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23 juin 2014

Le recrutement sur l'Internet djihadiste: pourquoi? Comment?

Djihadistes en Syrie

Six personnes soupçonnées de s'être rendues récemment en Syrie ont été interpellées et placées en garde à vue dans le cadre de l'opération anti-djihadiste menée à Strasbourg le 13 mai 2014. Se pose ou se repose la question de leur endoctrinement. Comme l'a montrée la démographe Michèle Tribalat dans un article du Figaro (21 septembre 2001), "Sortir des amalgames", les divers sites Internet francophones ou arabophones fréquentés par de jeunes Français (musulmans) offrent un matériau intéressant pour comprendre la problématique. 


En premier lieu, de nombreux écrits sur les sites islamiques développent des discours anti-occidentaux qui trouvent d'abord leur justification, sous une forme ou sous une autre, dans les textes sacrés. On s'étend longuement sur la corruption de la parole divine (le Coran) par les juifs et les chrétiens, qui prêchent par anthropomorphisme, associationnisme et idolâtrie. L'Occident impie est ensuite élevé au rang d'ennemi absolu, puis les diatribes anti-américaines et antisémites viennent clore le tout. Le sociologue Samir Amghar, interrogé par Le Parisien (20 septembre 2010, p. 2-3) estime qu'Internet est devenu la principale source d'information religieuse, mais aussi le principal pourvoyeur de radicalité. 

Ce n'est plus tant dans les mosquées, lieux traditionnels du débat mais aussi du recrutement des djihadistes avant le 11 Septembre 2001, et où les imams se savent aujourd'hui très surveillés par les services de renseignement, que le jeune musulman français se rend. À la question de savoir pourquoi une telle personne pourrait être sensible à ce discours, il répond: "Ce jeune âgé de 15 à 35 ans, souvent issu de la deuxième ou troisième génération de l'immigration, est mû par un double besoin de rupture: à l'égard de ses parents, dont il considère l'islam routinier, et du fait de sa quête d'identité. Sa revendication d'un islam éclairé comporte une forte dimension protestataire." À la question de savoir quelles tendances de l'islam on trouve sur la Toile, Samir Amghar répond: "Toutes. Mais un site sur deux est, selon moi, de tendance salafiste. Car le salafisme, mouvance fondamentaliste qui a pour référence les théologiens d'Arabie saoudite, a été le premier à fonder son mode de prédication et de recrutement de fidèles sur cet outil. On y distingue deux tendances: le salafisme djihadiste, minoritaire, qui prône la violence comme moyen d'imposer la primauté de l'islam dans le monde, et le salafisme quiétiste, qui récuse la violence terroriste tout en préconisant la distance avec l'Occident impie et ses valeurs. Cette mouvance supplante deux autres tendances: les Frères musulmans, dont l'influence s'exerçait par les cours, la diffusion de cassettes et DVD, et les conférences; et le Tabligh, qui utilisait le porte-à-porte."

C'est ainsi que les sites islamistes extrémistes (dont une vingtaine en français au moins) gangrènent la toile, mêlant antisémitisme virulent, théorie du complot et soutien au terrorisme. Différents discours des figures majeures de la nébuleuse islamiste sont accessibles. Ces textes, parfois longs (plus de dix pages) sont traduits en français. Ainsi, sur un "forum islamique", l'Égyptien Ayman al-Zawahiri (le numéro deux d'Al-Qaïda) répond longuement (mais pas en direct) à des questions d'internautes; l'un d'eux demande s'il faut "partir au combat". "Oui, l'assure Zawahiri, il y a la possibilité de partir en Irak ou en Afghanistan si la personne trouve un guide de confiance." Parmi des récits de "référence", on trouve aussi un "message à la jeunesse" d'Abdullah Youssouf Azzam, cheikh palestinien qui fut à l'origine du premier djihad en Afghanistan. "Rien que le djihad et les armes. Pas de négociation, pas de discours, pas de dialogue", répète celui qui fut l'un des modèles de Ben Laden. "Allah nous prépare pour la victoire", détaille pour sa part, sur une trentaine de pages traduites à partir de cours enregistrés, l'Américain d'origine yéménite Anwar Al-Awlaki -cet imam extrémiste de 38 ans a été abattu au Yémen fin 2009. Propagandiste djihadiste, il avait fait de la Toile son principal outil d'influence, et passe pour avoir été le "conseiller spirituel" de trois des auteurs des attentats du 11 Septembre 2001 et, plus récemment, de Nidal Malik Hassan - ce psychiatre de l'armée américaine a tué treize personnes en 2009 au Texas.

