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11 décembre 2018

Débat : peut-on encore gouverner à l’heure des réseaux sociaux ?


Introduction :

La France vit une période dramatique, avec une crise sociale entrainant une paralysie partielle de l’économie, et des manifestations violentes, accompagnées souvent de pillages et de destructions. Ni mon blog, ni mon émission ne vont en parler en priorité car cela sortirait de ma thématique ; mais il reste un domaine auquel je suis sensibilisé depuis longtemps : la haine sur Internet, que j’ai souvent évoquée ici en parlant des horreurs qui y sont diffusées, antisémitisme, antisionisme radical – sans oublier le négationnisme et le complotisme évoqués aussi sur le blog dans le passé. J’ai donc compris depuis longtemps que le pire l’emportait souvent sur le meilleur sur les réseaux sociaux. Or Facebook et Twitter sont devenus maintenant les seules sources d’information de la partie la plus révoltée de la société, et on se rend compte que maintenant il est quasiment impossible d’engager un dialogue avec elle : cet article très dense doit donc vraiment être lu en urgence !

J.C

Les autorités de l’État et les élus (et pas seulement ceux de la majorité, ne nous leurrons pas) font face à une défiance d’une ampleur inédite, à laquelle il est bien difficile de trouver une réponse, tant les revendications sont à la fois hétérogènes et individualistes (une par sous-catégorie de la population), irréalistes et contradictoires (davantage de services publics, mais moins d’impôts ; plus de croissance, mais moins de concurrence ; plus de sécurité, mais moins de règles), et déconnectées d’enjeux aussi fondamentaux que le réchauffement climatique ou l’endettement du pays.
Comment expliquer qu’on en soit arrivé là aussi vite ? Le premier constat, c’est que la révolte des gilets jaunes n’est qu’un symptôme de plus d’un mal plus profond, celui qui a conduit au Brexit, à l’élection de Viktor Orban, Donald Trump, Matteo Salvini et Jair Bolsonaro, et qui garantit l’inamovibilité de Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan.
Les causes de ce syndrome sont connues : déclin des idéologies, affaiblissement des corps intermédiaires, pessimisme généralisé, peur du déclin (social, économique, industriel, environnemental, culturel, religieux…), crainte des grands changements (mondialisation, migrations, concurrence internationale, terrorisme, métropolisation…) et opportunisme des marchands de peur et de rêve, qui attisent l’angoisse et la haine, fonds de commerce de leurs prospères PME populistes et médiatiques.
A cela s’ajoutent la toute-puissance des réseaux sociaux, qui bousculent les logiques traditionnelles des mobilisations, de la communication, de l’information et du fonctionnement de l’espace public.

Mobilisation et action

D’abord, ils permettent, sans le moindre moyen financier, humain ou logistique, d’organiser à large échelle l’action de citoyens qui ne se connaissent pas. Sans les réseaux sociaux, il aurait été impossible à des quidams de coordonner si rapidement une protestation de cette ampleur. Le mouvement des gilets jaunes, parti de mobilisations très limitées et dépourvu de toute ressource, a pu acquérir en l’espace d’un mois une ampleur considérable, laissant penser à certains qu’il a désormais vocation à se substituer aux partis, aux syndicats, et même à la représentation nationale.
C’est le sens des trois pages de « directives » adressées par les gilets-jaunes aux parlementaires français, de leur appel à la démission du Président et à la dissolution de l’Assemblée, et de leur volonté de présenter désormais une liste « gilets jaunes » aux élections européennes.
Ensuite, les réseaux sociaux favorisent un discours de protestation et de révolte. Chacun a pu s’en apercevoir : il est presque impossible d’y entamer un dialogue serein et argumenté. Facebook ou Twitter, c’est émotion contre émotion, colère contre colère, indignation contre indignation, outrance contre outrance. Il s’ensuit, soit un dialogue de sourds entre des gens peu capables d’écoute, sans cesse aiguillonnés par des trolls ; soit la constitution de sphères qui s’autonomisent, peuplées de gens qui partagent les mêmes convictions, ici des citoyens qui pensent que le gouvernement fait une politique pour le seul bénéfice des banquiers, là d’autres qui estiment que les gilets-jaunes sont tous des ahuris.

