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09 décembre 2012

Islamistes contre démocrates arabes, qui va gagner ? Suite de mon entretien avec Jean-Pierre Lledo le 16 décembre



Nous allons poursuivre dimanche prochain notre entretien avec Jean-Pierre Lledo. Rappelons à nouveau qu'il est né à Tlemcen en 1947, d'une mère juive et d'un père pied-noir d'origine catalane ; qu'il connait parfaitement l'Algérie et les sociétés arabes, car ses parents avaient fait le choix de rester dans le pays après l'Indépendance et qu'il n'est parti qu'en 1993, menacé de mort par les islamistes. Réalisateur de cinéma de talent, il a écrit pour la première fois un livre politique, qui a pour titre "Révolution démocratique dans le monde arabe - ah si c'était vrai", il est édité chez Armand Colin ; et j'ai trouvé son livre tellement intéressant - même si je n'étais pas forcément d'accord avec toutes ses analyses -, que j'ai jugé nécessaire de lui consacrer deux émissions. La dernière fois, nous avions parlé de son décryptage de ce fameux "Printemps arabe", et dimanche prochain nous allons voir ensemble qui va gagner dans ce bras de fer entre démocrates arabes et islamistes, les seconds ayant remporté la première manche. Je dois dire aussi que son livre ne se lit pas du tout comme un ouvrage académique : on reconnait le cinéaste et ainsi, il présente cet affrontement comme un véritable match de catch entre le David démocrate quil appele de son nom arabe "Daoud" et le Goliath islamiste, nommé donc "Jalout". Un extrait, page 271 : "Sur le ring, Daoud doit tenir le plus longtemps possible. Debout, avec son bon jeu de jambes, avec son bon cœur, il peut facilement s'envoler et planer. Mais face au monstre, il doit garder le moral ; le match risque d'être long, très long. Il faut donc l'encourager".

Parmi les questions que je poserai à Jean-Pierre Lledo :

- Sur l'évaluation du rapport des forces aujourd'hui : page 77, vous écrivez qu'en mettant bout à bout tous les Arabes qui se reconnaissent dans nos normes démocratiques fondamentales, on arrive au maximum à 20 % : est-ce pour vous une moyenne ou une situation extrapolable dans tous les pays ?

- Vous avez eu le grand mérite dans votre livre de démonter le grand camouflage médiatique du "modèle turc", qui a permis à des journalistes et experts complaisants de nous dire que les islamistes au pouvoir en Tunisie étaient des "modérés" s'inspirant de l'A.K.P d'Erdogan, dont le parti serait "démocrate musulman" comme il existe des partis "démocrates chrétiens" en Europe : pourriez-vous démontrer que ce modèle n'est en rien rassurant ?

- Vous dites à plusieurs reprises que des élections libres cela ne suffit pas pour avoir une démocratie, pourriez expliquer pourquoi à nos auditeurs ?

- Deux des chapitres de votre livre, qui se suivent et se répondent quelque part, m'ont mis un peu mal à l'aise : le chapitre 15, intitulé "Voici ce qu'est aussi le réel du monde arabe et musulman", vous listez des horreurs passées ou contemporaines, génocides, persécutions de minorités religieuses, crimes d'honneur, esclavage des noirs, autant de faits réels qui ont été trop souvent minorés dans nos médias ; au chapitre 16, consacré à l'islamophobie, vous dénoncez à juste titre le chantage que l'on fait contre l'Occident dès que ces faits sont dénoncés ; mais en même temps, vous semblez justifier l'hostilité aux Musulmans qui se répand en Europe, et que confirment les sondages : cela n'est-il pas à la fois dangereux et contre-productif ?

Une nouvelle discussion passionnante, que j'espère vous serez nombreux à suivre dimanche prochain !

J.C

07 décembre 2012

Couvertures haineuses



J'ai découvert l'association de ces deux couvertures d'hebdomadaires sur la page FaceBook d'une amie musulmane ...

La première (à gauche) est réelle : l'hebdomadaire marocain qui l'a proposé à ses lecteurs, dans le cadre d'un numéro spécial, n'a pas eu peur de jeter en pâture les nombreux immigrants africains installés dans le Royaume, les présentant comme une invasion et un lot de problèmes ... bref, en utilisant une rhétorique digne du Front National !

Ceci n'a pas échappé au site d'extrême-droite "Fdesouche.com", qui est très lu et qui s'est contenté de le reprendre sans commentaires - avec un message subliminal difficile à contrer, pour le coup : "ils nous reprochent d'être racistes, voyez ce qu'ils publient". Cette publication a suscité des dizaines de réactions, dont une proposant un photomontage à partir du journal marocain (couverture de droite).

