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19 octobre 2017

Fethi Benslama: "On fabrique de la chair à jihad industriellement" (2/2)



On peut se radicaliser sans devenir un tueur ou un martyr. Comment comprendre que certains acceptent de donner la mort ou de mourir ?

En effet, toute radicalisation ne se traduit pas par la violence, sinon nous aurions des centaines de milliers de tueurs et pas seulement du côté jihadisme. Mais l’une des valeurs de l’occident moderne, probablement la plus sacrée, celle de la vie, nous voile la réalité ordinaire du désir de mourir et des passages à l’acte. Il y a en France, chaque année, environ 200.000 tentatives de suicide, 10 000 personnes en meurent, dont 1000 jeunes. Mon hypothèse est que la radicalisation violente consiste à transformer en autosacrifice des pulsions suicidaires chez des jeunes happés par l’imaginaire fanatique d’un autre monde meilleur, et d’un au-delà merveilleux. Il faut garder à l’esprit que l’une des difficultés du passage adolescence est le trouble des limites entre la vie et la mort. Certains font des tentatives de suicides mais ne veulent pas mourir, ils aspirent à devenir d’autres personnes en traversant la mort. Après tout, la résurrection est un fondement de la foi chrétienne. Devenir un autre en allant au bout de soi-même, c’est aussi la visée des sports et des aventures extrêmes. D’autre part, il y a des délinquants qui sont prêts à anoblir leurs pulsions antisociales en actes héroïques au service d’une cause suprême. Ils peuvent donc poursuivre leurs exactions au nom d’une loi supérieure, et quoi de plus haut que Dieu ? Il se trouve qu’il y a des suicidaires qui sont en même temps des délinquants et qui veulent se recycler en tuant et en se tuant ; ils se purifient avec le sang des autres. Voilà ceux que la propagande de Daech capte dans ses filets. Un jour, un jeune dans état d’indifférence glaçante m’a dit : “je suis déjà mort, rien ne peut plus m’arriver”. Quelle puissance dans l’impuissance ! Nous savons cliniquement qu’il arrive que des personnes meurent subjectivement, tout en restant vivantes. Nous appelons cela la mort du sujet. Le vivant-mort acquiert une puissance extraordinaire, s’il est recruté pour une cause sacrée et transformé en une sainte arme de destruction de masse.
La propagande d’Al-Qaïda et surtout celle de Daech ont utilisé le ressort du désir et de la facilité de mourir, c’est pourquoi beaucoup de jeunes enrôlés dans le jihadisme répètent les mêmes formules "la mort c’est comme un pincement", "nous aimons la mort comme vous (les occidentaux) vous aimez la vie", etc. Ils prétendent que c’est l’islam. Mais les musulmans n’aiment pas la mort, et le martyr dans la tradition n’est pas quelqu’un qui veut mourir, mais qui trouve la mort en combattant. Il y a donc eu des musulmans qui ont transformé le martyre en un but en soi. Kant disait de l’islam qu’elle est une religion du courage, mais des musulmans l’on changé en religion de la sauvagerie. C’est ce que j’appelle le « surmusulman ». Les musulmans dont le fondement éthique de leur religion est l’humilité doivent lutter contre le surmusulman, non par l’humilité de l’humilié qui se venge, mais par l’humilité de l’humble, sans ressentiment. En fait, sous l’apologie de l’amour de la mort, qui est aussi un vieux slogan fasciste ("Viva la muerte"), il s’agit du schème hégélien dialectique de la lutte entre le maître et l’esclave. Le maître est celui qui est capable de risquer sa vie. En acceptant de mourir, il acquiert une puissance qui subjugue celui qui craint de mourir, veut rester vivant et accepte la soumission. C’est ainsi que l’islamisme violent veut prendre le pouvoir en transformant les jeunes en maîtres de la mort.

La sidération en Europe autour de la motivation de ces nouveaux jihadistes tient-elle au fait qu’on ne comprend pas ou plus ce que peut offrir “l'espérance religieuse” ?