Primat de l’émotion sur les faits

Ce primat de l’émotion a gagné la sphère publique et médiatique. Ce qu’on entend, ce ne sont pas des arguments ou des idées, mais des émotions (« je suis en colère », « y en a marre ») et des perceptions (« je pense que je gagne moins », « on se moque de nous »). Les faits n’ont plus grande importance. C’est le règne de la croyance sur la connaissance : croyance religieuse ou croyance sociale, il en va de même. Que 2 et 2 fassent 4 importe peu si certains pensent que c’est 5 ou 7. Insister sur le fait que l’arithmétique établit clairement que c’est 4 sera perçu comme du mépris ou de la condescendance…
La légitimité d’un mouvement semblant se mesurer au degré d’émotion de ses protagonistes, ils sont incités à l’outrance et à la surenchère dans les arguments, jusqu’à légitimer la violence : « Monsieur le juge, j’ai lancé un pavé sur le CRS, mais, faut comprendre, j’étais très, très en colère. »
Ce qui frappe aussi, outre les CRS et les casseurs, c’est un dévoiement de la logique démocratique. Celle-ci ne doit, en principe, s’appliquer qu’à des choix politiques : le peuple décide de faire ceci ou cela. Mais, de plus en plus, elle s’applique aussi à bien d’autres domaines : à l’art (Maître Gims est le meilleur chanteur, car le plus écouté) ou même à la science (les Américains pensent que le réchauffement climatique n’est pas d’origine humaine ou que la Terre a 5000 ans, et il faut respecter cela).
Qu’une majorité de citoyens viennent à croire que l’on peut s’abstenir de rembourser la dette de la France et que cela n’aura aucune conséquence, et cela devient une vérité. Que l’idée de doubler le SMIC soit largement soutenue, et ça devient option réaliste. La faisabilité des réformes n’est plus un paramètre pertinent.

Au nom d’une démocratie caricaturée

Au nom d’une démocratie mal comprise et des impératifs de l’audimat, sur quelque sujet que ce soit, les médias consultent d’ailleurs l’homme de la rue ou le chroniqueur atrabilaire, plutôt que le savant. Sur le réchauffement climatique, la dangerosité du glyphosate ou la croissance économique, l’avis du citoyen vaut bien celui du Prix Nobel. Prétendre le contraire, c’est mépriser le peuple.
Au nom d’une démocratie caricaturée, on estime ainsi que l’avis de chaque citoyen, en toute chose, a la même valeur. On considère aussi qu’une foule vociférante est le peuple souverain. Que les gilets-jaunes aient voté à plus de 60 % pour le Rassemblement national et la France Insoumise (sondage Slate, 4 décembre), et ne représentent donc qu’une partie minoritaire de l’électorat, importe peu.
S’ajoute à cela la diffusion sans cesse plus grande des fake news par les réseaux sociaux : on aura rarement vu autant d’affirmations péremptoires et d’informations farfelues alimenter un mouvement social. Il est quasiment impossible d’endiguer ce flot, en raison du caractère émotionnel de la mobilisation, de l’hermétisme des sphères des réseaux sociaux qui ne diffusent que des informations conformes à la pensée qui y domine, et du temps nécessaire à la dénonciation d’une fake news.
S’il faut 10 secondes pour affirmer (comme on l’a beaucoup entendu) que la France n’a plus de Constitution ou qu’elle va être « vendue » à l’ONU, il faut 10 minutes pour expliquer d’où viennent ces idées grotesques et pourquoi elles sont fausses.
En outre, la croyance prenant le pas sur la vérité, et la fin justifiant les moyens, quand bien même on démontrerait que, non, la police n’a pas tué 15 personnes lors de telle manifestation, le mobilisé n’en démordra pas, au nom du « ça pourrait être vrai, alors on peut le dire » ou du « les experts et les journalistes sont aux ordres du pouvoir et des banques ».
Ce rapport élastique à la vérité, qui est une constante du discours des populistes, se diffuse désormais à grande vitesse, y compris parmi des citoyens a priori accessibles à la raison.

