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01 juillet 2015

Sinistres enseignements de la fuite d’Omar el-Béchir le génocidaire




Le président soudanais Omar el-Béchir arrive à Karthoum le 15 juin 2015, 
venant de Johannesbourg

L’Afrique du Sud vient de se déshonorer. Son gouvernement, avec à sa tête le président Jacob Zuma – qui ne cesse de trahir l’héritage de son ancien compagnon d’armes Nelson Mandela – a laissé le président soudanais Omar el-Béchir rentrer paisiblement chez lui. Le sanguinaire dictateur militaro-islamiste, recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide commis au Darfour, participait dimanche 14 juin à un sommet de l’Union africaine réuni à Johannesburg. L’Afrique du Sud, en tant que signataire du traité de Rome ayant institué la CPI, avait l’obligation de l’arrêter. Mais l’Union africaine, véritable association d’entraide des autocrates corrompus régnant sur la plupart des pays du continent noir, est, comme on peut s’en douter, hostile à toute ingérence de la justice internationale dans ses (bonnes) affaires. Comme il se doit, les chefs d’Etat et de gouvernement africains contestent l’autorité de la CPI au nom de l’anti-impérialisme.


Une ONG sud-africaine de défense des droits de l’homme avait pourtant presque obtenu des tribunaux qu’Omar el-Béchir soit interpellé. En effet, l’association Southern Africa Litigation Center (SALC) avait saisi la justice afin de faire appliquer le mandat d’arrêt de la CPI. Suite à quoi un tribunal de Pretoria avait interdit au président soudanais de quitter l’Afrique du Sud en attendant qu’une décision finale soit rendue. La police était même censée devoir l’empêcher de quitter le territoire sud-africain. Mais dès le lendemain matin, lundi 15, il prenait tranquillement l’avion pour repartir chez lui à Khartoum.


Cette fuite programmée et protégée appelle plusieurs constats.

Il s’agit là en premier lieu d’une tragédie pour les peuples de l’Afrique tout entière. Car en se rendant complices de l’impunité dont jouit le responsable de massacres qui ont coûté la vie d’au minimum 300 000 personnes (chiffre de l’ONU, notoirement sous-estimé selon les experts), les autorités sud-africaines donnent un encouragement à tous les despotes du continent. Elles envoient un signe de solidarité à l’égard de ces gangsters qui maltraitent leur peuple, pillent les richesses nationales, assassinent les opposants, tuent les civils.

Par ailleurs, en se drapant des oripeaux d’un anti-impérialisme de pacotille, les dirigeants africains tentent en fait de discréditer les valeurs universelles de la démocratie et des droits de l’homme. Le retour tranquille d’Omar el-Béchir, couvert par l’Union africaine et plus particulièrement par l’Afrique du Sud, est applaudi par tout ce que la planète compte d’ennemis des démocraties occidentales. Il suffit de faire un tour sur les sites pro-Poutine ou pro-Iran (généralement c’est la même chose), sur les pages Facebook des conspirationnistes, de l’extrême droite, des négationnistes et des hystériques de l’«anti-sionisme» (là encore, c’est du pareil au même) pour s’en convaincre. La jonction qui s’est opérée entre dictateurs africains, régimes autoritaires d’Amérique latine ou est-européens et extrême droite mondialisée se cimente un peu plus chaque fois que la justice internationale subit une défaite.

Le prestige du maître sanglant de Khartoum sort renforcé du pied de nez qu’il vient de faire à la CPI. Or l’homme, lié au régime des mollahs chiites iraniens tout en soutenant discrètement certains groupes islamistes armés sunnites, participe de la déstabilisation régionale dont profitent les jihadistes comme ceux de Boko Haram. Porté au pouvoir par un coup d’Etat fomenté par les Frères musulmans en 1989, il possède un pouvoir de nuisance dangereux. Faisant semblant de condamner les terroristes du jihad, il se montre en fait d’une très grande compréhension à leur égard, affirmant sans vergogne lors d’une récente interview à une chaîne européenne qu’ils sont en fait des marionnettes de la CIA et, évidemment, du Mossad. Air connu…

Il faut enfin souligner que ce n’est pas en permettant le retour de ce sinistre individu aux postes de commande de son pays qu’on fera baisser l’afflux de migrants soudanais en Europe. On ne doit pas s’étonner que des dizaines de milliers de gens constamment menacés par l’aviation et les milices du régime, des dizaines de milliers de civils qui ont déjà perdu des membres de leur famille et dont les villages ont été brûlés, cherchent refuge sous nos latitudes. Tout comme Bachar al-Assad en Syrie, Omar el-Béchir est la cause de l’exil de malheureux qui espèrent trouver ici la possibilité d’une vie en sécurité. N’ayant pas été capables jusqu’à présent d’arrêter la main des bourreaux et de les mettre hors d’état de nuire, les grandes puissances démocratiques ne peuvent pas faire moins qu’accueillir leurs victimes.


Bernard Schalscha

La Règle du jeu, 16 juin 2015