Ce qu’on appelle religion dans l’occident sécularisé aujourd’hui, se limite à l’individu, à des groupes de communion temporaires, aux lieux du culte, à une mémoire et à des symboles, bref un passé désactivé de sa puissance. Ailleurs, dans la majeure partie de l’humanité, la religion a une effectivité qui traverse et organise toute la vie commune au présent. C’est un pouvoir sur les âmes et sur les êtres dans la réalité. Dans les pays sécularisés, l’espoir est placé du côté du progrès social, dans le monde sous l’empire de la religion, mise à part la charité, l’espérance religieuse est en vue de la mort, en tant qu’elle donne accès au monde éternel. Donc quand on parle de religion ici et là-bas, il arrive que l’on soit piégé par un mot qui ne correspond pas à la même réalité anthropologique. Ceci étant, l’occidentalisation du monde qui a commencé avec le colonialisme et se poursuit avec la mondialisation actuelle, sécularise d’une manière irrépressible l’humanité à travers le même modèle technoscientifique et économique. C’est pourquoi, il y a tant de réactions identitaires et de demandes de sens dans le monde. Or, historiquement, l’islamisme, né il y a plus d’un siècle, correspond à la perception par des musulmans du danger de la sécularisation et de l’occidentalisation. L’islamisme s’est présenté comme une défense de l’islam, face aux expéditions militaires occidentales et à l’arrivée avec elles des Lumières. Sous un certain angle, les Lumières signifient l’émancipation de ténèbres religieuses. L’islamisme est une mobilisation de la puissance religieuse contre la sécularisation, qui vient d’un occident qui a désactivé Dieu, mais aussi en interne contre des musulmans qui sont devenus partisans des Lumières et qui veulent que leurs sociétés soient gouvernées uniquement par la raison politique en tant que sphère autonome. D’où le fait qu’aux expéditions armées occidentales, se sont ajoutées des guerres civiles entre musulmans. Plus la sécularisation interne avance et plus l’islamisme devient virulent et auto-immunitaire, au sens où un organisme se détruit en se défendant. L’islamisme est avant tout menaçant pour les musulmans et pour leur civilisation. C’est un fondamentalisme comme on en trouve dans toutes les religions, sauf que celui-ci a été armé dans le jeu géopolitique entre grandes puissances et puissance régionales.

Qu’est ce que la figure du surmusulman que vous décrivez dans votre livre et qui peuple les nouveaux jihadistes ?

L’islamisme a voulu rendre les musulmans capables de résister par tous les moyens religieux à l’occidentalisation du monde musulman. Il a installé dans leurs esprits l’idée de la défection, de la trahison, de l’humiliation et de la culpabilité, et en réaction a prêché la nécessité d’expier, de retrouver la pureté et la piété des ancêtres (le salafisme). Il appelle le musulman à devenir toujours plus musulman qu’il n’est, à en faire la démonstration sur son corps, dans ses manières, par son discours, à travers son mode de vie. C’est l’intensification du fétichisme religieux qui peut être impressionnant, mais aussi ridicule. On peut rencontrer le surmusulman sous la forme de tendances seulement, mais aussi des hommes ou des femmes qui l’incarnent complètement.
Il faut accorder particulièrement attention à la situation des femmes et à la propagation de leur voilement actuel, qui a été précédé d’un dévoilement généralisé à partir des années 50. La femme a été l’un des principaux vecteurs de la sortie du monde traditionnel musulman. Elles étaient confinées dans l’enclos domestique, exclues du monde extérieur, elle étaient considérée comme un objet sexuel total et de ce fait dangereuses pour l’ordre social religieux. Mais en une cinquantaine d’années, on les retrouve partout dans l’espace public. De ce point de vue, on peut parler d’une émancipation partielle des femmes qui s’est produite dans tous les pays musulmans. Or, le discours islamiste tient les femmes pour responsables du changement qui a cassé l’ordre traditionnel gouverné par la religion. En vérité, il n’a pas tort, les femmes sont la subversion de l’islam. Mais alors beaucoup d’entre elles ont intériorisé l’accusation et les reproches, la culpabilité et le désir de racheter leur transgression par le voilement. C’est un mouvement de fond qui dépasse la conscience féminine, car les femmes ont souvent pitié des hommes et du tourment que leur inflige leur invention des dieux. La décision de porter le voile est prise par des jeunes femmes coupables imaginairement d’une nudité destructrice de l’identité de leur communauté. Aussi, beaucoup d’entre elles ne considèrent pas cela comme une soumission, mais comme une affirmation, car sous le voile, il y a le remord. Je parle ici à partir de la clinique et non pour défendre le voile. Car en même temps, l’islamisme utilise le voile comme un étendard de sa conquête, c’est certain. Après avoir culpabilisé les femmes, il se glorifie de leur inculpation subjective comme une victoire. Il espère ainsi retarder leur accès à l’égalité avec les hommes. Si nous ne voulons pas faire son jeu, la démobilisation du voile doit emprunter d’autres voies intelligentes. Qu’on l’ait limité dans l’école, qu’on en interdise son port total dans la rue, c’est bien. Mais poursuivre la focalisation politique sur ce plan n’engendrera que plus de protestation identitaire par le voile. Car le voile est l’effet d’une cause, un symptôme et non le mal.


Les Inrocks.com, 15 mai 2016

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, éditions du Seuil, 148 pages.