Un terrain de jeu idéal pour manipuler l’opinion

Les réseaux sociaux sont aussi un terrain de jeu idéal pour les organisations ou officines qui cherchent à manipuler l’opinion. On sait aujourd’hui le rôle qu’elles ont joué dans la campagne du Brexit ou l’élection de Donald Trump. On connaît le soutien indirect apporté par la Russie à des candidats pendant la campagne présidentielle de 2017 en France.
On en saura sans doute plus d’ici quelques semaines sur le rôle des réseaux antirépublicains d’extrême gauche ou droite, royalistes, anarchistes ou ultra-catholiques, dans la mobilisation des gilets jaunes (ce qui n’implique pas, bien entendu, qu’ils souscrivent à leurs idées).
Il ne serait guère surprenant d’apprendre que des pays qui voient d’un mauvais œil l’existence d’un pays stable et progressiste comme la France – et d’un ensemble pacifique comme l’Union – se sont mobilisés sur le sujet aussi, pour favoriser la diffusion des revendications des gilets jaunes et soutenir leur mobilisation.

Effets de contamination et de surenchère

Les réseaux sociaux, comme certains médias à leur remorque, favorisent aussi les effets de contamination et la surenchère : les gilets jaunes protestent contre la hausse du gazole et obtiennent un moratoire ? Qu’à cela ne tienne, lançons-nous (lycéens, étudiants, agriculteurs, ambulanciers…) dans la bataille pour obtenir nous aussi la prise en compte de nos revendications, ou du moins éviter d’être les victimes collatérales des concessions obtenues par les autres – car chacun sait qu’il faut que quelqu’un paie.
Les partis d’opposition et les syndicats sont déconcertés par un mouvement qui leur échappe ? A défaut de pouvoir en prendre le contrôle, mobilisons nos troupes pour surfer sur la vague du mécontentement et profiter de la faiblesse d’un gouvernement aux abois.
La logique d’argumentation qui domine les réseaux sociaux, et les médias d’information continue à travers ces plateaux où des chroniqueurs viennent mesurer leur capacité respective d’outrance et de démagogie, conduit à un relativisme du savoir et de la compétence qu’on a vu poindre aux États-Unis dès les années 1990. Les experts ne savent rien. Les (bons) journalistes sont des menteurs. Les élus des voleurs. Les ministres des incompétents…
On reconnaît, pour un temps encore, la compétence de l’électricien, du pilote d’avion ou du chirurgien (personne ne souhaitant qu’un citoyen lambda s’occupe de son installation électrique, prenne les commandes de l’Airbus où il est installé ou l’opère du genou), mais le haut fonctionnaire est un sot, le professeur un farfelu, le parlementaire un imposteur.
On méprise tout autant l’engagement associatif, partisan, syndical, et l’on nie la compétence et la légitimité de ceux qui donnent de leur temps, toute l’année durant, pour faire avancer des idées et des causes, et savent comment mener une mobilisation et une négociation. Aujourd’hui, celui qui crie le plus fort aura le dessus, quelles que soient ses revendications. L’idée est que, puisque tous les responsables et élus sont réputés avoir échoué à régler les problèmes (réels ou fantasmés) de la France, Jacline Mouraud ou n’importe quel porteur de gilet-jaune ne peut pas faire pire. Ils sont le peuple.
Face à tout cela, que pèsent la raison et l’argumentation ? Rien, ou si peu.
Le gouvernement a commencé à faire des concessions aux gilets jaunes, mais les agriculteurs et les routiers, qui vont subir par ricochet les conséquences de ces décisions, se mobilisent à leur tour. Les lycéens et les étudiants en profitent pour lancer leur révolution quinquennale, avec une certaine fascination pour les méthodes extrêmes de certains gilets jaunes.

Le chacun pour soi, plutôt que l’intérêt général

Comment gérer une société dans laquelle chacun veut plus sans se soucier du fait que toute dépense publique doit être financée et que toute décision a des conséquences négatives ? Une société dans laquelle le sens de l’intérêt général a cédé la place au chacun pour soi ? Une société où l’on ne se soucie plus de la cohérence des discours et des revendications ? Une société où les citoyens s’en remettent au premier vendeur d’huile de serpent venu ?
L’optimiste pensera que les apprentis révolutionnaires vont tôt ou tard être confrontés à la réalité, aux difficultés bien concrètes de l’art de gouverner et de faire des arbitrages. Mais c’est oublier que, dans un système où priment émotions, impressions et semi-vérités, il est facile de renvoyer la responsabilité de ses échecs sur d’autres.
Observons les populistes de tout poil partout dans le monde : leur impuissance est toujours imputée aux technocrates qui les empêchent de mettre en œuvre leur programme, aux journalistes qui déforment la réalité, ou à des groupes précis de la population qui nuisent aux intérêts du peuple (Mexicains, Polonais, réfugiés ou banquiers, peu importe).
Il faut garder à l’esprit qu’un nombre croissant de citoyens, en France comme ailleurs, pensent qu’il existe des systèmes politiques préférables à la démocratie (on ne dit jamais lesquels) et sont fascinés par les leaders autoritaires ou populistes. Les responsables qui persistent à attiser le conflit ont tort d’estimer que la démocratie est un acquis définitif et qu’ils seront capables de ramasser la mise électorale au terme de la crise. Les premiers sondages montrent qu’ils n’en tirent aucun profit. Ils ne font que le jeu des groupuscules antirépublicains qui ont compris très tôt le parti qu’ils pouvait tirer de ce mouvement social.

