Notre radio

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28 février 2005

Quel dialogue aujourd'hui entre Juifs et Musulmans ? Un article publié par le bulletin de l'ATPJT, 2001

Introduction :
Il y a déjà quatre ans, le bulletin de l'Association "Arts et Traditions Populaires des Juifs de Tunisie" publiait un article sous ma plume, au titre un peu dubitatif ... C'était au début de "l'Intifada des Mosquées", alors que la vague d'incidents antisémites venait de débuter en France - et hélas, nous ne devions en connaître le sommet que les années suivantes. C'était aussi quelques mois avant le 11 septembre 2001, cet instant de fracture où nous allions franchement entrer au XXI ème siècle - un siècle débutant par ce qui ressemble tellement à une guerre de religions !
Je vous laisse juger par vous-même si cet article a pris de rides, ou bien si les graines de l'espérance avaient été correctement découvertes dans la boue des évènements. Aujourd'hui, à l'heure où j'écris cette introduction, le peuple libanais va peut-être redécouvrir en même temps la liberté et la démocratie ; les Talibans ont été renversés en Afghanistan ; les Irakiens viennent de connaitre leurs premières élections libres ; et le peuple palestinien, s'il arrive à se libérer de la violence terroriste, pourra aussi connaître le "Printemps arabe" ...
Bonne lecture.
J.C

Parler du dialogue judéo-musulman, vu de sa fenêtre à Paris en ce printemps 2001, peut sembler bien surréaliste six mois après qu’une tempête de haine se soit à nouveau déchaînée au Proche-Orient. Et il ne s’agit pas d’un cyclone local et passager : la violence de la plupart des médias arabes, du Caire à Casablanca en passant par les chaînes de télévision par satellite, l’image horrible d’Israël qui y est véhiculée - on se souvient ici du traitement désastreux du début de « l’Intifada des Mosquées » et des attaques antisémites qu’il suscita - tout cela fragilise durement les résultats obtenus après des années de dialogue et de rapprochement. Faut-il pour autant se décourager et considérer tout l’univers musulman comme un ensemble irréductible et ennemi, des Beurs de banlieue à nos ex-compatriotes de Tunisie, en passant par leurs frères en religion de toute la Planète ? La réponse est à mon modeste avis non, et nous devons aboutir à une telle conclusion, à la fois par intelligence et réalisme.
Notre sensibilité juive, cette terrible expérience historique qui nous permet d’identifier l’ombre d’Amalek là où nos compatriotes sont aveuglés par manque de recul où indifférence à « l’Étranger », tout ceci nous commande bien sûr de voir les choses en face : la menace numéro un qui pèse sur l’avenir du Peuple juif, à travers la destinée de l’État d’Israël mais aussi en Diaspora comme membres de sociétés occidentales et démocratiques, cette menace vient des courants radicaux musulmans. La confrontation, soit entre ces Musulmans et les communautés d’autres religions (minoritaires ou majoritaires), soit entre Musulmans, alimente la majorité des quelque trente conflits recensés aujourd’hui à travers le monde ; la guerre d’usure israélo-palestinienne est la plus médiatisée, mais non la plus sanglante. Or l’intelligence ne peut s’abstraire de l’analyse, et un minimum d’analyse nous apprend qu’il faut aller au delà du visage de l’islam que nous donne la litanie d’exactions des fascistes qui s’en réclament - hier poseurs de bombe du RER ou preneurs d’otages au Liban, égorgeurs du GIA depuis neuf ans en Algérie, et toujours dictateurs sanguinaires à la Saddam Hussein, kamikazes du Hamas, terroristes pratiquant la mondialisation de l’explosif, Mollahs iraniens lapidant au nom de la « Charia », sans parler de leurs rivaux en obscurantisme, les tristes Talibans geôliers des femmes afghanes et dynamiteurs de trésors culturels.
 
Pourquoi donc voir plus loin que ce que nous commande l’émotion ? D’abord parce que la « fenêtre de Paris » que j’évoquais en commençant, permet, à l’ère d’Internet, de voir à la fois très près et très loin. Voir très près, dans mon dix-neuvième arrondissement où malgré la grande peur d’octobre dernier, coexistent pacifiquement les deux communautés et cela au delà d’exactions de jeunes voyous - qui posent, à leur manière, à la fois le problème général de l’insécurité et celui d’une nouvelle forme d’antisémitisme. Curieusement, en ce quartier devenu le plus juif de Paris - avec une composante « tune » bien dynamique - Juifs et Arabes se retrouvent, toujours et comme hier au Maghreb, associés dans les mêmes commerces ou restaurants, et ce, même si la relation « patron-employé » a cette dimension réductrice qui avouons le, ne facilite pas une vraie relation égalitaire de dialogue. Mais aussi voir très loin, à travers les sites WEB de la partie la plus ouverte du monde arabe - je pense à une partie de la presse algérienne, à certains journaux de Beyrouth, à des sites d’opposition aux dictatures de Bagdad ou d’ailleurs. Et c’est d’Israël que nous vient l’exemple, de cet État juif dont en France on nous sculpte trop souvent une image caricaturale, comme la fameuse « Synagogue aux yeux bandés » qui orne la façade de la Cathédrale de Strasbourg. C’est là-bas que des experts, arabologues ou arabisants, procèdent tous les jours à l’examen à la loupe des messages écrits des pays voisins ; de ces patientes lectures sortent des idées simples, pessimistes à court terme pour ce qui est de l’interlocuteur palestinien, relativement optimistes en ce qui concerne le monde arabe, qui ne semble pas prêt pour un nouveau conflit - et cela, par réalisme bien sûr plus que par amour d’Israël, mais faut-il s’en étonner ?
 
