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03 septembre 2021

La stratégie sournoise des Talibans aux yeux doux

 Plusieurs qualificatifs ont été utilisés pour qualifier le retrait dramatique d’Afghanistan de la plus grande puissance mondiale, mais les termes d’humiliation et d’incertitude reviennent souvent. Humiliation car ceux que l’on considère comme des miliciens en haillons ont eu raison de la plus forte armée du monde ; incertitude car ceux qui comptent sur les États-Unis et leur parapluie nucléaire ont à présent des doutes sur la réalité de leur protection.

Les hommes politiques ne tiennent pas compte des leçons qui leur sont données par des tiers sinon ils auraient tiré les conséquences de la déroute soviétique subie il y a trente-deux ans en Afghanistan. Et pourtant les Soviétiques n’étaient pas des enfants de cœur et leurs méthodes n’avaient rien à envier à celles des Talibans. Leurs techniques expéditives auraient dû décourager toute contestation au sein d’un pays muselé mais ce ne fut pas le cas.

En fait, les Américains auraient dû apprendre à connaitre le pays et ses habitants avant de l’occuper. Ils pensaient qu’il suffisait d’inonder l’Afghanistan de dollars et d’armements pour le dompter. Ils n’ont pas compris que des paysans pauvres mais déterminés et intoxiqués par la religion pouvaient être de farouches combattants. Les Américains auraient dû se rendre compte que les populations ne peuvent pas se libérer si elles ne le souhaitent pas. Pourtant, les Talibans et l’armée régulière sont constitués d’hommes de même origine, de même nature et de même force mais les uns sont volontaires et déterminés tandis que les autres ont choisi d’être assistés pourvu qu’ils aient des dollars en poche et que des étrangers se chargent de leur protection.


La crainte d’une guerre civile n’est pas réaliste car les Afghans ont depuis longtemps déposé les armes. Quelques points de fixation existent mais cela ne suffit pas à mettre en cause le pouvoir taliban. L’Afghanistan a signé la fin de la puissance mondiale américaine parce que ses habitants sont las d’une guerre qui dure depuis 40 ans. Ils aspirent à la tranquillité même sous domination talibane pourvu qu’on les laisse exploiter librement leurs champs d’opium. Ils ne voient aucun intérêt à porter des armes. Tout a changé dans ce pays. L’argent a pris le pas sur l’idéologie au point que la population est prête à accepter de subir les atrocités des Talibans.

Mais les choses ont évolué car le temps des Talibans de 1990, primitifs, sectaires, fanatiques, façonnés par la pauvreté et la souffrance est révolu. Ceux de 2021 ont beaucoup appris et ont même acquis des diplômes universitaires. Ils ont compris qu’ils devaient se montrer sous un jour plus favorable avec beaucoup de sournoiserie pour rendre leur combat plus efficace. Ils ne coupent pas des têtes, ou moins, mais ils le font dans le silence des prisons, hors des caméras et des médias qu’ils ont appris depuis longtemps à apprivoiser. C’est en ce sens qu’ils sont plus dangereux parce que leur message est devenu cohérent et ils rassurent en tendant une main tous azimuts.


Au lieu de s’enfermer dans leurs frontières, ils veulent s’ouvrir au monde en faisant croire qu’ils sont dorénavant pacifiques. Leurs ainés ont massacré les chiites hazara, le troisième groupe ethnique le plus important mais les nouveaux venus ont développé des relations étroites avec l’Iran chiite. Ils savent que leur pouvoir des années 1990 avait rendu l’Afghanistan à l’état de misère. Ils ne veulent pas de retour arrière. En 2001, l'opium avait été presque totalement éradiqué avec 84.000 hectares cultivés. En 2017, ce chiffre était passé à 328.000 hectares faisant de l'opium la plus grande activité économique du pays. Ils veulent que cela change. Alors les Talibans font appel à la Chine, la Russie et le Kazakhstan pour qu’ils investissent afin de diversifier leurs sources de revenus ailleurs que dans la drogue.

Mais les Talibans veulent régner sans partage, sans contact avec l'État islamique d'Asie du Sud considéré comme concurrent. Cela rassure les Occidentaux qui comptent sur des guerres intestines pour être à l’abri. Mais malgré des interventions médiatiques rassurantes, les méthodes restent expéditives. Le chef de l’État islamique, Abu Omar Khorasani, a été arrêté à Kaboul aux côtés du chef des espions et du responsable des relations publiques du groupe. Cette opération entrait dans la traque les hauts dirigeants des groupes terroristes régionaux. Alors, les Talibans n’ont donc pas hésité à exécuter Abu Omar Khorasani. Cette exécution se veut rassurante car le message à transmettre aux puissances régionales consiste à leur faire comprendre que les Talibans récusent le désordre.