Olivier Costa
The Conversation, 7 décembre 2018

14 mai 2017

Islam, Laïcité et manipulations : Isabelle Kersimon sera mon invitée le 21 mai



Retour en France pour le prochain numéro de "Rencontre", que j'ai intitulé "Islam, Laïcité et manipulations". Pour en parler, une invité de qualité, Isabelle Kersimon. Je l'avais déjà reçue pour parler d'un livre qu'elle avait co-écrit, "Islamophobie, la contre enquête", publié aux Éditions Plein Jour. Pour rappel, c'est une journaliste indépendante,  on peut la retrouver en particulier sur le "Huffington Post", et elle publie aussi sur son site dont l'adresse est "islamophobie.org" (en lien permanent).  Ce dont nous allons parler dimanche prochain est hyper médiatisé, pour diverses raisons : la question de l'islam s'est introduite ces dernières années en France comme un élément clivant dans le discours politique ; Marine Le Pen a attaqué Emmanuel Macron sur ces sujets là, lors du débat télévisé de l'entre deux tours ; aujourd'hui, alors que le nouveau Président vient de prendre ses fonctions, il est déjà attaqué pour ses complaisances supposées avec l'islam politique. Il y a des dossiers bien différents : défense de la Laïcité ; terrorisme et sécurité nationale ; zones urbaines sensibles ; immigration ; gestion des réfugiés à l'échelle européenne, mais ils ont un point commun récurrent, "les Musulmans". D'où le mot "Manipulations" mis en titre, au pluriel car ces manipulations peuvent venir de partout.

Parmi les questions que je poserai à Isabelle Kersimon :

-        Votre analyse critique du CCIF, "Collectif contre l'islamophobie en France", vous avait transformée en cible. Or aujourd'hui, d'autres parlent à leur tour de CCIF, mais surtout ils tiennent des discours très alarmistes, l'ensemble des musulmans étant présentés comme une menace. Vous ne les suivez pas, et on vous attaque sur les réseaux sociaux  : pourriez-vous  le raconter ?
-        Vous êtes intervenue depuis longtemps, sur le sujet de la soit disant "mode islamique". Vous aviez révélé l'existence d'un "salon de la femme musulmane" à Pontoise. Dans un long entretien dans le "Figarovox", le 25 mars 2016, vous dénonciez le développement fulgurant de ce marché - avec le soutien intéressé de la Haute couture et des grandes enseignes commerciales -, en disant que "c'était à la fois le signe d'une dérive multi culturaliste des sociétés occidentales et une insulte à la liberté des femmes". Où placer le "curseur" de la Loi ?  
-        A propos des manipulations de la notion de "laïcité". Est-ce que vous ne pensez pas qu'on subit deux discours extrémistes, mais de bords opposés ? D'un côté, il y a la récupération de cette notion par l'extrême droite, qui veut brimer les religions minoritaires ; mais de l'autre côté, quand on entend Mélenchon, il y a à la fois un refus de dénoncer l'islam politique, et un dénigrement de toutes les religions présentées comme également dangereuses : qu'en pensez-vous ?
-        Votre travail de journaliste indépendante vous a conduite à enquêter, à la fois sur le terrain et sur Internet, et vous n'avez pas peur de déconstruire deux affaires qui ont fait beaucoup de "buzz" ; d'abord la fameuse histoire du café de Sevran, tenu par un musulman et qui aurait été interdit aux Femmes : que s'est-il réellement passé ?
-        Autre affaire, celle de Mohamed Saou, qui était le "référent" du mouvement "En marche" dans le Val d'Oise : certains de ses propos postés sur "Facebook" ont été largement diffusés, notamment "Je n'ai jamais été et je ne serai jamais Charlie" après les attentats, et le fait d'avoir notamment défendu Recep Tayyip Erdogan. Emmanuel Macron l'a écarté de ce poste après que la polémique ait pris de l'ampleur : qu'a donné votre propre enquête ?
- Vous avez dénoncé, de façon très documentée, les campagnes de "victimisation" menées par le CCIF, et en particulier le parallèle indécent fait entre les règles de la Laïcité qui ne lui plaisent pas, et les persécutions antisémites sous l'Occupation. En même temps, notre nouveau Président élu a évoqué, sans les assimiler à la Shoah, les crimes commis à l'époque coloniale : pensez-vous que l'on pourra un jour "réconcilier les mémoires" ?