Par réalisme aussi, les médias et responsables israéliens, de tous bords à l’exception d’une minorité d’extrémistes (tout peuple en comprend) encouragent, dans le pays et en dehors, le dialogue judéo-musulman sous toutes ses formes. Ils l’encouragent sur les plans culturel, économique, et même religieux (alors que le soulèvement palestinien a joué d’emblée sur cette « corde sensible »), ils l’encouragent pour la bonne et simple raison que le peuple juif, éternel minoritaire, ne peut fermer la porte à une composante essentielle de l’Humanité, qui existera demain comme hier. Et les faits sont là, malgré la tourmente. Bien sûr, comme enfants de la Tunisie et héritiers d’une triple culture, nous autres « Tunes » avons été profondément blessés par la rupture des relations israelo-tunisiennes. Mais trois Pays arabes conservent des légations à Tel-Aviv ; aucun pays non arabe à majorité musulmane n’a rompu avec l’État juif ; la Turquie demeure un allié régional ; les relations demeurent bonnes avec les États du Sud de l’ex-URSS et ceux de l’Afrique noire ; et les appels au « Djihad » lors de tel sommet arabe ou islamique sont restés du vent. Il faut aussi voir au delà du politique : une connaissance plus fine des tendances et ramifications d’un univers déjà plus nombreux que la Chrétienté, nous révèle que c’est dans les contrées de tradition « Soufi », plus tournée vers la mystique individuelle que vers le communautarisme militant, que la coexistence avec les minorités juives a été et reste heureuse. Une information, même superficielle, sur les échanges spirituels qui continuent malgré la tourmente, montre que ce sont les imams de cette tradition, ou ceux qui ici se réclament audacieusement d’un « islam à la française », qui nous tendent la main, tandis que le pire sectarisme est soutenu par les Wahabites d’obédience saoudienne qui, hélas, financent la majorité des mosquées en Europe.
 
Je ne peux pas finir sans évoquer les « Musulmans » qui se définissent comme tels avant tout par référence culturelle, comme beaucoup d’entre nous se définissent comme « Juifs » alors qu’ils ne sont ni pratiquants, ni sionistes au delà d’un soutien naturel à nos frères d’Israël. Ce sont eux que j’ai eu, en majorité, comme invités sur les ondes de « Judaïque F.M », dans l’unique émission sur les ondes parisiennes consacrée spécifiquement au dialogue judéo-musulman. Cette émission continue, malgré l’orage actuel ; avec mes amis et collaborateurs Émile Moatti et Serge Zerah, nous avons décidé d’éviter qu’elle ne soit un lieu d’affrontement à propos d’un conflit dont nous ne sommes pas les acteurs principaux. Intellectuels, journalistes, universitaires, militants de l’intégration, résolument engagés contre l’intégrisme ou le racisme, ils et elles m’ont fait découvrir une élite que - à mon grand regret - trop de « Tunes » continuent d’ignorer cordialement. Certes, des contacts individuels peuvent exister ; la nostalgie réunit facilement les déracinés, il s’agit alors d’une atmosphère à la fois chaleureuse et superficielle autour d’un couscous ou de danses orientales. Mais au delà des souvenirs « cartes postales » du vendeur de jasmin ou du cireur de souliers, il est temps pour l’ensemble de la Communauté juive de France, de communiquer par d’autres canaux avant d’être dépassés par la montée en puissance démographique, économique et culturelle d’une nouvelle composante du paysage français.

Notre émission de radio comme d’autres instances - et à mon avis aussi l’A.T.P.J.T. qui a été un moteur pour la mémoire judéo-tunisienne - doivent continuer, plus que jamais, à encourager le dialogue. Chaque manifestation, aussi réduite soit elle, porte en elle une symbolique de coexistence qui la dépasse largement : récital de musique andalouse d’Enrico Macias, rencontres pacifiques d’artistes sur les plateaux de télévision, enseignement de la Shoah dans des Lycées de banlieue gangrenés par la haine, colloques inter-religieux à l’UNESCO, écoute accordée aux adversaires de l’intégrisme islamiste, réunions d’originaires ou d’anciens élèves, recherches d’universitaires des deux religions qui se penchent, ensemble et en scientifiques détachés, sur un passé commun qui ne fut pas toujours malheureux. Si donc l’intelligence doit nous pousser à réaliser la complexité du monde musulman, le réalisme nous conduit à reconnaître que nous devons y conserver des interlocuteurs ; et que leur tourner le dos serait donner aux pires antisémites, musulmans ou autres, le meilleur des coups de main.

Jean Corcos