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17 mars 2016

Juifs et musulmans français dans l’œil américain


L’historien Ethan Katz vient de publier aux Etats-Unis un livre sur les relations entre musulmans et juifs, de l’Afrique du Nord à la France. Un ouvrage qui permet de sortir de l’impasse une relation ancienne étouffée dans des débats identitaires et coloniaux.

Les historiens des Etats-Unis nous ont souvent été d’un grand secours pour penser certains traumatismes de la mémoire collective française. Comment aurions-nous abordé la période de la collaboration sans les travaux de Robert Paxton ? Celle de l’archaïsme des terroirs sans Eugen Weber ? Celle de la guerre d’Algérie sans Todd Shepard ? Un nouvel ouvrage signé par Ethan Katz et publié à nouveau outre-Atlantique vient bousculer certains préjugés tenaces et ouvrir nos horizons. L’auteur, maître-assistant d’histoire à l’université de Cincinnati, qui a déjà participé au beau travail collectif de Benjamin Stora et Abdelwahab Meddeb, Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours (1), s’insère dans cette lignée d’historiens qui se réfèrent à une mémoire collective commune sur la longue durée.

«Pourquoi les échanges entre juifs et musulmans d’Afrique du Nord sur le territoire de la France métropolitaine sont-ils automatiquement présentés comme liés à des réseaux de solidarité ou à des conflits ethnoreligieux de nature transnationale ?» lance l’auteur au début de The Burdens of Brotherhood, Jews and Moslems from North Africa to France (Harvard University Press, 480 pp., 2015) - «les devoirs d’une fraternité : juifs et musulmans entre l’Afrique du Nord et la France». Il y offre une tout autre représentation de ces interactions qu’il décrit comme une «tapisserie de possibles beaucoup plus riches et beaucoup plus complexes» qu’on ne l’imagine : elles sont marquées, affirme-t-il, par des phases d’une remarquable fluidité suivies par d’autres, déchirées par les brutalités et les divisions. Dans cette grande enquête qui porte sur près d’un siècle (de 1914 à nos jours), juifs et musulmans en terre française sont ainsi considérés tout à la fois comme «alliés et opposants politiques, compagnons de musique et de sport, voisins, amis et même amants»

Ainsi, ce livre subtil pulvérise deux représentations fréquemment partagées : celle qui dépeint juifs et musulmans comme ennemis inéluctables et celle qui réduit, mécaniquement, au simple conflit israélo-palestinien les causes de leurs tensions. Avec la description de microsociétés nord-africaines dans des villes telles que Paris, Sarcelles, Strasbourg et Marseille, l’historien insiste pour donner aux relations entre juifs et musulmans non pas la forme d’un duo, mais bien celle d’un trio, en les réinsérant dans une histoire triangulaire avec la France. Sans la prise en compte des positions déterminantes de la France comme «Etat-nation impérial» (2) insiste Katz, on passe à côté d’un élément fondamental. De fait, les relations entre juifs et musulmans ont, selon lui, «façonné la France moderne comme espace méditerranéen, avec ses paradoxes et ses possibles». Plus : elles en sont peu à peu devenues le véritable révélateur.

Avec sa tentative d’insérer une microsociologie interactionniste à la Erving Goffman au cœur d’un ouvrage historique à partir d’un considérable travail d’archives nourri de nombreuses cartes et photos, Katz parvient à dresser une fresque bariolée et foisonnante de ces deux communautés liées par une histoire commune de plus d’un millénaire. Parmi les moments les plus originaux du livre, on retiendra les gestes de solidarité entre soldats juifs et musulmans d’Algérie dans les régiments de zouaves ou de tirailleurs pendant la Première Guerre mondiale, ou bien la description des espaces de convivialité partagés dans les cafés du Bas Marais au cours des années 20 et 30, autour du groupe de musique arabo-andalouse El Moutribia avec Edmond Yafil (juif algérien) et Mahieddine Bachtarzi (musulman algérien).

Ces moments de fraternité restaient pourtant entachés «de considérables disparités» dues à la profonde asymétrie dans la relation que la France entretenait face aux deux groupes. En effet si, en 1870, le décret Crémieux avait conféré la citoyenneté française aux 37 000 «indigènes israélites d’Algérie», les 3 millions de musulmans y étaient régis par le code de l’indigénat (1881) qui instaura pour eux un statut juridique d’exception et autorisa la dépossession de leurs terres. Comment ne pas revenir sur cette asymétrie pour rendre compte, par exemple, des tristes émeutes de Constantine, au mois d’août 1934, lorsque la figure du juif fut stigmatisée à cause de son rôle d’intermédiaire, privilégié par le colonisateur ? Comment ne pas souligner que la France, troisième composante de cette relation triangulaire, joua un rôle majeur dans les tensions et les conflits entre juifs et musulmans d’Algérie, précisément à cause de sa politique coloniale qui imposa cette asymétrie ? Si, dans la France d’aujourd’hui, on peut se réjouir de la publication de la recherche d’Ethan Katz, c’est dans la perspective d’une histoire-monde qui a enfin supplanté les récits des Etats-nations estampillés par une marque nationale ou identitaire.

