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22 septembre 2015

La fabrique européenne des djihadistes

Elie Barnavi


Si l’Europe a du mal à faire une place aux musulmans, c’est parce qu’elle souffre d'une crise d'identité

On connaît désormais la tête de « Jihadi John », le bourreau à l’accent britannique qui a tenu la vedette dans plusieurs scènes d’horreur mises en ligne par l’Etat islamique. Mohammed Emwazi, tel est son nom, né au Koweït en 1988 et immigré en Grande-Bretagne avec ses parents à l’âge de six ans, fut naguère un garçon londonien tout à fait normal, amoureux du foot et du pop, plutôt bon élève par ailleurs, assez en tout cas pour être reçu, une fois ses études secondaires achevées, à l’université Westminster de la capitale.

Qu’est-ce qui a poussé ce jeune homme, que tous ses amis et connaissances s’accordent pour décrire comme un parangon de gentillesse et de sociabilité, à se muer en un monstre assoiffé de sang sous l’égide d’une organisation d’égorgeurs fanatiques ? Un de ses compatriotes apporte sa réponse dans le Guardian de Londres du 26 février. La cause de tout cela, explique Maajid Nawaz, est le racisme ambiant. Islamisme et racisme sont frères jumeaux, ils se répondent l’un l’autre et se renforcent l’un l’autre. Comment le sait-il ? Eh bien, il est passé par là : « J’ai été radicalisé », proclame-t-il, « je comprends donc comment les extrémistes exploitent les griefs. »

Si seulement c’était aussi simple. Mais, outre qu’on ne voit pas très bien pourquoi le racisme supposément subi à Londres prédisposerait à couper des têtes en Irak, et des têtes musulmanes pour faire bonne mesure, il faut bien se rendre à l’évidence : Emwazi, issu des classes moyennes, n’a pas particulièrement souffert du racisme. Encore moins le nommé Maxime Hauchard, ce converti originaire d’un paisible patelin normand et qu’on a vu un jour de novembre participer en direct à la décapitation de dix-huit prisonniers syriens. Ce qui les lie, ce n’est pas le préjudice subi, réel ou imaginaire, c’est une interprétation de l’islam dont la radicalité meurtrière non seulement ne les effraie pas, mais en fait précisément à leurs yeux l’attrait le plus puissant.
 En fait, il y a tout un éventail de motivations, d’ordre psychologique, familial, culturel, social, qui, convenablement malaxées par un conditionnement adéquat dans un environnement propice (mosquée de quartier, prison, Internet), débouchent sur l’aventure djihadiste. Voilà pourquoi il n’existe plus de portrait-robot du djihadiste, puisque le personnage relève désormais de toutes les classes sociales, de tous les terreaux, de tous les niveaux d’études, voire de toutes les religions. Et voilà pourquoi la traque des candidats au djihad est devenue si ardue.

Mais pourquoi l’Europe s’est-elle mise à produire des djihadistes ? C’est d’abord une affaire de démographie et de géographie. Le salafisme djihadiste étant l’idéologie politique d’un monde sunnite en pleine convulsion, et situé aux portes de l’Europe, il était inévitable qu’il fît des émules parmi ses quelque 20 millions de musulmans, dont un certain nombre vivent en marge de la société et éprouvent d’énormes problèmes identitaires. Lorsque Barak Obama bombe le torse en suggérant que, si la vieille Europe avait su traiter ses musulmans comme les Etats-Unis traitent les leurs, elle n’aurait pas les problèmes qu’elle affronte avec eux, il dit n’importe quoi. Deux millions et demi de musulmans pour une population de 320 millions, soit moins de 1%, n’ont évidemment pas le même poids que, disons, les 5 millions de musulmans français sur les 65 millions que comptent le pays, soit quelque 8%. C’est plutôt avec les Africains-Américains qu’il faudrait établir des comparaisons utiles, ce qui jetterait une lumière moins flatteuse sur la remarque présidentielle.
C’est, ensuite, une question de capacité économique d’absorption. L’Europe n’a simplement plus les reins assez solides pour intégrer des masses d’allogènes et leur assurer une vie décente.
Et c’est enfin, peut-être surtout, une affaire de capacité morale. Assurément, il était plus facile jadis d’intégrer des Polonais, ou des Espagnols, ou des Italiens, ou des Juifs, qu’aujourd’hui des musulmans. Les braves esprits de la gauche « antiraciste » récusent l’argument culturel, prétendument « essentialiste » - au malaise musulman il n’y aurait que des causes socio-économiques. Mais quoi, on a beau chasser le culturel par la porte, il revient par la fenêtre. Voyons, s’il y avait en France, par exemple, non pas un demi-million de juifs, mais dix fois autant, et qu’une bonne moitié parmi eux fussent des ultra-orthodoxes, comment pense-t-on qu’ils s’intègreraient dans la société ambiante ? Encore les juifs ne prétendent-ils convertir que les leurs, et, contrairement aux musulmans, qui se trouvent pour la première fois de leur histoire réduits au statut minoritaire, ils ont de cette condition une habitude deux fois millénaire.

