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04 juillet 2010

De quelle raison parlez-vous ? par Talila Malka

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« Appel à la Raison », « Raison garder », une pétition, suivie d’une contre-pétition. Deux textes à l’origine d’une intense polémique au sein de la communauté juive française. Que signifie donc le terme Raison dans le douloureux et complexe conflit israélo-palestinien ? Je ne tenterai pas ici de vous faire entendre « raison », ou encore d’esquisser un début de tentative d’analyse politique et géostratégique. En effet, j’avoue avec grande humilité ma probable ignorance de la profonde étendue des enjeux moyens-orientaux. Cet article se veut plutôt apporter une voix différente, car je n’ai signé aucune des deux pétitions citées.

1. Lorsque qu’est lancée la pétition initiée par JCall, je ressens immédiatement un malaise qui ne m’incite pas à signer cet appel, que j’aurais sans nul doute signé quelques années auparavant.. Tout d’abord, le procédé employé demeure sujet à questionnement.
Les initiateurs de cet appel prétendent représenter la Diaspora juive européenne s’adressant à l’état d’Israël. Les Diasporas juives et les Israéliens sont en effet intimement liés, un lien affectif profond et irréversible. Dans cette perspective il est légitime que les Diasporas questionnent Israël, d’autant plus que leur sécurité et leur tranquillité sont liées à la situation moyen-orientale. Cependant, dès le départ, les principaux signataires de l’Appel à la Raison semble s’adresser à tous… ici en Europe, à Bruxelles notamment, sauf au principal intéressé. Ils donnent ainsi l’amer impression pour qui connaît la société israélienne, d’un pays hermétique et fermé à toute remarque. Mais il n’est rien de tout cela. La société israélienne, en constant état de guerre depuis sa naissance, a démontré sa démocratie et ses capacités à se remettre en question. Il suffit pour s’en convaincre de découvrir la richesse et la diversité de son cinéma, de sa littérature, et des initiatives judéo-arabes.  Combien de pays en état permanent de guerre auraient muselé la liberté d’expression ? Combien de nations, dans ces conditions extrêmes, auraient permit le développement d’un monde artistique, journalistique et politique où toutes les opinions peuvent s’exprimer, même les plus contradictoires et les plus radicales ? Combien d’œuvres artistiques en Israël invitent à une remise en cause profonde de cette société, de ses actes et de ses choix ? Dans une atmosphère où Israël est diabolisé, « nazifié » par des faiseurs de haine, nous devons, chacun de nous, réfléchir profondément à nos actes et nos mots publics vis à vis d’Israël. Je ne parle bien sûr pas d’autocensure, mais savoir peser ses mots et ses actes dans un contexte où tout devient prétexte à accroître l’antisémitisme à travers la haine d’Israël est aujourd’hui une question de bon sens. Un appel qui se serait adressé en premier lieu aux israéliens eux-mêmes et auraient initié un nécessaire et légitime dialogue entre Diasporas et Israéliens aurait été mieux perçu. Mais cela n’a point été le cas. Sans compter la nature du texte, qui donne l’impression d’accabler uniquement l’état israélien, en passant brièvement sur les bien réels dangers auxquels il doit faire face.
Autre point non négligeable. Pour faire la paix, ou du moins envisager de la faire, il faut être deux. La situation géopolitique a eu pour effet mondial une dégradation malsaine des relations judéo-musulmanes. Pour qui doute encore, il suffit d’observer les sites communautaires des uns et des autres, pour constater l’écrasante prépondérance des sujets israélo-palestiniens, mais pas seulement. Tout est prétexte à évoquer « l’autre », le « juif », le « musulman », « l’Arabe », et la nature de ce que nous lisons et entendons fait frémir d’effroi tant elle inquiète et démontre la mise en place de ce que certains faiseurs de haine souhaitent demeurer « deux blocs », « deux camps ». Dans ces conditions, un appel commun judéo-musulman-arabo-berbère européen aurait eu bien plus d’impact et de symbole. Il aurait reflété l’attente sincère de nombreuses personnes des deux côtés. Il aurait appelé Israël à cette fameuse raison, certes, mais il aurait adressé également des remarques aux pays musulmans, sunnites comme chiites. Leur demandant de cesser d’instrumentaliser les souffrances palestiniennes pour mieux masquer leurs crises internes et leurs propres échecs. Leur exigeant de cesser de diffuser des théories antisémites, sous couvert de dénoncer la situation des palestiniens. Protocole des Sages de Sion en vente au grand jour, image du juif liée à la ruse, l’argent, le pouvoir, la domination, des images et des idées que l’on pensait avoir péries avec la fin du nazisme, mais qui pourtant, renaissent de leurs cendres pour mieux distiller leur venin. La communauté juive française, accablée par des années de renaissance de l’antisémitisme, apparaît aujourd’hui renfermée et sous haute tension. Elle se sent seule et incomprise face à ceux qui osent encore soutenir les Dieudonné, les Ahmadinejad invitant des néo-nazis, les caricatures anti-juives sous couvert de dénonciations d’Israël, les dérives des manifestations de soutien à la Palestine.  Comment dans ces conditions lui demander de soutenir un appel à la Raison à destination d’Israël alors qu’elle souffre ICI en France, des conséquences malsaines de l’importation du conflit israélo-palestinien, notamment en provenance des pays arabes et des instrumentalisateurs de la cause palestinienne. La présence dans un appel commun, de l’autre acteur en Europe, qui suit de près la destinée israélo-palestinienne, tout comme les juifs, aurait donné plus de crédit et de légitimité à cet appel.
Aucune initiative, au Moyen-Orient comme en Europe, ne pourra se faire sans la présence et l’investissement de tous les acteurs concernés. OUI, Israël a des torts dans la dégradation de la situation, tout comme ses voisins. La RAISON, l’ultime raison, simple, humble et limpide mérite d’être rappelée :

C’est tous ensemble que nous avancerons.