Tout ceci s'inscrivant dans un climat, bien malsain il faut l'avouer, où parfois les hebdomadaires jouent sur les peurs et le sensationnel pour stimuler leurs ventes : ainsi ce récent numéro du "Point" avec une couverture sur "Cet islam sans gêne" : couverture bien maladroite, car elle établit un amalgame au moins visuel entre "islam" et "islamisme radical". Elle n'est pas la première du genre, et "Libération" a consacré un article à ce sujet (lire sur ce lien).

J.C

06 décembre 2012

Impasse israélo-palestinienne, par André Nahum



Mahmoud Abbas dont la popularité s’effrite régulièrement  au profit de son grand rival le Hamas, vient  de réussir un joli coup médiatique en faisant admettre la Palestine comme membre observateur de l’ONU.
Ce strapontin qu’il obtenu grâce à sa majorité automatique dans l’organisation internationale et au soutien de plusieurs pays européens dont la France - la République Tchèque étant  la seule de l’Union européenne à voter contre -, ne changera pas grand-chose à la situation à Gaza ou en Cisjordanie, mais son importance psychologique et politique est indéniable. Sans compter que les Palestiniens pourront  désormais et ils ne s’en feront certainement pas faute,  traduire devant le Tribunal International tel ou tel dirigeant israélien pour crimes de guerre ou même crimes contre l’Humanité.

En réponse à cette action unilatérale que ne prévoyait pas les accords d’Oslo qui, jusqu’à nouvel ordre, régissent les relations  entre Israël et les Palestiniens,  Netanyahou a cru bon d’annoncer la construction de trois mille logements dans la banlieue de Jérusalem et en Cisjordanie,  provoquant  la colère immédiate des États-Unis et surtout  de l’Europe, où plusieurs pays dont la France ont  convoqué l’ambassadeur de l’état   hébreu pour lui  remonter les bretelles.

Si l’on  peut  mettre en doute l’opportunité pour le gouvernement israélien d’annoncer un  tel projet, qui dans les meilleures conditions ne verra pas le jour avant  longtemps, on doit cependant  remarquer que face à l’unanimité des états arabes et de leurs amis pour condamner régulièrement Israël  à tout propos  pour n’importe quoi, les Européens  font preuve d’une méconnaissance absolue des problèmes qui agitent le Moyen-Orient. Ils ne peuvent ignorer qu’une immense majorité d’Israéliens souhaitent la paix, mais  n’est pas assurée de la sincérité de l’OLP et encore moins  du Hamas, dont l’objectif proclamé est la destruction pure et simple de « l‘entité sioniste« . 

Pourquoi cette précipitation à reconnaitre un état  bicéphale, dont une des composantes se réclame d’une guerre totale jusqu’à la victoire finale ? Pour qui  la France a-t-elle voté au juste à l’ONU ? Pour le Hamas, afin qu’il continue à se faire surarmer par l’Iran, à envoyer des missiles sur le territoire israélien  et qu’il s’empare de la Cisjordanie comme il s’est emparé de Gaza ? Nos dirigeants ne voient-ils pas qu’en votant cette reconnaissance  prématurée de la Palestine avant tout accord  avec Israël qui joue sa survie dans cette aventure, ils éloignent les  perspectives de  paix en renforçant les extrémistes des deux camps ? Le Hamas crie victoire et  voit dans  cette admission à l’ONU  la  justification de sa lutte armée. Les Israéliens qui vont voter le mois prochain  risquent bien d’envoyer à la Knesset une majorité encore plus droitière.

Est-ce bien cela que souhaite  notre Quai d’Orsay ?

Dans un article récent,  Benny Grossman affirmait que les Palestiniens étaient soucieux avant tout  de retrouver leur dignité. 
Une revendication légitime mais qui  pour être satisfaite a plus besoin de  dialogue et de respect mutuel, que  de lance- roquettes, de culture de la haine, de ripostes et de contre  ripostes.
Au lieu d’attiser les flammes, les amis des Palestiniens feraient bien de s’en convaincre.
Si la proclamation de l’état palestinien avait été faite dans une ambiance d’accord  et de bon voisinage et pas dans la confrontation comme le confirme le discours de Mahmoud Abbas à l‘ONU, gageons qu’Israël aurait été le premier à le reconnaitre, et qu’un pas important aurait été fait vers la paix.
Dommage !

André Nahum,
Judaïques FM, le 5 décembre 2012

Nota :
Ce titre de mon ami André n'a pas été choisi par lui ... mais il me semble bien traduire la réalité, hélas !
J.C
 

04 décembre 2012

L'actualité du 20 ème siècle vue par les journalistes du 21 ème siècle ...