Les discours guerriers s'adressent également aux femmes, les "cavalières de l'islam" (combattantes tchétchènes ou palestiniennes). Un "cheikh martyr" détaille ainsi leur rôle "dans le combat contre l'ennemi", tout de "sacrifice" à l'époux et au fils. Un texte signé de l'épouse d'Al-Zawahiri et adressé aux "sœurs musulmanes" vilipende "l'Occident impie qui ne veut pas que tu te pares de ton hijab, car cette pratique divulgue leur déclin et la bassesse de leurs mœurs". Mentionnons également la Fatwa du cheikh Salman ibn Fahd al 'Awdah Hafizahullah sur le statut des opérations martyrs en Islam: "Quant à celui qui frappe jusqu'à la mort, alors ça doit être sous le contrôle de gens qui ont de l'expérience comme nous l'avons cité, pour s'assurer qu'il y aura des morts et des blessés, qu'il y aura de gros dégâts, que la terreur soit répandue chez les ennemis, que ça les pousse à rentrer chez eux sans pour cela engendrer des représailles graves de leur part, tel que se venger en tuant des innocents, ou la destruction des villes et des villages, ou toute chose semblable."

Ces diatribes (sur le Net) sont si virulentes qu'elles ne doivent pas manquer d'échauffer les esprits de quelques jeunes par ailleurs perturbés, en quête d'identité et confrontés au dilemme de vivre dans un choc de cultures. Par exemple, c'est ainsi que l'on trouve sur un portail de vidéo, cet échange étonnant entre un Français récemment converti à l'Islam et le Shaykh al-Albâni, sur le djihad. Le converti interroge le Shaykh: "Si les fautes que l'on a fait avant de se convertir à l'islam, lorsque l'on fait la chahâda ("attestation" ou "témoignage de foi" c'est la profession de foi de l'islam, dont elle constitue le premier des cinq piliers), ces fautes sont-elles effacées? Ces péchés sont-ils effacés?" Réponse du prêcheur: "Le Messager a dit: "L'islam (la conversion d'une personne) efface tous les péchés précédent (son) islam." Autre question: "Je voulais savoir maintenant, nous, quand on veut s'engager pour le djihad qu'est-ce qui est le plus important dans l'immédiat? C'est faire le djihad contre soi-même (la science) ou faire le djihad avec les armes pour combattre les mécréants?" Le converti demande ensuite ouvertement s'il doit partir en Irak ou ailleurs et immédiatement pour accomplir le djihad par les armes.

La mouvance islamiste utilise donc le "réseau des réseaux" et les sites qu'elle rassemble sont foisonnants et terriblement dangereux. Grâce à l'Internet, les islamistes diffusent leur propagande et recrutent les futurs terroristes dont certains, un jour, commettront des attentats en Europe ou ailleurs.

Marc Knobel
Le "Huffington Post", 16 mai 2014
 

22 juin 2014

Une femme révoltée, de Téhéran à Paris : Abnousse Shalmani sera mon invitée le 29 juin

Abnousse Shalmani

J'aurai le plaisir d'avoir dimanche prochain à nouveau une femme écrivain comme invitée, Abnousse Shalmani. Elle vient de publier un premier ouvrage au titre étonnant, "Khomeiny, Sade et moi", édité aux Editions Grasset. Elle est née en 1977 à Téhéran et ses premiers souvenirs de petite enfant correspondent au début de la République Islamique, fondée après la révolution de 1979 par Khomeiny, "le vieux en noir et blanc" comme elle le surnomme. Sa famille était à la fois très riche, heureuse, et très détachée de la religion, elle raconte comment ils buvaient de l'alcool et  mangeaient du porc à la maison. Très vite la chape de plomb du nouveau régime, l'obligation pour les femmes de porter le tchador, la peur, la guerre avec l'Irak sont devenues insupportables, et ses parents ont décidé de s'exiler en 1985 à Paris comme beaucoup d'autres membres de sa famille. Son livre est absolument remarquable pour plusieurs raisons, et j'invite vraiment nos auditeurs à le découvrir. D'abord il est agréable à lire, sa maitrise de la langue française est parfaite alors que ce n'était pas sa langue maternelle ; au delà de la qualité de l'écriture, elle exprime aussi un amour de la France qui l'a accueillie, dont elle a pris la nationalité et dont la crise et les fractures actuelles l'angoissent. Ensuite, cette autobiographie n'est pas du tout ennuyeuse, parce qu'elle a écrit un peu comme on rédige des scénarios de films, et d'ailleurs elle a commencé sa carrière en réalisant des courts métrages : souvenirs, flash-backs, réflexions, évocation alternée de journées ou de périodes longues, anecdotes personnelles et évènements historiques, tout ceci s'articule dans des chapitres courts et plaisants à lire. Et enfin, il y a un mélange délicieux entre une érudition remarquable et un langage très cru - on ne compte plus l'usage des mots "cul", "pute", etc. Au final et surtout, son livre est le cri d'une femme révoltée, un pamphlet à la fois lucide et joyeux contre le spectre hideux de l'intégrisme religieux.