Cependant, le défaut d’intégration des musulmans européens n’incombe pas à eux seuls, loin s’en faut. Si l’Europe a du mal à faire une place aux musulmans, c’est parce qu’elle ne sait plus qui elle est. La crise d’identité, c’est d’abord elle qui en souffre. Lorsque la nation bat de l’aile et que l’Europe unie se montre incapable de la suppléer, lorsque son système d’éducation s’effondre et que ses ressorts intimes, produits par des siècles d’histoire, sont soigneusement enterrés sous la culpabilité et/ou l’égoïsme des élites incapables de résister aux démagogues d’extrême droite ou d’extrême gauche qui occupent le terrain ainsi déserté, comment dès lors intégrer l’autre ? Toute entreprise d’intégration est un contrat entre l’immigré et la société d’accueil, un pacte fondé sur un système de valeurs. Que ladite société d’accueil ne croie plus en son propre système de valeurs, à quoi diable inviter l’étranger à se joindre ?

Peut-être l’immensité du défi obligera-t-elle l’Europe à se repenser. Après tout, ce n’est pas la première fois que ce continent éminemment idéologique a produit des monstres dont la violence l’a laissée pantelante. A chaque fois, elle a su se redresser. Il faut espérer qu’il en soit encore de même demain.

Elie Barnavi

I-24 news, le 4 mars 2015

Elie Barnavi est historien et essayiste, Professeur émérite d'histoire moderne à l'Université de Tel-Aviv, et ancien ambassadeur d'Israël en France.

20 septembre 2015

Mieux que "Les dix commandements" !

"Le départ des Israélites", toile de David Roberts

Une toile sur la Toile
- septembre 2015

Faisons-nous un peu plaisir ...

Pluraliste, tolérant alors que trop de gens croient vivre une "guerre de religions", ce blog vous offre régulièrement une vision du monde musulman autre que les tristes échos de l'actualité. Rentrent donc tout à fait dans cet esprit les publications de ma série "Une toile sur la Toile", où les personnages illustrés sont presque toujours musulmans.

Mais il y a, aussi et de plus en plus, une tendance lourde prêtant à confondre sournoisement Orient et Islam, peuples d'outre-Méditerranée et Musulmans. A la clé, et c'est une évidence, un négationnisme supplémentaire niant tout lien entre le peuple juif et sa terre d'origine, le Judaïsme et Jérusalem ... et faisant, par exemple, de Jésus un Palestinien.

Trop c'est trop, et je voulais donc évoquer les "Israélites", terme consacré à l'époque, dans cette toile magnifique de David Roberts évoquant le départ d'Egypte ; une vision extraordinaire, qui fait un peu penser au film "Les dix commandements", un siècle en avance ! Je suis en plus particulièrement heureux de la publier en ce mois de fêtes juives.

J.C

  

17 septembre 2015

500.000 pages !



Il fallait marquer cette date, c'est fait ... le compteur interne du blog, qui s'affiche en lien permanent sur la colonne de gauche, a indiqué que le cap des 500.000 pages a été passé ce jeudi 17 septembre, vers 15 heures.

Quelques précisions :
-        d'abord ce comptage n'a été fait que depuis juillet 2007. En fouillant un peu dans les archives pour les premières années, vous verrez que d'autres compteurs ont fonctionné, presque dès le lancement du blog (mai 2005). Et le cap des 100.000 pages avait été atteint précisément le 11 octobre 2007 (lire ici) ;
-        nous sommes en septembre 2015, autrement dit le bilan réel approche des 600.000 pages, en supposant bien sûr les différentes méthodologies d'enregistrement équivalentes ;
-        si on veut établir des moyennes, on serait donc passé d'environ 3.500 pages ouvertes par mois au cours des premières années, à environ 5.100 en moyenne glissante pour les 8 suivantes ;
-        précisons quand même que le score est meilleur pour les dernières années, où on a rarement moins de 200 pages ouvertes par jour.

Ceci méritait bien une bouteille de champagne, non ?

Les premières années, je m'étais permis aussi d'accabler un peu mes lecteurs fidèles de statistiques détaillées, analyses des visites par mot clé de recherche ou pages d'entrées, etc. Je vous l'épargnerai cette fois-ci, en me promettant cependant de faire un petit bilan analytique d'ici les prochains mois.

Merci à toutes et à tous pour vos visites !

J.C


16 septembre 2015

"Parfois j'étais vendue. Parfois j'étais offerte en cadeau"

Femme yézidie manifestant devant le Parlement Européen

Enlèvements, détention, viols, mariages et conversions forcés : des filles et des jeunes femmes yézidies témoignent sur les atrocités commises par Daech.