Le sourire du mois
- décembre 2012


Traduction des légendes en anglais :

- à la une du New York Times : "les Etats Unis réagissent de façon disproportionnée en envoyant une bombe atomique sur le Japon, le Président ignore les appels à une réponse proportionnée à l'attaque de Pearl Harbour" ;

- dans la "bulle" au dessus de la journaliste de CNN : "En envahissant ici, en Normandie, les Alliés infligent une punition collective aux Français pour l'occupation de leur pays par les nazis".


Nota :
J'avais déjà publié ce dessin il y a cinq ans, dans ma série "Le sourire du mois". Mais, à peine deux semaines après le nouvel affrontement entre le Hamas et Israël où on a à nouveau entendu les reproches "d'usage disproportionné de la force" par ce dernier, je n'ai pas hésité à le publier à nouveau !
J.C 

03 décembre 2012

Le dictateur et les trois Libyens

Ali Zeidan, Premier Ministre de Libye


Bien sûr, il aurait été préférable qu'on ne le tue pas sommairement et qu'il soit jugé, pour répondre, devant les Libyens et devant la communauté internationale, de ses crimes.
Crimes contre son peuple, au cours de quatre décennies de dictature féroce, crimes contre le monde, ceux d'un parrain du terrorisme international, commanditaire d'attentats, responsable de la destruction du DC 10 d'UTA et du Boeing de la Pan Am au dessus de Lockerbie. Bref, un procès exemplaire à Tripoli ou à La Haye aurait clos comme il fallait le sinistre règne du Guide, comme il aimait à se faire appeler.

Mais notre propre Histoire nous apprend que les dictateurs finissent rarement leurs jours en prison. Lorsqu'ils ne meurent pas dans leurs lits ou en exil, ils sont plus souvent lynchés, suicidés, pendus sans jugement, que jugés par des tribunaux. Alors ne blâmons pas trop hâtivement les Libyens. Comment attendre de combattants, qui sortaient tout juste de la dictature, au terme d'une terrible guerre de libération menée par des amateurs plus ou moins disciplinés, avec en eux cette colère accumulée contre un homme, qu'ils arrêtent et jugent paisiblement Kadhafi ? Alors même que personne, en haut lieu, n'avait intérêt à offrir à ce dernier une tribune lors d'un procès, les dirigeants du CNT, et les Occidentaux étant peu désireux de voir certains de leurs secrets étalés par leur ancien meilleur ennemi.

Ce procès donc, on l'aurait souhaité, mais les choses se passent rarement ainsi. Kadhafi finit terré à Syrte -par la faute de son obstination à massacrer son peuple et à ne pas négocier- traqué par les katibas et par l'Otan, lynché par des rebelles Libyens, gamins ivres de sang et de vengeance, probablement exécuté de sang froid. Certes, ça n'honore pas la jeune Libye libre, mais ça ne la déshonore pas. En revanche, ce à l'aune de quoi l'on pourra juger la valeur des efforts consentis pour sa libération, par les Libyens eux-mêmes et par les Occidentaux, c'est son avenir.

Démocratie, même imparfaite? Autocratie? Restauration de l'ordre, même si cela prendra du temps? Chaos? Sécularisme, même teinté de références à l'islam? Obscurantisme? Tous ces chemins sont possibles, les défis sont considérables, les périls aussi, mais l'optimisme, si prudent fut-il, doit prévaloir. Le chemin parcouru, depuis un an, depuis la fin d'une guerre qui coûta des milliers de vie, laissa exsangue l'économie, causa d'immenses destructions, ce chemin est impressionnant. Un Etat se forme, un consensus politique minimal se dessine, des élections se sont tenues, la lutte contre l'extrémisme islamiste se poursuit, le chaos sécuritaire diminue. Tout cela est fragile, réversible, mais ce n'est pas rien, notamment si l'on songe à ces oiseaux de mauvaise augure qui prédisaient un nouvel Irak.

Pour ce premier anniversaire de la mort de Mouammar Kadhafi, je préfère songer à ceux qui ont fait chuter un despote que l'on disait indéboulonnable, et qui tiennent, depuis lors, le destin de la Libye entre leurs mains. Les révolutions se font toujours plus dans les palais que sur le front, même si ce sont les images du front qui retiennent l'attention médiatique. Ces chefs rebelles qui ont vaincu Kadhafi, je voudrais en évoquer trois. Ils ne sont pas représentatifs de tous les responsables libyens ; j'en ai rencontré des médiocres, des brutaux, tel feu Abdel Fatah Younès, des inquiétants, tel l'ex djihadiste devenu chef militaire de Tripoli, Abdelhakim Belhadj ou Ismaël Sallabi, islamiste borné et chef de milice en cour auprès des nouvelles autorités, des retors, des intéressés, des ambiguës. Mais ces trois hommes incarnent l'espoir.

