Ali Zeidan, Premier Ministre de Libye
Crimes contre
son peuple, au cours de quatre décennies de dictature féroce, crimes contre le
monde, ceux d'un parrain du terrorisme international, commanditaire
d'attentats, responsable de la destruction du DC 10 d'UTA et du Boeing de la
Pan Am au dessus de Lockerbie. Bref, un procès exemplaire à Tripoli ou à La
Haye aurait clos comme il fallait le sinistre règne du Guide, comme il aimait à
se faire appeler.
Mais notre
propre Histoire nous apprend que les dictateurs finissent rarement leurs jours
en prison. Lorsqu'ils ne meurent pas dans leurs lits ou en exil, ils sont plus
souvent lynchés, suicidés, pendus sans jugement, que jugés par des tribunaux.
Alors ne blâmons pas trop hâtivement les Libyens. Comment attendre de
combattants, qui sortaient tout juste de la dictature, au terme d'une terrible
guerre de libération menée par des amateurs plus ou moins disciplinés, avec en
eux cette colère accumulée contre un homme, qu'ils arrêtent et jugent
paisiblement Kadhafi ? Alors même que personne, en haut lieu, n'avait intérêt à
offrir à ce dernier une tribune lors d'un procès, les dirigeants du CNT, et les
Occidentaux étant peu désireux de voir certains de leurs secrets étalés par
leur ancien meilleur ennemi.
Ce procès
donc, on l'aurait souhaité, mais les choses se passent rarement ainsi. Kadhafi
finit terré à Syrte -par la faute de son obstination à massacrer son peuple et
à ne pas négocier- traqué par les katibas et par l'Otan, lynché par des
rebelles Libyens, gamins ivres de sang et de vengeance, probablement exécuté de
sang froid. Certes, ça n'honore pas la jeune Libye libre, mais ça ne la
déshonore pas. En revanche, ce à l'aune de quoi l'on pourra juger la valeur des
efforts consentis pour sa libération, par les Libyens eux-mêmes et par les
Occidentaux, c'est son avenir.
Démocratie,
même imparfaite? Autocratie? Restauration de l'ordre, même si cela prendra du
temps? Chaos? Sécularisme, même teinté de références à l'islam? Obscurantisme?
Tous ces chemins sont possibles, les défis sont considérables, les périls
aussi, mais l'optimisme, si prudent fut-il, doit prévaloir. Le chemin parcouru,
depuis un an, depuis la fin d'une guerre qui coûta des milliers de vie, laissa
exsangue l'économie, causa d'immenses destructions, ce chemin est
impressionnant. Un Etat se forme, un consensus politique minimal se dessine,
des élections se sont tenues, la lutte contre l'extrémisme islamiste se
poursuit, le chaos sécuritaire diminue. Tout cela est fragile, réversible, mais
ce n'est pas rien, notamment si l'on songe à ces oiseaux de mauvaise augure qui
prédisaient un nouvel Irak.
Pour ce premier anniversaire de la mort de Mouammar Kadhafi, je préfère songer
à ceux qui ont fait chuter un despote que l'on disait indéboulonnable, et qui
tiennent, depuis lors, le destin de la Libye entre leurs mains. Les révolutions
se font toujours plus dans les palais que sur le front, même si ce sont les
images du front qui retiennent l'attention médiatique. Ces chefs rebelles qui
ont vaincu Kadhafi, je voudrais en évoquer trois. Ils ne sont pas
représentatifs de tous les responsables libyens ; j'en ai rencontré des
médiocres, des brutaux, tel feu Abdel Fatah Younès, des inquiétants, tel l'ex
djihadiste devenu chef militaire de Tripoli, Abdelhakim Belhadj ou Ismaël
Sallabi, islamiste borné et chef de milice en cour auprès des nouvelles
autorités, des retors, des intéressés, des ambiguës. Mais ces trois hommes
incarnent l'espoir.
