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06 juin 2019

Petite pause, rendez-vous le mardi 11 juin


Les lecteurs fidèles doivent être habitués au « rythme à trois temps » de ce blog, les parutions se faisant sauf actualité exceptionnelle les mardi, jeudi et dimanche.

Les fêtes juives « chômés » font exception, et je les respecte ici, tout comme toutes les radios de la fréquence juive. Les juifs pratiquants célèbreront Shavouot cette année les dimanche 9 juin et lundi 10 juin. Et je vous donne donc maintenant rendez-vous le 11 juin.

J.C

04 juin 2019

Benedetta Rossi : « Au Sahel, l’idéologie qui justifie l’esclavage n’est pas complètement morte »


LE RENDEZ-VOUS DES IDÉES. Selon l’historienne Benedetta Rossi, certaines formes d’aide au développement ont contribué à perpétuer des pratiques d’exploitation.

« Des Noirs ont réduit d’autres Noirs en esclavage, et ça continue ! », lance Biram Dah Abeid face à une assemblée galvanisée. Le député mauritanien et militant anti-esclavagiste, à la tête de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), vient de passer cinq mois en prison.
Ce samedi 16 février, il s’exprime à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris, à l’occasion d’une conférence sur « l’abolitionnisme africain au XXIe siècle ». La salle peine à contenir un public tumultueux composé majoritairement d’hommes venus des foyers africains de Paris et de sa banlieue. Ils sont là pour écouter, témoigner, dénoncer l’esclavage et ses survivances dans leur pays d’origine et même au sein des diasporas. Le sujet est brûlant, tabou. Anachronique.
Pourtant, dans certains pays du Sahel, les sociétés portent toujours la marque de cet asservissement. Le Niger comptait 870 363 esclaves en 2015, d’après Ali Bouzou, secrétaire général de l’ONG abolitionniste Timidria. Lors de son intervention, il a dénoncé l’une de ses formes contemporaines, la pratique de la cinquième épouse, la « wahaya » : dans certaines régions, des jeunes filles, parfois mineures et d’ascendance servile, sont arrachées à leurs parents pour être vendues et mariées ; corvéables à merci, elles sont aussi exploitées sexuellement.

Comment expliquer la persistance de l’esclavage des décennies après les abolitions ? De quelle manière l’abolitionnisme européen a-t-il, paradoxalement, contribué à la perpétuation de cette pratique ? Professeure au sein du département d’anthropologie et d’histoire africaine de l’université de Birmingham, Benedetta Rossi coordonne une vaste étude, à l’échelle du Sahel, sur ce sujet « longtemps resté tabou » et pourtant très prégnant dans les sociétés. Elle a répondu aux questions du Monde Afrique.

Comment définissez-vous l’esclavage du XXIe siècle ?
Benedetta Rossi Il y a débat très vif sur la définition. Pour moi, aujourd’hui, c’est le fait qu’une personne soit entièrement sous le contrôle d’un autre individu. L’esclavage perdure dans le monde entier, sous des formes diverses. En Afrique, l’esclavage par ascendance coexiste avec la traite des êtres humains et l’esclavage sexuel, pratiques répandues dans les zones où se sont récemment déroulées des guerres. Plus globalement, l’héritage de l’esclavage reste prégnant dans la vie sociale. Dans beaucoup de régions, avoir une ascendance servile vous expose aux discriminations et vous prive de l’accès aux postes à responsabilités et aux ressources économiques.

Y a-t-il une spécificité de ces pratiques au Sahel ?
Oui. Dans cette région qui englobe le Tchad, le Mali, la Mauritanie, le Burkina Faso et le Niger, l’idéologie qui justifie l’esclavage n’est pas complètement morte. C’est aussi le cas en Afrique de l’Est et au Maghreb. Certaines élites locales, mais aussi des descendants d’esclaves, ne considèrent pas l’asservissement comme une aberration morale mais comme une nécessité hiérarchique. Et cette vision sociale se voit confortée par la complicité des autorités.
En Mauritanie, par exemple, les sources anciennes du droit islamique, qui cautionnent cette mise en servitude et codifient les droits et devoirs des esclaves et des maîtres, sont toujours perçues comme des références morales pour la société. Et les institutions du pays refusent de dénoncer ces textes contestés par les abolitionnistes comme Biram Dah Abeid.