Le docteur Othman Mohamed. Brillant généticien dans une université canadienne. Dès le début de la guerre, il retourna dans le djebel Nefousa récemment libéré, porta secours aux populations puis devint l'un des principaux artisans du plan audacieux de la prise de Tripoli. Depuis la libération, il se consacre à ouvrir des fosses communes et à identifier l'ADN des victimes du régime. Il a fait venir sa femme et ses enfants du Canada dans cette ville incertaine qu'est Tripoli.

Mahmoud Jibril, à qui je faillis dire qu'il me faisait penser à un Ben Gourion libyen, avant de me raviser, ne sachant pas vraiment si cela serait considéré comme un compliment. Ancien chef de l'exécutif du CNT, habile, intelligent, il est l'artisan de la victoire contre Kadhafi, des alliances internationales et de l'ancrage pro-occidental de la Libye. Sa coalition d'islamistes modérés, d'hommes d'affaire, de chefs tribaux et de libéraux a gagné d'une courte tête les élections. Il a échoué de peu à devenir président de la République, mais ce libéral, dans un pays qui en compte assez peu, comptera.

Ali Zeidan. Je me souviens de ma première rencontre avec lui. C'était, au début du conflit, dans l'un de ces grands hôtels parisiens que les Libyens affectionnent. Il y avait une libyenne vivant à Paris, originaire d'une famille princière, mariée à un trotskyste anglais. Elle me présenta d'abord Mansour Sayf Al Nasr, géant mal rasé, exilé de Libye en 1969, une vie à combattre Kadhafi par tous les moyens, futur ambassadeur de son pays. "Et je te présente Ali", me dit-elle, avec une nuance de respect dans la voix, désignant un homme discret qui n'avait pas encore ouvert la bouche. "Il a beaucoup souffert, beaucoup". Cela se voyait. Tassé, les yeux incroyablement myopes de celui qui a subi la torture, la voix basse. Effacé, discret, quand les Libyens sont souvent forts en gueule, en costume strict. Une image d'Epinal d'opposant. Ancien diplomate, il représentait la Ligue des Droits de l'Homme libyenne et vivait, petitement, en Allemagne depuis des années.

Je l'ai revu à Benghazi, encerclée par Kadhafi et protégée par l'Otan, quelques semaines plus tard. Il revenait en Libye pour la première fois. Accolade dans un couloir d'hôtel. Toujours aussi effacé, mais avec une lueur dans les yeux. Dans l'après midi, il tint un discours à la tribune sur la place. Je le vis monter à la tribune d'un pas hésitant, après les discours de chefs de guerre, d'imams, de chefs tribaux. Et puis, d'une voix sûre et forte de tribun, toujours dans son costume gris impeccable, il galvanisa la foule en un long discours enflammé, auquel je ne compris rien, sauf la stupéfiante énergie qui s'en dégageait.

Puis, nouvelle rencontre en septembre 2011, dans Tripoli libérée, mais pas encore débarrassée de Kadhafi qui résistait encore à Syrte. Accablé par la fatigue et les nuits blanches, mais dégageant une autorité naturelle, une force sans faille. Plus voûté que d'habitude, écrasé par la tâche accomplie et, surtout, par la tâche à accomplir. Peu loquace sur sa tâche de désormais haut responsable du CNT, disant: "c'est difficile", mais prêt à relever le gant et à redresser son pays.

Aujourd'hui, Ali Zeidan, l'opposant de toujours au pessimisme méthodologique -grande, et rare qualité des hommes de pouvoir- est le premier ministre de la Libye.

Antoine Vitkine,
Le "Huffington Post", 20 octobre 2012
Antoine Vitkine a signé un documentaire long format en deux volets sur les relations entre Kadhafi et l'Occident, "Notre meilleur ennemi" et "Mort ou vif", qui sortent en DVD au début novembre 2012.

Nota de Jean Corcos :
C'est un plaisir pour moi que de reprendre ici cet article d'Antoine Vitkine, publié il y a déjà plusieurs semaines à l'occasion du premier anniversaire de la mort de Kadhafi. Pour mémoire, ce journaliste de terrain avait été mon invité au début de l'année. Et nous avions parlé bien sûr de la Libye, pays qu'il connait parfaitement !