Mais on se réjouirait encore davantage si The Burdens of Brotherhood était bientôt traduit en français. Ce livre aurait sa place quelque part dans la nouvelle fresque dessinée par Patrick Boucheron lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, en référence à la géographie arabe d’Al-Idrissi au XIIIe siècle, dans laquelle se «devine ce monde réticulaire des passeurs et des traducteurs, des communautés marchandes et des diasporas juives, ce monde de comptoirs, de transactions, de confiances au long cours» (3). Au moment où notre pays, ébranlé par les peurs, s’engage dans des mesures telles que la prolongation de l’état d’urgence ou la déchéance de nationalité, il n’est pas inutile de se pencher sur un travail qui rappelle la complexité et la richesse des relations entre juifs et musulmans en France métropolitaine, et qui met l’accent sur les dégâts peut-être irrémédiables que peuvent parfois produire certaines décisions politiques.

Tribune de Annie Cohen-Solal,
Libération, le 15 février 2016

(1) Albin Michel (2013), 1 152 pp., 69 €. (2) Selon la définition de Gary Wilder dans The French Imperial Nation-State : Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars, The University of Chicago Press Books, 352 pp., 2005. (3) Ce que peut l’histoire, 17 décembre 2015.

13 juin 2013

Rapport de la Commission du CRIF pour les Relations avec les Musulmans, 2012-2013


La commission pour les relations avec les musulmans est une commission crée et installée par les instances du CRIF. Ces dernières lui donnent pour mission de l'éclairer sur l'état des relations avec une population dont la religion est devenue la seconde de notre pays, et de développer des relations avec des personnalités et/ou des associations du monde musulman français, partageant les mêmes conceptions citoyennes. Dirigée actuellement par Jean Corcos, cette commission réunit l’ensemble des responsables désireux de faire progresser le vivre-ensemble en France. Elle comprend, ainsi, des représentants de plusieurs acteurs du dialogue intercommunautaire, comme l'UEJF, la "Fraternité d'Abraham" et "l'Amitié Judéo-Musulmane de France".


Comme suite au drame de l'école Ozar Hatorah de Toulouse, son travail a été structuré selon deux axes principaux : encourager des relations d’amitié avec la majorité pacifique des Musulmans de France, au travers d’un soutien actif aux associations et initiatives travaillant dans le domaine ; collecter et analyser le maximum d’informations sur les menaces de l’islamisme radical, menaces qui concernent aussi bien les Juifs de France que l’ensemble de la Communauté nationale. Dans le cadre de ce dernier chantier, une veille Internet a été mise en place, avec édition de plusieurs notes de synthèse.


Manifestations publiques en partenariat


L'année 2012 a vu deux manifestations en partenariat avec la Grande Mosquée de Paris : le 17 janvier, la première rencontre officielle entre cette institution et le CRIF, à la G.M.P, sur le thème "Juifs et Musulmans, pour une citoyenneté en partage" ; le 22 mai, une visite guidée conjointe a permis la venue des élèves imams et aumônières de l'Institut Ibn Ghazali de la Mosquée de Paris, à l'exposition "Les Juifs dans l'Orientalisme" au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme.

Le CRIF a par ailleurs organisé en avril 2013, en partenariat avec Berbères TV et la Coordination des Berbères de France, une projection du film documentaire « Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah », réalisé par Kamal Hachkar, au Cinéma les trois Luxembourg.


Rencontres


Le CRIF et le Conseil Français du Culte Musulman (C.F.C.M) ont tenus deux réunions de travail. L’Imam Hassen Chalghoumi, accompagné de 4 membres de sa délégation, a été reçu en Commission pour un compte-rendu sur son voyage en Israël et dans les Territoires palestiniens. Ont été ensuite invités en Commission les imams israéliens qui avaient reçu sa délégation en Israël.

Le CRIF a également participé à la Conférence d’Amitié judéo-musulmane organisée à Auxerre par M. Rachid Birbach au nom de la Maison de l’Union méditerranéenne.


Réunions plénières


En 2012-2013, la commission a eu plusieurs réunions plénières, dont 5 avec conférenciers invités : le Professeur Jacqueline Chabbi, universitaire, a présenté un exposé sur "Comment l'Islam est sorti d'Arabie" ; M. Bernard Godard, expert auprès du Ministère de l'Intérieur, a fait une conférence sur "Les Musulmans de France" ; Madame Candice Cohen-Ahnine (zal), avait parlé de l'enlèvement de sa fille en Arabie Saoudite ; Madame Fadila Mehal, militante associative, a fait un exposé sur "Les Musulmans de France, entre citoyenneté et repli identitaire"; l’UEJF est venu présenter le récent voyage de sa direction en Algérie.  

Source : site du CRIF, 10 juin 2013 

Nota :
Je ne vous parle pas au quotidien de l'activité de la Commission que j'ai l'honneur d'animer au sein du CRIF, ce bilan publié sur notre site en est donc l'occasion. Un travail collectif, bien sûr, et dont j'espère avoir l'occasion de vous reparler bientôt.
J.C