Une émission qui prendra peut-être "à rebrousse poil" beaucoup de mes auditeurs, mais que j'espère dans le droit fil de l'exigence de rigueur que je me suis fixée. Isabelle Kersimon ne peut vraiment pas être accusée de complaisance sur ces sujets, j'espère donc que vous serez nombreux à nous entendre !

J.C

27 février 2014

Hamas, Hezbollah : La fin de la « lutte armée » ou la ruine


Le discours actuel des réseaux sociaux palestiniens et libanais indique qu’une tendance surprenante a émergé au cours des six derniers mois, avec des conséquences capitales pour la conception de la sécurité d’Israël et les défis stratégiques qui se dressent devant lui.

La résistance violente ( muqawama ) menée par le Hezbollah et le Hamas a perdu sa légitimité au sein, respectivement, de la société civile libanaise et de la société palestinienne. Le Hezbollah et le Hamas ont été fondés sur le principe de la lutte armée et de l’action violente, autant comme vision que comme un moyen de libérer les terres arabes de « l’occupation sioniste ». Cependant, depuis le déclenchement du « Printemps arabe », ces deux mouvements ont perdu l’essentiel de leur pouvoir politique, c’est-à-dire le soutien de l’opinion publique arabe, et, plus important que tout, le soutien intérieur de leurs populations.
La stratégie d’usure, par des embardées terroristes tactiques a, en effet, reposé, depuis 30 ans, sur des complicités communautaires, et le sens du secret clanique et familial qui, mettait, partiellement, le "martyr"-héros ou le dirigeant, à l’abri relatif des représailles : on se souvient du tollé soulevé par l’élimination de tel ou tel chef du Hamas, parce qu’il vivait et se protégeait, avec l’accord tacite (ou non) de la population que les voisins, enfants et femmes, lui servaient de "ceinture de sécurité", de bouclier humain. Ira t-on, à ce point, au sacrifice consenti, en cas de nouveau conflit, si on ne partage plus la vision du monde des commanditaires, déclencheurs des représailles ?
Le soutien massif, la sympathie et l’admiration qu’ils ont gagnés au cours des trente dernières années, sur le plan intérieur et dans le monde arabe, s’est dilapidé.

“ L’ennemi de l’Intérieur”