Des "butins de guerre". Voici comment les combattants de Daech évoquent les Yézidies (minorité du nord de l'Irak) capturées au Kurdistan depuis le début des combats dans cette région en août 2014. L'ONG Human Rights Watch publie mercredi 15 avril de nouveaux témoignages de dizaines de filles et de jeunes femmes qui ont réussi à s'échapper après être passées entre les mains de leurs geôliers. 
En octobre 2014, le groupe djihadiste "Etat islamique" a publiquement reconnu dans sa publication "Dabiq" que les jeunes filles avaient été offertes à ses combattants comme "cadeaux", ou encore comme "esclaves".

Un système de viols organisé 
L'organisation internationale des droits de l'Homme a effectué une mission de recherche dans la ville de Dohuk en janvier et février 2015, et documenté un système organisé de viols et d'agressions sexuelles, d'esclavage et de mariages forcés imposé par les forces du groupe Etat islamique. Afin de corroborer les récits des femmes et filles yézidies, Human Rights Watch a également interrogé des professionnels de la santé, des membres d'ONG et des responsables locaux, et examiné les déclarations faites par Daech à ce sujet. 
D'après HRW, des témoins ont raconté qu'après leur enlèvement, les combattants avaient systématiquement séparé les jeunes femmes et les adolescentes de leurs familles et des autres captifs et les avaient déplacées d'un lieu à l'autre, en Irak et en Syrie. Les hommes, par milliers, ont été exécutés.

"Parfois j'étais vendue, parfois j'étais offerte en cadeau"
Les femmes et les jeunes filles qui ont parlé à Human Rights Watch décrivent les viols à répétition, les violences sexuelles et autres sévices qu'elles ont subis lorsqu'elles étaient captives de l'EI. C'est le cas de Jalila, 12 ans (les noms des survivantes ont été modifiés pour protéger leur sécurité), qui affirme que pendant sa captivité, sept combattants de l'EI l'ont  "possédée" et que quatre d'entre eux l'ont violée à plusieurs reprises :

Parfois j'étais vendue. Parfois j'étais offerte en cadeau. Le dernier homme était le plus violent :  il m'attachait les mains et les jambes", décrit la jeune fille. 
Une autre jeune fille de 12 ans, Wafa, raconte qu'un combattant l'a violée à plusieurs reprises :

Il dormait au même endroit que moi et m'a dit de ne pas avoir peur parce que j'étais comme sa fille. Un jour, je me suis réveillée et mes jambes étaient couvertes de sang."
"A partir de maintenant vous allez nous épouser"
Dilara, âgées de 20 ans, confie à Human Rights Watch que des combattants de l'EI l'ont emmenée dans une salle de mariage en Syrie, où elle a vu environ 60 autres femmes yézidies captives. Les combattants de Daech leur ont dit: 

Oubliez les membres de vos familles, à partir de maintenant vous allez nous épouser, porter nos enfants, Dieu va vous convertir à l'Islam et vous allez prier."
Elle a échappé de peu aux horreurs qu'ont connues tant de femmes et de filles avant elle, mais elle se souvient qu'à partir de 9h30 du matin, "des hommes venaient acheter des filles pour les violer" : "J'ai vu de mes propres yeux des combattants de l'EI tirer les cheveux des filles, les battre et frapper à la tête celles qui tentaient de résister. Ils étaient comme des animaux" :

Après avoir traîné les filles dehors, ils les violaient, puis les ramenaient en échange de nouvelles filles. L'âge des filles allait de 8 ans à 30 ans… il ne restait plus que 20 filles à la fin, poursuit Dilara.
Les témoignages se succèdent, les mots et les récits se ressemblent. Comme celui de Nadia, 23 ans, enlevées dans son village près de Sinjar. Elle a essayé de convaincre ses kidnappeurs qu'elle était déjà mariée, afin d'éviter d'être violée :

Les autres filles qui étaient avec moi ont dit qu'il était interdit d'épouser une femme mariée", décrit Nadia. Mais un homme lui répond : "Pas si ce sont des femmes yézidies." 

"Un traumatisme persistant"
Celles qui ont réussi à s'échapper ne sont pas sorties d'affaire. Dans son rapport, l'ONG multiplie les récits de tentatives de suicide de femmes devant vivre avec la honte et l'exclusion. D'autres doivent porter des enfants non désirés, ou avortent dans des conditions d'hygiène déplorables. Et les traumatismes psychologiques provoqués sont nombreux :

Les survivantes sont encore confrontées à d'énormes défis et à un traumatisme persistant après l'expérience qu'elles ont vécue", affirme la directrice de la division Droits des femmes à Human Rights Watch, Liesl Gerntholtz.

Human Right Watch appelle à la solidarité internationale afin de venir en aide aux victimes : "Elles ont un besoin urgent d'aide et de soutien afin de retrouver la santé et de continuer à vivre", plaide Liesl Gerntholts.

Amaël François

L'Obs, 15 avril 2015