2. Je n’ai pas pour autant signé l’appel intitulé « Raison Garder ». L’ambiance accompagnant ce texte a produit un profond malaise en moi, tout comme « L’appel à la raison » de JCall. Les signataires appelant Israël à la raison, se sont vus insultés et définis comme des traîtres, voire, insulte suprême, des antisionistes… Dans le monde binaire de certaines âmes promptes à se battre virtuellement pour défendre Israël, toute critique ou remise en question de la politique israélienne équivaut à une mise à l’écart totale, et à un déchaînement d’agressivité où toute tentative intellectualisée de débattre se révèle vaine. La polémique autour de ces deux appels ne fait que rappeler un problème qui prend une ampleur non négligeable dans la communauté. Ce problème réside dans l’impossibilité de débattre sans se faire taxer de traître. Vous n’appréciez pas Liberman ? Netanyahu ? Vous pensez que la politique en Cisjordanie devrait être d’avantage remise en question ? Risquez-vous à émettre votre avis sur un groupe facebook dédié à Israël, et vous allez voir le déferlement de réponses colériques vous traitant sans vous connaître de pro-arabe, de traîtres, de « juif de cour » et je vous passe tous les détails des charmants sobriquets employés à votre égard. D’autant que vous êtes un amoureux inconditionnel d’Israël, intègre quant à l’antisémitisme qui accompagne l’instrumentalisation, de la cause palestinienne, vous êtes peut-être même engagé et dévoué à la communauté, et vous vous retrouvez injurié, voire calomnié par des inconnus qui vous jugent sans vous connaître pour le simple fait d’avoir émis des idées, qui par ailleurs ont libre cours en Israël… Il faudrait rappeler aux personnes qui se sont déchaînées ces dernières semaines que le questionnement, le débat, l’échange, même intenses, font partie intégrante de la culture juive et sont à la base de la pensée juive, qu’elle soit spirituelle, philosophique ou politique. L’agressivité dans le débat ne fait en aucun cas partie de notre tradition et se révèle étrangère à notre culture. Au-delà des légitimes reproches que nous pouvons faire aux signataires de l’Appel à la Raison, remettre en cause leur sincérité vis-à-vis d’Israël et de la communauté est un glissement qui n’aurait pas du se produire. Que souhaitent donc certains des détracteurs de cet appel ? Envisagent-ils que nous devenions une communauté hermétique, où la pensée unique régnerait ? Un groupe humain, quel qu’il soit, ne peut évoluer positivement, si le débat et l’absence d’idées au pluriel sont absent. Cela augure les presmices de la défaite de la démocratie, ni plus, ni moins. Des juifs débattent ? Des juifs s’engueulent ? Pardonnez-moi l’expression mais c’est tant mieux !

Pour conclure, je dirais qu'il est temps de cesser d'opposer deux clichés constants que nous retrouvons constamment dans la communauté. D'une part les "shalom archav" et d'autre part les "soutiens inconditionnels de tout gouvernement israélien" Je n'apprécie guère l'actuel gouvernement israélien, tout comme je n'apprécie pas "shalom archav"et leurs actions,  et je suis loin d'être la seule. Pour autant, j'aime Israël inconditionnellement, irrationnellement, et le défendrai toujours. Nos sensibilités à tous sont complexes et diversifiées certes, mais nous sommes tous reliés par notre amour d'Israël et cette chose indescriptible qui fait que nous sommes tous proches les uns des autres et nous sentons envers et contre tout, malgré les désaccords, UN.

Talila Malka
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Nota de Jean Corcos
Comme la signataire de cet article, je n'ai signé aucun de ces deux appels. Pour presque les mêmes raisons, et alors même que j'ai d'excellents amis qui ont signé l'un ou l'autre. Nouvelle preuve du pluralisme de Judaïques FM, nos auditeurs auront pu entendre, par exemple, nos éditorialistes Gérard Akoun et André Nahum diverger sur JCall, le premier le soutenant et le deuxième le condamnant !
Quelques remarques en complément :
-  Pour JCall, je n'aurais pas aimé voir ma signature à côté de celles d'adversaires résolus de l'état d'Israël, et que les initiateurs de l'appel auraient du refuser.
-  Pour "Raison garder", les initiateurs ont surtout fait passer le message que le gouvernement actuel d'Israël était excellent, et reflétait parfaitement la volonté des Israéliens ; vous ne serez guère surpris que cela ne soit pas mon avis !