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05 novembre 2020

Tunisie, le mal est en nous

Le mal est en nous, tel un vers qui cause des dégâts irréversibles dans un fruit. Ce mal s’est frayé un chemin dans la société tunisienne, non pas depuis 10 ans, mais depuis des décennies déjà. Telle une chenille, il a creusé des galeries, faisant pourrir les fondements de la société. Il a creusé des galeries jusqu’au cœur même de la société. Cela entrainera irrémédiablement la chute de tout ce qui a été construit, de tout ce qui a fait de nous une nation, de cette tunisianité qui se mue de plus en plus en un mirage lointain, à moins d’un sursaut.

Les gens sont étonnés qu’un jeune Tunisien soit l’auteur de l’horrible attentat de Nice. Ils disent qu’il a porté atteinte à l’islam, qu’il n’est pas de nous, que nous ne sommes pas responsables de cette infamie. Permettez-moi d’en douter. Parce que ces mêmes gens, profèrent à chaque acte abject la fameuse phrase : «nous sommes contre le terrorisme…mais». Mais quoi ? «Les Occidentaux ont porté atteinte au sacré, donc en quelque sorte, ils l’ont bien cherché ? C’est eux qui ont commencé donc qu’ils assument dans une certaine mesure ?», autant d’inepties qu’on entend çà et là. Sauf qu’en toute logique, le terme «mais» est à bannir quand il est précédé par le terme «terrorisme». Il s’agit en toute logique d’une justification hypocrite de l’horreur. Et encore, ces gens-là sont les plus gentils.

        À voir les milliers de commentaires sur la toile - exutoire de toutes les vilenies - on se rend compte que la chenille a bien fait son travail. La haine la plus aveugle s’est installée parmi nous, la radicalisation la plus innommable et le complotisme le plus insensé. «Ce sont des impies, ils méritent ce qui leur arrive», «le jeune assaillant est l’instrument de Dieu pour rétablir le véritable message», «quel héroïsme !», «en vrai, ce sont les services français qui ont commis l’attaque pour mieux persécuter les musulmans et s’attaquer à l’islam» …. Nauséabondes pensées que la société charrie. Gare à celui qui s’en offusquera et qui exprimera sa solidarité. Celui-là, c’est le vendu, le traitre à la solde de l’Occident. Nous faisons face à une société devenue usine de la violence, à sa justification et, de là, complice de la barbarie.

L’heure est à la dénonciation des haineux qui voient en l’Autre (pas dans sa portée philosophique, on en est loin) l’ennemi à abattre. L’Autre, celui qui s’exprime, qui pense, qui croit autrement ou ne croit pas, doit se taire à jamais, il doit brûler en un hypothétique enfer fantasmé. L’heure est à admettre les tares qui rongent notre société de l’intérieur. Le déni n’est plus possible. La pensée «takfiriste» [*] avec ses pratiques criminelles est un mal qui ronge la société tunisienne et ses facteurs ont plusieurs facettes. Nous sommes et nous serons les premiers à en faire les frais. Cette idéologie a ses «souteneurs» dans les plus hautes institutions de l’État à commencer par le Parlement. Rached Khiari et Mohamed Affes en exemple. La glorification décomplexée du terrorisme, son blanchiment, sa banalisation, le peuple, dont «l’islam est en colère», la retrouve représentée en ces élus qui restent surtout et avant tout impunis. Pourquoi s’étonner donc qu’une telle idéologie ait pris racine.

Ce qui interloque, cependant, c’est la dernière sortie du président de la République Kaïs Saïed. Le chef de l’État, au lieu de calmer les ardeurs le jour du vil assassinat de Nice, s’est mis à débiter un discours dangereux par son ambiguïté. «La Oumma n’acceptera pas que quiconque vise le prophète». Certains diront qu’il s’agit de son habituelle stratégie de contenter les masses. À mon humble avis, le président croit profondément en chaque mot qu’il a prononcé, en témoigne aussi le communiqué des Affaires étrangères condamnant les caricatures. Indépendamment du faux pas diplomatique, Kais Saïed ouvre la porte en connaissance de cause, ou pas, aux discours de haine, à la perpétuation de tels crimes au nom de la défense de la religion et aux luttes identitaires. Il jette un pavé dans la mare et semble ne pas saisir les conséquences de ces quelques mots.

Si l’on veut que notre société vive en marge de l’Histoire, continuons à porter des œillères. Sinon, il n’est plus possible d’évoluer vers l’établissement d’une démocratie fondée sur la coexistence, la liberté et la citoyenneté, sans éradiquer cette pensée extrémiste : intellectuellement, culturellement et pédagogiquement. Qui aura le bon sens de le faire parmi nos politiques ? Telle est la question.

[*] NDRL : Le takfirisme est une sous-branche du salafisme. Cette famille religieuse issue du sunnisme (la principale branche de l’islam) prône une pratique rigoriste de la religion musulmane, proche de ses premiers fidèles (le terme salaf désigne, en arabe, les «ancêtres», en l’occurrence les premiers compagnons du Prophète).

 

Ikhlas Latif, rédactrice en chef adjointe de « Busness News », Tunis

Temps et Contretemps, 1er novembre 2020

Nota de Jean Corcos :

Faut-il le souligner ? En écrivant ce qu’elle a écrit, cette jeune journaliste tunisienne a fait preuve d’un double courage. D’abord, dire cette réalité sinistre, complotiste et gangrénée par l’islamisme qui est devenue celle de son pays ; cela lui sera reproché sur place. Mais, ensuite et surtout, être publié sur un site franco-israélien comme « Temps et Contretemps » ; cela, selon les « canons » édictés par l’actuel président Kaïes Saïed - nationaliste intégral et antisioniste radical -, peut être considéré là-bas comme de la haute trahison. Courage à elle, et sachons la soutenir si elle devait être persécutée.