Tout de même, il y a eu les abolitions. Comment laisse-t-on perdurer ce que les lois internationales interdisent ?
Loin du pouvoir central, dans les zones enclavées, on se réfère encore à d’autres sources de droit que les lois nationales ou internationales. Cette pluralité juridique complique le travail des ONG abolitionnistes. Certains pays, comme le Burkina et le Mali, n’ont même pas de loi criminalisant l’esclavage, car pour les autorités, le phénomène n’existe pas ! Récemment, le réseau abolitionniste G5 Sahel Esclavage a appelé ces deux pays à criminaliser la pratique.
L’esclavage persiste aussi pour des raisons économiques. Au Sahel, l’accès à la terre est source de conflits. Les anciens esclaves et leurs descendants réclament un droit de propriété sur des terres qu’ils cultivent depuis des générations, revendications que les anciens maîtres refusent de satisfaire.
Il faut bien voir que le pouvoir politique, même local, échappe encore aux personnes d’ascendance servile. Or, justement, ces chefferies locales reconnues par les autorités gouvernementales jouissent d’un pouvoir considérable. Elles redistribuent les terres, les richesses, favorisent telle ou telle famille pour l’accès à l’éducation ou aux projets de développement… Tout ceci dans un contexte d’extrême pauvreté. Même au nom de la démocratie, beaucoup parmi ces élites refusent de céder leurs privilèges.

Ce cercle vicieux qui maintient les descendants d’esclaves dans la pauvreté les enferme dans une forme de servilité…
Oui, car ils sont, au Niger par exemple, parmi les plus pauvres de la société. La plupart d’entre eux n’ont pas eu l’opportunité de se constituer un capital économique et les discriminations leur rendent difficile l’obtention d’un emploi ou d’un champ. C’est la raison pour laquelle cette catégorie n’a pas intérêt à lutter contre le système esclavagiste, car dans le même temps il les empêche de tomber dans une vulnérabilité encore plus extrême. Certains de ces hommes et femmes vont donc servir leurs anciens maîtres ou leurs descendants, si ces derniers ont encore un peu de pouvoir, en échange de leur pitance quotidienne. Aujourd’hui, des organisations abolitionnistes comme Timidria tentent de briser ce cercle vicieux. Elles insistent sur un point : il est impératif de permettre aux plus pauvres de trouver un moyen de faire vivre leur famille tout en préservant leur liberté.

Quelle place l’abolitionnisme a-t-il eue dans la propagande coloniale européenne ?
L’abolitionnisme européen a justifié la conquête et l’occupation de l’Afrique à la fin du XIXe siècle. D’après la propagande coloniale, la mission civilisatrice visait à éradiquer l’esclavage. Ce discours a servi à légitimer l’impérialisme, en opposant la supériorité morale des Européens à la sauvagerie des Africains. Pourtant, les lois anti-esclavage que les colonisateurs ont apportées avec eux sont souvent restées lettre morte, notamment dans de vastes régions isolées qui échappaient au contrôle de l’administration coloniale.
L’abolitionnisme européen était hypocrite, car ni les colonisateurs ni les élites locales n’avaient intérêt à en finir avec l’esclavage. Les constructions de routes et d’infrastructures réclamaient des bras. Dans les zones enclavées, les colons laissaient aux élites locales le soin de trouver cette main-d’œuvre. Or ces dernières ne mobilisaient pas leurs fils ou leurs neveux ; elles enrôlaient les plus vulnérables, les anciens esclaves ou leurs descendants.