L’un des résultats les plus évidents du “Printemps Arabe” est le changement d’optique des sociétés civiles arabes, des problèmes extérieurs vers ceux, plus préoccupants, de l’intérieur – des politiques étrangères vers les affaires courantes qui agitent ces sociétés -. La société civile dans le monde arabe exige le redressement des injustices. Le nationalisme et l’Islamisme sont remplacés par une demande de démocratisation, de droits et de liberté.
Les sociétés civiles gazaïotes et libanaises, qui ont fait l’expérience de guerres civiles et de luttes violentes et terroristes contre Israël, ne sont plus avides de révolutions ou du renversement des structures politiques et sociales en place. En outre, comme le reflète le discours social des médiaux sociaux, ni les Palestiniens ni les Libanais ne croient plus dans la lutte violente comme moyen légitime, et capable d’être couronné de succès pour accomplir leurs réformes politiques, socio-économiques et nationales. L’analyse des courants d’opinion sur les réseaux sociaux, menée sur plus d’un million de Palestiniens (qui représentent approximativement 35% de la population palestinienne) et un demi-million de Libanais (15% de la population), révèle que, pour la première fois, au cours des 30 dernières années, « l’ennemi de l’intérieur » (le Hezbollah et le Hamas) est conçu comme plus dangereux que celui « de l’extérieur » (Israël).
La société civile au Liban, en général, y compris de larges portions de la population chi’ite, manifeste une opposition largement majoritaire à la politique du Hezbollah en Syrie et au Liban. L’annonce faite par le Président américain Barack Obama, à la fin août, que les Etats-Unis envisageaient de lancer une frappe militaire contre la Syrie, a mis en lumière la profondeur de la vague de critiques contre le Hezbollah, existant dans le pays. De nombreux hommes politiques libanais ont attaqué la politique de l’organisation chi’ite, et même l’allié du Hezbollah, Michel Aoun, membre de la Coalition du 8 mars, a annoncé que, si le Hezbollah intervenait en Syrie, durant l’attaque américaine, il se retirerait de la coalition –qui, de fait, serait automatiquement dissoute.
De nombreuses chaînes de télévision se sont mobilisées pour exercer une pression publique massive sur le Hezbollah, afin qu’il n’intervienne plus, dans la guerre civile syrienne et de nombreux commentateurs et interviewés se sont opposés publiquement à toute action militaire du Hezbollah contre Israël. Le public a « tourné le dos au Hezbollah » et certains ont même tweeté que « le Hezbollah est plus dangereux pour le Liban qu’Israël » . Effectivement, Israël est devenu marginal dans le discours intérieur libanais, les trois thèmes principaux étant : a) la guerre civile syrienne et ses effets sur le Liban, b) la détérioration de la situation sécuritaire et le conflit ethnique libanais ; c) et l’impact intérieur de l’affaiblissement politique du Hezbollah.
Un tableau identique s’applique au Hamas dans la Bande de Gaza. La vague des révolutions dans le monde arabe a conduit à un changement dans le discours intérieur palestinien : d‘une focalisation sur « Israël, l’ennemi extérieur » au « Hamas l’ennemi parmi nous » ; d’un débat sur la lutte nationaliste violente à une discussion sur les droits, la liberté et de meilleures conditions de vie. Le discours Internet révèle que, pour la première fois, depuis la prise de pouvoir du Hamas, une majorité parmi la population de Gaza rêve de renverser le régime du Hamas. C’est la première fois que l’opinion publique gazaïote a indiqué que le public perçoit la politique du Hamas comme une plus grande menace qu’Israël pour son bien-être et sa sécurité.
L’effondrement des Frères Musulmans d’Egypte a accéléré ce processus, et a rendu cruellement évident, sans erreur possible, que le slogan « l’Islam est la solution » n’a pas plus entraîné la prospérité économique, en Egypte que dans la Bande de Gaza.
Au contraire, la situation à Gaza s’est détériorée. L’armée égyptienne a lancé une offensive sans précédent contre le Hamas à Gaza, qui vise aussi bien ses cercles dirigeants, ses tunnels de contrebande d’armes que ses factions terroristes qui manœuvrent entre la Bande de Gaza et le Sinaï. Une « zone de sécurité » a été créée entre l’Egypte et la Bande de Gaza et l’opinion publique, en Egypte, a même commencé à exiger une punition collective à l’encontre de Gaza : ni carburant, ni gaz, ni nourriture. La frontière passant entre l’Egypte et la Bande de Gaza est presque complètement fermée (sauf dans les cas exceptionnels) et les médias d’Etat égyptiens (autant les réseaux sociaux que la presse), ont déclaré que le Hamas est une « entité terroriste » et que les Gazaïotes eux-mêmes sont des « terroristes ». Ils ont même déclaré que le Hamas et Gaza constituent actuellement un danger pour la sécurité nationale du Sinaï et de l’Egypte.

“L’ennemi extérieur"

