Les débats étaient animés par le Président de la Confédération Etudiante, Baki Youssoufou. Hélas, l'assistance n'était pas à la hauteur de ce brillant panel : la date devait être mal choisie !

Mais vous vous doutez bien sûr qu'un tel sujet - "Où va le monde arabe ?" ne pouvait que me passionner, ayant déjà consacré tant d'émissions à toutes ces révolutions.

Michel Taubmann a introduit le débat de manière directe, en demandant au vu de la prise de pouvoir, un peu partout, par les islamistes, "Devons-nous regretter les dictatures ? Avons-nous eu raison de soutenir le "Printemps arabe" ?" ... et, très vite, deux "camps" se sont affrontés : les pessimistes (Malek Chebbel, Michaël Prazan), pour qui rien ne peut s'opposer à cette marée ; et les optimistes (Antoine Vitkine, mais surtout Randa Kassis), pour qui l'Histoire n'est pas encore terminée, loin de là !

Commençons par les "pessimistes" : Malek Chebbel, fortement marqué par son origine algérienne et l'évolution islamiste de la société là-bas, pense que le ver est déjà dans le fruit, parce que le pouvoir dans tous les pays arabes a refusé de séparer l'islam et la politique : règle numéro pour avoir une vraie démocratie, et qu'il préconisait ... dès 2004, dans son livre "Manifeste pour un islam des lumières" ! Il a également pointé du doigt la responsabilité de la colonisation, en disant que cela avait déstabilisé de manière durable tous ces pays - ce qui n'a d'ailleurs pas été unanimement apprécié dans l'assistance. Autre approche intéressante de Malek Chebbel, la vision "d'un temps long", qui permettrait de voir le "Printemps arabe" comme la fin d'une longue parenthèse traumatique après la chute du Califat en 1924 : le monde arabe ne l'a jamais digéré, et ces mouvements seraient d'abord  une manifestation identitaire avec un retour aux sources, donc à l'islam politique, les Frères Musulmans ayant  aussi été fondés dans les années vingt !

Michaël Prazan a été en Tunisie à la rencontre d'Ennahda, et en Égypte à la rencontre des Frères Musulmans qui viennent de gagner les élections ; il va leur consacrer un film, puis un livre à la rentrée, et j'espère bien l'avoir comme invité pour en parler. Pour lui, nous avons tous été trompés par "la jeunesse facebook", occidentalisée et à la pointe des révolutions l'année dernière : ils ne représentent rien dans leurs sociétés, qui sont pauvres et infiltrées en profondeur et depuis des décennies par les islamistes. Et les "Frères" et  les Salafistes, diffèrent par leur agenda immédiat mais tous ont le même objectif stratégique : le "Califat mondial". Ceci étant, il reste optimiste pour la Tunisie, où l'opposition laïque s'organise, s'exprime librement à l'Assemblée constituante : tout n'est pas joué là-bas ; et en cela, il rejoint l'analyse de Pierre Vermeren, entendue dans un débat que j'avais animé en mars au Centre Communautaire de Paris.

Passons maintenant aux optimistes. Antoine Vitkine partage l'avis que le temps islamiste va durer, mais selon lui il aura fatalement une fin : certes, le Qatar, l'Arabie Saoudite essaient de manipuler leurs relais locaux, mais les Occidentaux n'ont pas perdu le contrôle de la situation et ils sauront leur dire "jusqu'à ne pas aller trop loin". Alors, "il faut faire de la politique", mais subtilement - à ce titre, il pense que la diplomatie américaine à une longueur d'avance sur la notre. De toute façon, "on ne pouvait continuer à soutenir des dictatures qui étaient condamnées". Et maintenant," il faut parler à tout le monde", aux Frères Musulmans mais aussi à leurs opposants, trouver des relais ... et espérer que les laïcs auront le dessus !

Mais j'ai été particulièrement impressionné par Randa Kassis, qui est journaliste, opposante syrienne en exil à Paris et Présidente de "L'assemblée générale de la Coalition laïque et démocratique syrienne." Une femme jeune, jolie, mais surtout à l'optimisme qui faisait chaud au cœur, alors même que son peuple est massacré au quotidien par les tueurs du régime Assad ! Randa Kassis est bien consciente de la difficulté de la situation : en Syrie, ce sont les plus laïcs qui soutiennent le régime - Alaouites, Chrétiens - parce qu'ils craignent les "Frères Musulmans" qui dominent au C.N.S, principale force d'opposition. Mais ceci est un leurre, parce que ce régime - comme tous les régimes arabes - a soutenu l'islamisation de la société, et la construction de mosquées qui étaient le seul point de rencontre. Elle ne désespère pas des jeunes, et est enthousiaste de la parole libérée dans le monde arabe, sur le Web, sur FaceBook, Tweeter, dans les blogs ; une formidable mutation culturelle est lancée, pense-t-elle, et au final ces pays connaitront, elle en est sûre, une vraie démocratie

Voilà ... vous imaginez combien j'ai été passionné par ces intervenants, et par le débat avec la salle : rendez-vous sur Judaïques FM à la rentrée, pour le reprendre avec certaines de ces personnalités !

Jean Corcos