L'abandon
brutal de l’Afghanistan par les États-Unis vient achever une guerre déjà perdue
depuis longtemps. Les talibans viennent de liquider un régime et une armée
minés par la trahison et la corruption et peuvent s’enorgueillir d’avoir chassé
les Américains et leurs alliés occidentaux. L’évacuation des civils se fait
dans des conditions dramatiques.
Dans le
bourbier afghan, les Etats-Unis ne laissent pas seulement leur honneur, comme
en 1975 à Saigon, mais leur crédibilité», explique le chroniqueur Dominique Jamet [1]. Mais pour les Talibans, la guerre est finie. Lors de
leur première conférence de presse à Kaboul, les talibans ont assuré que la
guerre était terminée, que tous leurs adversaires seraient pardonnés et que les
femmes seraient respectées selon «les principes de l'islam». Ils avaient
auparavant annoncé une amnistie générale pour tous les fonctionnaires
appelant chacun à reprendre ses «habitudes de vie en pleine confiance».
Tout autour
du pays, les chancelleries s’activent. La Chine, la Russie, l’Iran n'ont pas
fermé leurs ambassades, au contraire ils indiquent leur volonté de normaliser
les relations avec les talibans perçus comme des interlocuteurs légitimes.
Satisfaite de l’humiliation américaine, la Chine a indiqué qu’elle souhaitait
des «relations amicales» avec les talibans. La
Chine avait fourni une partie importante des armes qui ont servi à la conquête
du pays. La Russie a estimé que les assurances des talibans en matière de
liberté d'opinion constituaient un signal positif. La Turquie a aussi
salué les messages positifs des talibans et les courtise. La Turquie,
qui dispose de 500 soldats affectés à la sécurisation de l’aéroport de Kaboul
dans le cadre de sa mission au sein l’OTAN, propose de les maintenir sur place
après le retrait des forces occidentales. L’OTAN
ne prendra aucune mesure de représailles contre cet allié indélicat.
En France,
c’est déjà la logique opportuniste du Quai d’Orsay qui l’emporte. «Il faut
dialoguer avec les talibans, sinon ce sont les plus radicaux qui vont
l'emporter» déclare le diplomate Jean-Yves Berthault. Le ministre français
des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian ne veut pas fermer la porte au
dialogue avec les talibans. «Ce n’est pas la même génération» que
ceux qui contrôlaient le pays entre 1996 et 2001, a-t-il indiqué mardi à Radio
France. «Ils déclarent vouloir acquérir de la respectabilité, de
l’honorabilité. Ils ont annoncé qu’ils respecteraient les droits acquis au
cours des 20 dernières années en Afghanistan». En fait la France ne dispose
d’aucune liberté de manœuvre.
Les talibans
ont certes évolué depuis les années 1990 en modernisant notamment leurs
rapports à l’étranger et à la technologie, en tolérant l’usage de la télévision
ou des téléphones. Ainsi leurs porte-paroles n’hésitent plus à publier
déclarations et communiqués de presse sur les réseaux sociaux. Mais ils
veillent scrupuleusement au respect de leurs règles fondamentalistes.
Le mouvement
est au départ essentiellement constitué de Pachtounes, l’ethnie majoritaire du
pays. Le noyau du groupe reste constitué de cléricaux issus des madrasas, les
écoles coraniques pakistanaises qui continuent jusqu’à aujourd’hui de
représenter un vivier de recrutement majeur du groupe. Talib ou taleb signifie
étudiant en arabe. Près de 80. 000 soldats sont en grande partie recrutés parmi
la population locale. Mais ils bénéficient des bases arrière mises en place par
les talibans au Pakistan, qui permettent l’entraînement des recrues et le soin
des soldats blessés dans des hôpitaux pakistanais.
Adam Baczkochercheur à Sciences-Po Paris et auteur
d’un ouvrage à paraître sur les
«C’est un mouvement armé, qui
possède une vision très moralisante de la société, qui insiste sur la
centralité du droit et de la vision qu’il en a – la charia – notamment grâce
à ses tribunaux». Un extrait du documentaire Afghanistan : vivre en pays taliban,
diffusé sur Arte, illustre le contrôle perpétuel des mœurs en
territoire taliban par les patrouilles de la police du «ministère pour
la promotion de la vertu et la répression du vice» : «La première chose
qu'on fait [en arrivant dans un village], c'est fermer l'école, car elle
suit le programme scolaire du gouvernement afghan, explique un commandant
taliban. A la place, on installe nos propres écoles religieuses qui suivent
notre programme et forment les talibans».
«Ce sont des islamistes sunnites
extrêmement conservateurs, dont le but est d'avoir un véritable gouvernement
islamique, un État et une société basés sur une interprétation bien plus
stricte de l'islam», précise Ashley Jackson sur Franceinfo.
Chercheur à
l'Institut royal supérieur de défense (IRSD), Nicolas Gosset n’a guère de
doute, selon lui, sur le type de gouvernance qu'ils vont privilégier : «L'Afghanistan
actuel est déjà une république islamique. Quand des personnes me disent
craindre l'instauration de la charia dans le pays sous le régime taliban, je
réponds que la loi islamique y est déjà d'application. Ce que les
insurgés veulent imposer comme gouvernance, c'est leur conception ultrarigoriste
de la charia. Ils vont expurger le pays de toute influence moderniste.…
Les témoignages qui commencent à filtrer depuis les régions d'Afghanistan
qu'ils contrôlent indiquent la persistance de schémas islamistes
hyperconservateurs : ils imposent aux femmes l'interdiction de travailler, de
se déplacer dans l'espace public sans être accompagnées d'un familier masculin.