Les Talibans veulent faire croire qu’il n’existe plus de misogynie dans leurs rangs. Lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir dans les années 1990, ils ont imposé un régime patriarcal très extrémiste et interdit l'éducation des femmes dans tout le pays. De plus, les femmes n'étaient pas autorisées à travailler et ne pouvaient pas quitter leur domicile sans un parent masculin proche. Les Talibans semblent à présent plus ouverts au sujet de l’éducation des filles car beaucoup d’entre elles sont liées aux Talibans. C’est le cas des étudiantes à l'école de Rahman.

 

Cette entorse à l’idéologie rend sceptique. Certains pensent que cette évolution temporaire est due au fait que les Talibans doivent diriger de vastes étendues de l'Afghanistan rural et que leur domination ne peut se faire que progressivement. Il ne faut pas se méprendre sur leurs réelles intentions. Ils se présentent sous un jour nouveau pour mieux tromper les Occidentaux et capter la sollicitude de certains. La réalité est évidente, ils ont cherché à corriger bon nombre des défauts et des lacunes qui ont miné leur régime dans les années 1990. Alors, l'interdiction faite aux femmes et aux filles de participer à l'école a été supprimée et les Talibans ont publiquement déclaré que toutes les femmes devraient avoir accès à l'éducation. Mais dans la pratique aucune école secondaire de filles n’est ouverte dans une zone sous leur contrôle. Cependant pour montrer patte blanche, ils ne fermeront pas les écoles supérieures et les universités pour les filles et les femmes dans les villes. Plusieurs Talibans ont obtenu leurs diplômes dans ces institutions.

Les Talibans tentent de donner des gages à la communauté internationale en évitant les affrontements avec les troupes américaines, les arrestations de masse et en décidant une amnistie générale pour les fonctionnaires. Mais cela n’a pas empêché la rancune à l’égard de Khasha Zwan, humoriste et esprit libre connu pour ses vidéos postées sur Internet, dans lesquelles il se moque des Talibans. Ils sont venus le chercher chez lui pour le trainer de force dans une voiture. Il a tenté en vain de faire rire ses bourreaux avant de se faire assassiner. Cette image est la plus adaptée à leur cynisme.

Les Talibans ont été surpris par leur victoire rapide et se trouvent contraints de régler la crise sanitaire qui prend des proportions énormes et la situation économique qui frise la faillite. Ils savent que l’échec économique plombera leur situation politique comme à l’occasion de leur première prise de pouvoir. Alors ils ont demandé aux Talibans des rues de se comporter avec courtoisie avec les femmes et les commerçants pour permettre à la population de reprendre vie dans la cité. La nouvelle stratégie doit rassurer. 

Mais ces épisodes dramatiques comportent un message aux alliés des Américains, aux Israéliens et aux Saoudiens en particulier. Ils peuvent être à abandonnés à tout moment. Cela rappelle l’affirmation pertinente d’Henry Kissinger : «il peut être dangereux d'être l'ennemi de l'Amérique, mais d'être l'ami de l'Amérique est fatal».

Jacques Benillouche,

Temps et Contretemps, le 25 août 2021

 

01 septembre 2021

Talibans 2.0 par Albert Naccache

 

L'abandon brutal de l’Afghanistan par les États-Unis vient achever une guerre déjà perdue depuis longtemps. Les talibans viennent de liquider un régime et une armée minés par la trahison et la corruption et peuvent s’enorgueillir d’avoir chassé les Américains et leurs alliés occidentaux. L’évacuation des civils se fait dans des conditions dramatiques.


 

Dans le bourbier afghan, les Etats-Unis ne laissent pas seulement leur honneur, comme en 1975 à Saigon, mais leur crédibilité», explique le chroniqueur Dominique Jamet [1]. Mais pour les Talibans, la guerre est finie. Lors de leur première conférence de presse à Kaboul, les talibans ont assuré que la guerre était terminée, que tous leurs adversaires seraient pardonnés et que les femmes seraient respectées selon «les principes de l'islam». Ils avaient auparavant annoncé une amnistie générale pour tous les fonctionnaires appelant chacun à reprendre ses «habitudes de vie en pleine confiance».

Tout autour du pays, les chancelleries s’activent. La Chine, la Russie, l’Iran n'ont pas fermé leurs ambassades, au contraire ils indiquent leur volonté de normaliser les relations avec les talibans perçus comme des interlocuteurs légitimes. Satisfaite de l’humiliation américaine, la Chine a indiqué qu’elle souhaitait des «relations amicales» avec les talibans. La Chine avait fourni une partie importante des armes qui ont servi à la conquête du pays. La Russie a estimé que les assurances des talibans en matière de liberté d'opinion constituaient un signal positif. La Turquie a aussi salué les messages positifs des talibans et les courtise. La Turquie, qui dispose de 500 soldats affectés à la sécurisation de l’aéroport de Kaboul dans le cadre de sa mission au sein l’OTAN, propose de les maintenir sur place après le retrait des forces occidentales. L’OTAN ne prendra aucune mesure de représailles contre cet allié indélicat.