Parmi les questions que je poserai à Abnousse Shalmani :

-        Dès le premier chapitre, nous sommes en 1983, vous avez 6 ans, vous racontez comment vous vous cachiez à chaque sortie d'école pour enlever voile et pantalon, et sortir souvent "cul nu", narguant les "femmes corbeaux" en tchador qui n'arrivaient pas à vous rattraper, j'imagine que vos parents ont du avoir des problèmes avec la police des mœurs. Comment ont-ils réagi ? Vous écrivez : "chacun devenait une bête furtive qui surveillait les uns les autres". Est-ce que ce n'était pas la marque d'une société totalitaire parfaite, dans laquelle aucune révolte n'est imaginable ?
-        Vous évoquez  "les femmes corbeaux", ces femmes devenues suppôts fanatiques du régime et heureuses de leur nouvelle situation : il y a une cousine très laide et très heureuse de voir les jolies femmes cacher leur beauté ; une surveillante de l'école qui vous a coupé les ongles jusqu'au sang ; une femme soldat à l'aéroport de Téhéran qui vous fouille et qui insulte votre famille au moment de votre départ vers Paris. Mais au début du livre, on voit arriver le terme "pute" qui reviendra ensuite comme un leitmotiv tout au long du livre. Vous écrivez : "J'ai appris combien une pute pouvait être délicate et sensible". Pourquoi cette fascination pour les Courtisanes, les Libertines, les femmes "décalées" ?
-        Comment se fait-il qu'un régime aussi infect ait pu tenir 35 ans ? Est-ce que finalement les Iraniens ont fait ce grand retour vers le passé parce que cela correspondait, culturellement, à une tradition chiite du martyre qui nous parait bien étrange ?
-        Passionnée comme votre père par la Littérature, vous allez tomber tout à fait par hasard sur un auteur classique de la Littérature érotique, Pierre Louÿs. Et puis, de fil en aiguille, vous vous mettez à lire des livres libertins du 18ème siècle, et là, pour vous c'est une révélation mais au sens politique du terme : vous écrivez "le sexe n'était là que pour renverser la toute puissance de l'Eglise", et vous rêvez qu'on puisse diffuser ces livres là en Iran : pourriez-vous l'expliquer à nos auditeurs ? Et comment pourquoi cette fascination pour le Marquis de Sade, dont le nom est étrangement associé à celui de Khomeiny ?
-        A propos de ceux qui se définissent de plus en plus comme les "Musulmans de France", dénomination qui vous révolte : j'ai découvert en vous lisant beaucoup d'inquiétude et de déception, et cela depuis longtemps. Vous avez été très choquée, dès 1989, d'entendre des camarades de classe traiter Salman Rushdie de "fils de pute" ; très déçue qu'il n'y ait pas eu de manifestation de masse des musulmans après les meurtres commis par Mohamed Merah ; très triste, quand une amie d'origine algérienne, brillante, sympathique, s'est mise à porter le voile et à devenir intégriste : faut-il désespérer face à tout cela ?

Un livre vraiment remarquable, un message bien sympathique ... j'espère que vous serez nombreux au rendez-vous !

J.C

19 juin 2014

Dure rentrée ...



Comme je le rappelle à l'occasion, mon blog n'a pas de prétentions journalistiques, et il n'a que la modeste prétention de vous aider à prendre du recul, en publiant des articles "de fond" pas forcément liés à l'actualité immédiate du monde musulman. Exactement comme ma série radiophonique, et je pense que les lecteurs comme les auditeurs fidèles l'ont maintenant parfaitement compris.

Mais il y a eu et il y a des circonstances où il est impossible d'ignorer cette actualité, surtout quand plusieurs évènements très graves se déroulent simultanément :

- En Europe, après l'attentat de Bruxelles, la peur et une vague sauvage d'agressions antisémites en France ;
- En Israël, le dramatique enlèvement de trois adolescents par une cellule terroriste, enlèvement qui a bouleversé le pays ;
- Et en Irak, la progression foudroyante des Djihadistes de l'E.I.I.L - branche dissidente d'Al-Kaïda - qui menace maintenant la capitale Bagdad.

Le temps me manquera pour apporter des commentaires sur chacun de ces sujets ; pour les deux premiers cependant, je vous invite à lire des articles pertinents publiés sur leurs sites par deux amis :

- Michel Levy (site "Mivy"), analyse la période bien dangereuse que vivent maintenant les communautés juives en Europe, menacées à la fois par la montée des extrêmes-droites et par le terrorisme d'origine islamiste - lire ici ;
- Jacques Benillouche (blog "Temps et Contretemps"), lui, pense que le Hamas a vite tombé le masque alors que venait de se constituer un gouvernement d'Union Nationale avec le Fatah ... et il se demande si ce kidnapping ne pourrait pas être l'occasion d'en finir avec l'organisation terroriste au pouvoir à Gaza :



Enfin, et en ce qui concerne l'Irak et le développement angoissant du Djihadisme là-bas comme ailleurs, je vous proposerai une série d'articles sur le sujet à partir de lundi prochain.

J.C