Dans vos travaux, vous faites un lien entre l’esclavage et l’aide au développement. En quoi ces deux notions sont-elles connectées ?
En 1946, sous la pression du Bureau international du travail, la France a aboli le travail forcé dans ses colonies. La même année, elle a créé le Fonds d’investissement pour le développement économique et social (Fides). Ce fonds, financé par le contribuable français, est l’ancêtre du système d’aide contemporain. Après l’interdiction du travail forcé, les administrateurs coloniaux se sont demandé comment financer les travaux publics. Ils ont alors essayé de faire participer, sans contrepartie, les Africains au développement des territoires. C’est le concept d’« investissement humain » des populations, qui impliquait leur contribution volontaire et gratuite. Au Sahel, les descendants d’esclaves se sont retrouvés, encore une fois, à travailler sans être payés ou contre une rémunération minimale, mais cette fois dans des projets de développement.
Exemple emblématique, le programme Keita mené au Niger par l’ONU pour lutter contre la désertification. En dix-sept ans, de 1984 à 2001, les femmes des villages ont consacré au total 12 millions de journées de travail au reboisement et à la construction de digues. Pour quelle contrepartie ? Un repas sous forme de vivres, soit la rétribution d’un maître à son esclave. Ce projet a été une réussite écologique, mais, au nom du développement, il a aussi perpétué des pratiques d’exploitation. La plupart des travailleuses étaient d’ascendance servile. Elles ont accepté ce travail, certes, mais il aurait été approprié de leur verser un salaire minimum. La question de la valeur du travail de ces personnes exploitées à des fins de développement doit être posée.

Assiste-t-on à une conscientisation plus grande des descendants d’esclaves ?
Dans ces pays, l’abolition est récente, au point que dans une communauté, on distingue encore, parfois, les descendants d’esclaves et les descendants de maîtres. Pour échapper à la stigmatisation, certains décident de migrer. D’autres réussissent à se fondre dans les classes moyennes et même dans l’élite. Leur trajectoire échappe au regard de l’historien.
Ces vingt dernières années, on constate aussi chez les descendants d’esclaves une mobilisation grandissante contre leur condition et leur assignation sociale au sein de leur communauté ou village. Ils font face aux descendants de maîtres qui refusent de perdre leurs privilèges. Récemment, au Mali, dans les régions de Kayes et de Nioro, où l’esclavage est resté longtemps prégnant, des violences entre les deux groupes ont éclaté. Les descendants d’esclaves, qui refusaient brimades et humiliations, ont vu leurs biens et leurs personnes attaquées.

Pourquoi l’esclavage intra-africain est-il longtemps demeuré une question taboue ?
Pour des raisons principalement politiques. La figure de l’esclave se libérant du joug de l’oppresseur colonial a été largement utilisée lors des luttes pour l’indépendance. Une fois la liberté proclamée, au nom de l’unité nationale, il fallait taire les clivages et divisions dans les sociétés postcoloniales. L’historien Ibrahima Thioub l’a très bien documenté dans ses travaux. Ce tabou s’est perpétué même dans la recherche universitaire. Il y a encore dix ans, il n’était pas facile d’accéder aux archives sur le sujet.
Mais on ne peut pas taire indéfiniment ces tensions internes. Elles affleurent dans les rapports sociaux. Il faut louer le travail des ONG comme le réseau G5 Sahel Esclavage qui tentent, dans une hostilité ambiante, d’éradiquer cette pratique.

Propos recueillis par Coumba Kane
Le Monde Afrique, le 10 mars 2019

02 juin 2019

Mina Mangal, ex-journaliste et féministe afghane, tuée en pleine rue

Mina Mangal, militante féministe assassinée

L'ex-journaliste et militante des droits des femmes Mina Mangal a été assassinée, samedi, à Kaboul, alors qu'elle se rendait à son travail au Parlement. Sa mort provoque l'indignation des activistes féministes du pays.

Deux individus armés ont tué de neuf balles Mina Mangal, ancienne journaliste de télévision et conseillère auprès du Parlement afghan, samedi 11 mai, dans les rues de Kaboul.

Mina Mangal, qui a notamment travaillé pour la chaîne de télévision Ariana News, a été tuée près de son domicile dans l'est de la capitale afghane, a précisé le porte-parole de la police Basir Mujahid. Lorsque le drame a eu lieu, elle se rendait à son travail de conseillère de la commission des affaires culturelles du Parlement.