Une majorité de la société civile libanaise perçoit actuellement la guerre civile en Syrie, la dissolution politique de la Syrie et la consolidation des mouvements radicaux appartenant à al Qaeda comme les véritables dangers pour la stabilité et la sécurité du Liban. Pour sa part, le Hezbollah est inquiet pour la survie du régime Assad, la préservation des routes de contrebande d’armes de Syrie vers le Liban, et des résultats d’un éventuel accord futur en Syrie.
Alors qu’Israël n’est pas considéré comme une menace immédiate pour la survie du Hezbollah, un effondrement de l’actuel système en Syrie et l’émergence d’un nouvel ordre qui comprenne les mouvements jihadistes sunnites, en proximité de la frontière libanaise, mettent directement en péril la sécurité du Liban en général et celle du Hezbollah et de la population chi’ite, en particulier. En plus de cela, parmi les Chi’ites et les partisans du Hezbollah, la muqawama ("résistance" armée) a été reléguée à la troisième place de la liste des priorités, derrière l’intervention du Hezbollah en Syrie et les efforts pour assurer la survie du régime Assad ; les politiques internes au Liban et les problèmes liés à la population chi’ite face aux mouvements du Jihad sunnite. Lorsque le public libanais parle d’un ennemi extérieur, cela ne fait, par conséquent, pas référence à Israël.
Certains Libanais considèrent le régime Assad comme la principale menace, alors que les autres redoutent les mouvements jihadistes radicaux sunnites, opérant actuellement en Syrie.
La vaste majorité du discours social dans la Bande de Gaza concerne, actuellement, l’Egypte et sa politique envers Gaza. Nombreux sont ceux, sur les réseaux sociaux, qui affirment que la politique de l’armée égyptienne envers Gaza est plus dure que celle d’Israël. Le public gazaïote objecte contre les « abus égyptiens » et les sanctions drastiques imposées à l’encontre la Bande de Gaza, qui la transforment en une « prison » avec des interruptions longues d’électricité et, certaines fois, plus d’accès à l’eau potable. On voit souvent des phrases comme « l’Egypte est devenue le geôlier de Gaza » et « ils nous affament et nous punissent », sur les réseaux sociaux. La plupart des manifestations, aujourd’hui, dans la Bande de Gaza, se tiennent sur la frontière de Rafah, qu’elles soient organisées par le Hamas ou par des Gazaïotes exigeant un changement. Et, tout comme au Liban, Israël est relégué à la quatrième place des préoccupations du discours public, derrière : a) la politique égyptienne envers Gaza ; b) la détérioration de la situation économique ; c) la protestation citoyenne contre le Hamas ; d) Israël. Si « l’ennemi parmi nous » est le Hamas, « l’ennemi du dehors » est l’Egypte, non Israël.
Réforme ou effondrement.
Les discours intérieur actuel, portant sur ces deux mouvements de muqawama (« résistance », lutte armée), sur les réseaux sociaux libanais et palestiniens, suggèrent qu’il n’y a que deux options possibles pour l’avenir de ces mouvements : réforme et transformation ou effondrement.
Le Hezbollah est l’élément qui dispose de la plus grande puissance militaire au Liban ; la même chose est vraie pour le Hamas à Gaza, et, par conséquent, aucun mouvement local, ni milice n’est en mesure d’affronter ces mouvements pour les renverser directement.
Quoi qu’il en soit, sans légitimité internationale, arabe, ni en termes de politique intérieure, ces deux mouvements manquent de puissance socio-économique, et perdent ainsi leur capacité à exercer une influence politique dans les zones sous leur contrôle.
Selon le discours des réseaux sociaux, si des élections avaient lieu, actuellement, au Liban et dans la Bande de Gaza, ni le Hezbollah ni le Hamas ne l’emporteraient. C’est la première fois que ce ressentiment très répandu au sein du public résonne avec force, en même temps que l’impression que la moindre tentative de l’une de ces organisations de détourner l’attention publique de leurs propres faiblesses, en activant un nouveau cycle de violence contre Israël, ne ferait jamais que hâter leur chute.

Est-ce la fin de la Muqawama ?

Le discours des médias sociaux pointe ainsi trois conclusions.
La première : les publics gazaïote et libanais ne croient plus que la lutte armée puisse être un moyen efficace pour réaliser leurs aspirations sociales, économiques et nationales. Dans le dialogue sur les médias sociaux, une demande sociale de lutte violente contre Israël n’existe plus .
Deux : ces deux mouvements perdent leur puissance et leur attrait politique. Les slogans utilisés par le Hamas et le Hezbollah : « L’Islam est la solution » et « l’Idéologie fondée sur la lutte armée » perdent à vue d’œil leur légitimité.
Trois : Au bout du compte, ce deux mouvements devront réviser et réformer leurs politiques internes et externes. Sans quoi, il est fort probable que leur popularité continuera de s’effriter et qu’ils finiront par s’écrouler.

Orit Perlov

Adaptation : Marc Brzustowski.

Article original : INSS Insight No. 473, 8 octobre 2013 INSS

The Institute for National Security Studies.