En France, c’est déjà la logique opportuniste du Quai d’Orsay qui l’emporte. «Il faut dialoguer avec les talibans, sinon ce sont les plus radicaux qui vont l'emporter» déclare le diplomate Jean-Yves Berthault. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian ne veut pas fermer la porte au dialogue avec les talibans. «Ce n’est pas la même génération» que ceux qui contrôlaient le pays entre 1996 et 2001, a-t-il indiqué mardi à Radio France. «Ils déclarent vouloir acquérir de la respectabilité, de l’honorabilité. Ils ont annoncé qu’ils respecteraient les droits acquis au cours des 20 dernières années en Afghanistan». En fait la France ne dispose d’aucune liberté de manœuvre.


Les talibans ont certes évolué depuis les années 1990 en modernisant notamment leurs rapports à l’étranger et à la technologie, en tolérant l’usage de la télévision ou des téléphones. Ainsi leurs porte-paroles n’hésitent plus à publier déclarations et communiqués de presse sur les réseaux sociaux. Mais ils veillent scrupuleusement au respect de leurs règles fondamentalistes.

Le mouvement est au départ essentiellement constitué de Pachtounes, l’ethnie majoritaire du pays. Le noyau du groupe reste constitué de cléricaux issus des madrasas, les écoles coraniques pakistanaises qui continuent jusqu’à aujourd’hui de représenter un vivier de recrutement majeur du groupe. Talib ou taleb signifie étudiant en arabe. Près de 80. 000 soldats sont en grande partie recrutés parmi la population locale. Mais ils bénéficient des bases arrière mises en place par les talibans au Pakistan, qui permettent l’entraînement des recrues et le soin des soldats blessés dans des hôpitaux pakistanais.

Adam Baczkochercheur à Sciences-Po Paris et auteur d’un ouvrage à paraître sur les 

 «C’est un mouvement armé, qui possède une vision très moralisante de la société, qui insiste sur la centralité du droit et de la vision qu’il en a – la charia – notamment grâce à ses tribunaux». Un extrait du documentaire Afghanistan : vivre en pays taliban, diffusé sur Arte, illustre le contrôle perpétuel des mœurs en territoire taliban par les patrouilles de la police du «ministère pour la promotion de la vertu et la répression du vice» : «La première chose qu'on fait [en arrivant dans un village], c'est fermer l'école, car elle suit le programme scolaire du gouvernement afghan, explique un commandant taliban. A la place, on installe nos propres écoles religieuses qui suivent notre programme et forment les talibans». 

«Ce sont des islamistes sunnites extrêmement conservateurs, dont le but est d'avoir un véritable gouvernement islamique, un État et une société basés sur une interprétation bien plus stricte de l'islam», précise Ashley Jackson sur Franceinfo.

Chercheur à l'Institut royal supérieur de défense (IRSD), Nicolas Gosset n’a guère de doute, selon lui, sur le type de gouvernance qu'ils vont privilégier : «L'Afghanistan actuel est déjà une république islamique. Quand des personnes me disent craindre l'instauration de la charia dans le pays sous le régime taliban, je réponds que la loi islamique y est déjà d'application. Ce que les insurgés veulent imposer comme gouvernance, c'est leur conception ultrarigoriste de la charia. Ils vont expurger le pays de toute influence moderniste.… Les témoignages qui commencent à filtrer depuis les régions d'Afghanistan qu'ils contrôlent indiquent la persistance de schémas islamistes hyperconservateurs : ils imposent aux femmes l'interdiction de travailler, de se déplacer dans l'espace public sans être accompagnées d'un familier masculin. Les écoles non religieuses doivent fermer leurs portes. Les radios et les télévisions, interdites entre 1996 et 2001, sont cette fois autorisées, mais elles ne peuvent plus diffuser des voix de femmes et de la musique en dehors des chants religieux et prières». [2]

Les hommes devraient garder une barbe longue, assister aux prières sous peine d'être battus et seraient contraints de porter l'ample vêtement traditionnel, le salwar kameez. Le groupe continuera de recourir à des méthodes brutales : mains coupées pour les voleurs, exécution des homosexuels, exécutions sans procès, pendaisons publiques et refus des droits égaux pour les femmes. «L’immoralité, l’indécence et la circulation d’une culture non islamique s’est étendue au nom des droits des femmes», avait déclaré en 2019 Shir Mohammad Abbas Stanikzai, l’un des principaux négociateurs du groupe. Pour les femmes, port du voile intégral, mariage forcé avec un taliban permis. Les femmes accusées de crimes comme l'adultère sont fouettées et lapidées à mort.