On ignore le mobile du meurtre et celui-ci n'a pas été revendiqué. Cependant, un autre porte-parole de la police de Kaboul, Ferdous Farahmarz, évoque une dispute familiale.


Des hommages sur les réseaux sociaux


L’annonce du meurtre a provoqué l’indignation parmi les collègues de Mina Mangal ainsi que des militantes des droits des femmes. Plusieurs messages de colère et de tristesse ont fleuri sur les réseaux sociaux. Une de ses collègues, la députée Shagufa Noorzai, a déclaré que sa mort faisait partie d'une série inquiétante de féminicides dans les rues de Kaboul.

"#Farkhunda a été brûlée vive, #BabyMahsa a été kidnappée, violée et tuée, #BibiAyesha a eu son nez coupé, des femmes sont lapidées et aujourd'hui #MinaMangal a été atteinte de neuf coups de feu. Tous ces crimes ont eu lieu en journée et dans la zone verte de la capitale #Kaboul. #Cessezdetuerlesfemmes", a tweeté la parlementaire

#Farkhunda was burned to death, #BabyMahsa was kidnapped, raped & killed, #BibiAyesha nose was cut, Women got stoned and today #MinaMangal shoot 9 times. All these crimes took place mainly during the day & mainly in the green zone capital city of #Kabul. #StopKillingWomen pic.twitter.com/shVU7bpolZ

  Shagufa Noorzai (@Shagufa_Noorzai) 11 mai 2019

La célèbre activiste féministe Wazhma Frogh s’est fendue d’un post sur Twitter où elle explique que la journaliste s’était récemment plainte de menaces et qu’elle s’estimait en danger : "À cause de la perte de cette belle âme, je ne peux plus arrêter mes larmes. Elle avait une voix forte et elle l'élevait pour son peuple. Dans ce statut Facebook, elle disait qu'elle était menacée et qu'elle avait confiance en Allah, qu'une femme forte ne doit pas avoir peur de la mort. Repose en paix Mina Mangal", a-t-elle écrit.

Can’t stop my tears at the loss of this beautiful soul. She had a loud voice, & actively raising voice for her people. In this Facebook status she says she’s threatened & she says she she trusts her Allah & that a strong woman isn’t scared of death. RIP Mina Mangal pic.twitter.com/plsoYJlPlA

"Dans un pays où, en tant que journaliste, ma vie est en danger, je ne veux pas que le gouvernement se montre reconnaissant pour notre travail mais qu'il se concentre sur les moyens de nous protéger", a déclaré sur Facebook Zalma Kharooty, journaliste à Lemar TV, chaîne pour laquelle Mina Mangal avait également travaillé.


Inquiétude sur le retour des Talibans au gouvernement


Ce meurtre intervient alors que la question du droit des femmes est au centre des préoccupations en Afghanistan car les États-Unis ont prévu de se retirer prochainement du pays. Ils ont entamé l'été dernier des discussions directes avec les Taliban, qu'ils avaient chassé du pouvoir en 2001.

Le retour des insurgés à la tête du pays pourrait signifier un retour en arrière pour la condition de la femme dans le pays. Durant leur règne de 1996 à 2001, les Taliban empêchaient les filles d'aller à l'école, ils exécutaient les femmes sur de vagues soupçons d'adultère et ils interdisaient une presse libre, la musique et bien d'autres libertés fondamentales.

Aujourd'hui encore, l'Afghanistan reste le second pays au monde où il est le plus dangereux d'être une femme, selon le classement 2018 de la fondation Thomson Reuters. Les Afghanes souffrent d'un accès extrêmement limité à l'emploi, à la propriété ainsi qu'aux soins médicaux. Elles sont les victimes à la fois du conflit qui ravage leur pays et de violences domestiques.

Selon l'organisation Reporters sans frontières (RSF), l'Afghanistan est aussi le pays le plus dangereux pour exercer la profession de journaliste. Soixante reporters et employés de médias ont été tués depuis l'invasion américaine de 2001. Dix-huit d'entre eux ont été tués au cours de la seule année 2018.


Romain Houeix,

France 24.com, 13 mai 2019

Avec Reuters