Les écoles non religieuses doivent fermer leurs portes. Les radios et les
télévisions, interdites entre 1996 et 2001, sont cette fois autorisées, mais
elles ne peuvent plus diffuser des voix de femmes et de la musique en dehors
des chants religieux et prières». [2]
Les hommes
devraient garder une barbe longue, assister aux prières sous peine d'être
battus et seraient contraints de porter l'ample vêtement traditionnel, le
salwar kameez. Le groupe continuera de recourir à des méthodes brutales :
mains coupées pour les voleurs, exécution des homosexuels, exécutions sans
procès, pendaisons publiques et refus des droits égaux pour les femmes. «L’immoralité,
l’indécence et la circulation d’une culture non islamique s’est étendue au nom
des droits des femmes», avait déclaré en 2019 Shir Mohammad Abbas
Stanikzai, l’un des principaux négociateurs du groupe. Pour les femmes, port du
voile intégral, mariage forcé avec un taliban permis. Les femmes accusées de
crimes comme l'adultère sont fouettées et lapidées à mort.
Finances et culture du Pavot
Les talibans
s'autofinancent
dans les zones tombées sous leur emprise... S'ajoutent à ces ressources les
revenus de la contrebande, du racket, des rançons, du trafic
d'œuvres d'art et de la drogue... Ils sont aussi financés par certains
donateurs du Golfe, grandes fortunes ou fondations de charité islamistes.
L'argent de la drogue est une source de financement considérable (entre 3 et 6 milliards de dollars selon le cours de l'opium). La culture du pavot fait vivre le tiers de populations agricoles. 90% de l'opium, et par conséquent de l'héroïne consommée dans le monde, vient d'Afghanistan.
La modernité de Kaboul 2.0
Kaboul est
une ville de six millions d'habitants culturellement dynamique, avec ses dix
universités, ses médias, ses nombreuses ONG. Les bigots talibans vont imposer à
des pans entiers de la société afghane leurs vues restrictives, ce qui pourrait
susciter de la violence. Les victimes de leur intégrisme intransigeant seront
surtout les femmes, les classes moyennes urbaines, les professions
intellectuelles. L’exemple de l’Iran
prouve que le retour au moyen-âge est possible avec l’élimination de la classe
moyenne.
Pour Bertrand
Vergely et Edouard Husson [3] : «La prise de Kaboul par les talibans est un
événement très grave. …s’agissant du message qui est lancé, il importe d’ouvrir
les yeux. Il y a quelques années, le maire musulman d’une ville belge a
clairement expliqué devant les caméras que cela prendrait le temps que cela
allait prendre mais au bout du compte l’islam allait prendre le pouvoir. «S’il
faut cent ans, nous saurons attendre cent ans», n’a pas hésité à dire ce maire.
L’Occident a commencé par faire mine de ne pas entendre. Puis, quand ce propos
est revenu sur le devant de la scène, ceux qui le tenaient ont été traités de
complotistes, d’islamophobes, de complices nauséabonds de l’extrême-droite.
Dans cet élan de tolérance envers l’islamisme, certaines militantes féministes
d’extrême gauche sont allées même jusqu’à défendre le voile islamique au nom de
la liberté de la femme musulmane. Au point qu’Elisabeth Badinter a pris la
plume afin de leur rappeler la violence qui se cache derrière le voile.
Aujourd’hui, avec la prise de Kaboul, le message lancé par le maire belge
musulman est en train de se réaliser…. Aujourd’hui après 42 ans de guerre, leur
acharnement a payé. Ils ont gagné. Ils ont compris que l’on gagne à l’usure.
Pour l’Occident, le message est clair. L’islamisme triomphera à l’usure. En
rentrant à Kaboul, les talibans ont mis fin au sentiment de sécurité de
l’Occident avec un message clair : «Regardez-nous bien. Les prochains que
nous aurons à l’usure, ce sera vous».
La chute de Kaboul, un “coup de fouet” donné aux islamistes radicaux
Les médias
arabes sont largement d’accord pour considérer que la victoire des talibans
risque de provoquer un regain de l’islamisme radical. C’est un «coup de
fouet vicieux pour ranimer l’islamisme radical», déplore également
l’éditorialiste Mashari Al-Thaydi dans le titre saoudien Asharq Al-Awsat. «Le
danger n’est pas seulement que [les talibans] accueillent Al-Qaida ou d’autres
organisations du même genre. Le danger est surtout qu’on crée une version
sunnite du régime iranien khomeyniste. Le
président des talibans se veut un commandeur des croyants au même titre que le
guide suprême iranien».
Un signal d’alarme pour Israël
«La
chute de Kaboul est un signal d'alarme pour l'establishment de la sécurité
israélienne afin qu'il commence à sortir des sentiers battus »
Ben-Dror Yemini [4]. Concluons avec Jonathan S.
Tobin [5] : «Disgrâce. Le coût de la disgrâce n'est pas
bon marché. Les Américains surmonteront l'humiliation qu'ils peuvent ressentir
face à la catastrophe en Afghanistan. Mais des alliés comme Israël doivent
tirer des conclusions sur le déclin des États-Unis en tant que puissance
mondiale. …Les Israéliens, doivent à juste titre se demander comment ils
peuvent s'appuyer sur un gouvernement comme celui dirigé par Biden alors que
les menaces d'autres islamistes - comme le régime iranien, ses alliés et ses
auxiliaires - continuent de se renforcer».
[1] Valeurs
Actuelles, 17 août 2021.
[2]
Vif/L'Express 17/08/21 Belgique
[3] Atlantico 18/8/21
[4] Ynet 16.08.21
[5] JNS Jewish New
Syndicate-16 août 2021
Albert Naccache
Temps et Contretemps, 25 août 2021