Le docteur Othman Mohamed. Brillant généticien dans une université
canadienne. Dès le début de la guerre, il retourna dans le djebel Nefousa
récemment libéré, porta secours aux populations puis devint l'un des principaux
artisans du plan audacieux de la prise de Tripoli. Depuis la libération, il se
consacre à ouvrir des fosses communes et à identifier l'ADN des victimes du
régime. Il a fait venir sa femme et ses enfants du Canada dans cette ville
incertaine qu'est Tripoli.
Mahmoud Jibril, à qui je faillis dire qu'il me faisait penser à un Ben
Gourion libyen, avant de me raviser, ne sachant pas vraiment si cela serait
considéré comme un compliment. Ancien chef de l'exécutif du CNT, habile,
intelligent, il est l'artisan de la victoire contre Kadhafi, des alliances
internationales et de l'ancrage pro-occidental de la Libye. Sa coalition
d'islamistes modérés, d'hommes d'affaire, de chefs tribaux et de libéraux a
gagné d'une courte tête les élections. Il a échoué de peu à devenir président
de la République, mais ce libéral, dans un pays qui en compte assez peu,
comptera.
Ali Zeidan. Je me souviens de ma première rencontre avec lui. C'était,
au début du conflit, dans l'un de ces grands hôtels parisiens que les Libyens
affectionnent. Il y avait une libyenne vivant à Paris, originaire d'une famille
princière, mariée à un trotskyste anglais. Elle me présenta d'abord Mansour
Sayf Al Nasr, géant mal rasé, exilé de Libye en 1969, une vie à combattre
Kadhafi par tous les moyens, futur ambassadeur de son pays. "Et je te
présente Ali", me dit-elle, avec une nuance de respect dans la voix,
désignant un homme discret qui n'avait pas encore ouvert la bouche. "Il a
beaucoup souffert, beaucoup". Cela se voyait. Tassé, les yeux incroyablement
myopes de celui qui a subi la torture, la voix basse. Effacé, discret, quand
les Libyens sont souvent forts en gueule, en costume strict. Une image d'Epinal
d'opposant. Ancien diplomate, il représentait la Ligue des Droits de l'Homme
libyenne et vivait, petitement, en Allemagne depuis des années.
Je l'ai revu à Benghazi, encerclée par Kadhafi et protégée par l'Otan, quelques
semaines plus tard. Il revenait en Libye pour la première fois. Accolade dans
un couloir d'hôtel. Toujours aussi effacé, mais avec une lueur dans les yeux.
Dans l'après midi, il tint un discours à la tribune sur la place. Je le vis
monter à la tribune d'un pas hésitant, après les discours de chefs de guerre,
d'imams, de chefs tribaux. Et puis, d'une voix sûre et forte de tribun,
toujours dans son costume gris impeccable, il galvanisa la foule en un long
discours enflammé, auquel je ne compris rien, sauf la stupéfiante énergie qui
s'en dégageait.
Puis, nouvelle rencontre en septembre 2011, dans Tripoli libérée, mais pas encore
débarrassée de Kadhafi qui résistait encore à Syrte. Accablé par la fatigue et
les nuits blanches, mais dégageant une autorité naturelle, une force sans
faille. Plus voûté que d'habitude, écrasé par la tâche accomplie et, surtout,
par la tâche à accomplir. Peu loquace sur sa tâche de désormais haut
responsable du CNT, disant: "c'est difficile", mais prêt à relever le
gant et à redresser son pays.
Aujourd'hui, Ali Zeidan, l'opposant de toujours au pessimisme méthodologique
-grande, et rare qualité des hommes de pouvoir- est le premier ministre de la
Libye.
Antoine Vitkine,
Le "Huffington Post", 20
octobre 2012
Antoine Vitkine a signé un
documentaire long format en deux volets sur les relations entre Kadhafi et
l'Occident, "Notre meilleur ennemi" et "Mort ou vif", qui
sortent en DVD au début novembre 2012.
Nota de Jean Corcos :
C'est un plaisir pour moi que de
reprendre ici cet article d'Antoine Vitkine, publié il y a déjà plusieurs semaines à l'occasion du premier
anniversaire de la mort de Kadhafi. Pour mémoire, ce journaliste de terrain
avait été mon invité au début de l'année. Et nous avions parlé bien sûr de la
Libye, pays qu'il connait parfaitement !