Finances et culture du Pavot

Les talibans s'autofinancent dans les zones tombées sous leur emprise... S'ajoutent à ces ressources les revenus de la contrebande, du racket, des rançons, du trafic d'œuvres d'art et de la drogue... Ils sont aussi financés par certains donateurs du Golfe, grandes fortunes ou fondations de charité islamistes. 

L'argent de la drogue est une source de financement considérable (entre 3 et 6 milliards de dollars selon le cours de l'opium). La culture du pavot fait vivre le tiers de populations agricoles. 90% de l'opium, et par conséquent de l'héroïne consommée dans le monde, vient d'Afghanistan.


La modernité de Kaboul 2.0

Kaboul est une ville de six millions d'habitants culturellement dynamique, avec ses dix universités, ses médias, ses nombreuses ONG. Les bigots talibans vont imposer à des pans entiers de la société afghane leurs vues restrictives, ce qui pourrait susciter de la violence. Les victimes de leur intégrisme intransigeant seront surtout les femmes, les classes moyennes urbaines, les professions intellectuelles.  L’exemple de l’Iran prouve que le retour au moyen-âge est possible avec l’élimination de la classe moyenne.

Pour Bertrand Vergely et Edouard Husson [3] : «La prise de Kaboul par les talibans est un événement très grave. …s’agissant du message qui est lancé, il importe d’ouvrir les yeux. Il y a quelques années, le maire musulman d’une ville belge a clairement expliqué devant les caméras que cela prendrait le temps que cela allait prendre mais au bout du compte l’islam allait prendre le pouvoir. «S’il faut cent ans, nous saurons attendre cent ans», n’a pas hésité à dire ce maire. L’Occident a commencé par faire mine de ne pas entendre. Puis, quand ce propos est revenu sur le devant de la scène, ceux qui le tenaient ont été traités de complotistes, d’islamophobes, de complices nauséabonds de l’extrême-droite. Dans cet élan de tolérance envers l’islamisme, certaines militantes féministes d’extrême gauche sont allées même jusqu’à défendre le voile islamique au nom de la liberté de la femme musulmane. Au point qu’Elisabeth Badinter a pris la plume afin de leur rappeler la violence qui se cache derrière le voile.  Aujourd’hui, avec la prise de Kaboul, le message lancé par le maire belge musulman est en train de se réaliser…. Aujourd’hui après 42 ans de guerre, leur acharnement a payé. Ils ont gagné. Ils ont compris que l’on gagne à l’usure. Pour l’Occident, le message est clair. L’islamisme triomphera à l’usure. En rentrant à Kaboul, les talibans ont mis fin au sentiment de sécurité de l’Occident avec un message clair : «Regardez-nous bien. Les prochains que nous aurons à l’usure, ce sera vous».

La chute de Kaboul, un “coup de fouet” donné aux islamistes radicaux

Les médias arabes sont largement d’accord pour considérer que la victoire des talibans risque de provoquer un regain de l’islamisme radical. C’est un «coup de fouet vicieux pour ranimer l’islamisme radical», déplore également l’éditorialiste Mashari Al-Thaydi dans le titre saoudien Asharq Al-Awsat. «Le danger n’est pas seulement que [les talibans] accueillent Al-Qaida ou d’autres organisations du même genre. Le danger est surtout qu’on crée une version sunnite du régime iranien khomeyniste. Le président des talibans se veut un commandeur des croyants au même titre que le guide suprême iranien».

Un signal d’alarme pour Israël

 «La chute de Kaboul est un signal d'alarme pour l'establishment de la sécurité israélienne afin qu'il commence à sortir des sentiers battus » Ben-Dror Yemini [4]. Concluons avec Jonathan S. Tobin [5] : «Disgrâce. Le coût de la disgrâce n'est pas bon marché. Les Américains surmonteront l'humiliation qu'ils peuvent ressentir face à la catastrophe en Afghanistan. Mais des alliés comme Israël doivent tirer des conclusions sur le déclin des États-Unis en tant que puissance mondiale. …Les Israéliens, doivent à juste titre se demander comment ils peuvent s'appuyer sur un gouvernement comme celui dirigé par Biden alors que les menaces d'autres islamistes - comme le régime iranien, ses alliés et ses auxiliaires - continuent de se renforcer». 

[1] Valeurs Actuelles, 17 août 2021.

[2] Vif/L'Express 17/08/21 Belgique

[3] Atlantico 18/8/21

[4] Ynet 16.08.21

[5] JNS Jewish New Syndicate-16 août 2021

 

Albert Naccache

Temps et Contretemps, 25 août 2021