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13 septembre 2012

Libye: Obama promet que «justice sera faite»

Un an après la chute de Kadhafi, l'attaque de Benghazi impose un douloureux réveil à Washington


 Onze ans jour pour jour après le 11 Septembre, le «choc des civilisations» et la réalité brutale d'un islam radical qui fait feu de toute provocation pour mener sa guerre contre l'Occident rattrape une Amérique qui, pour cause de campagne électorale, avait mis les affaires du monde entre parenthèses. Le réveil est difficile à Washington après l'euphorie de la libération de la Libye du joug du dictateur Mouammar Kadhafi par une coalition occidentale menée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Pour la première fois depuis trente-trois ans, un ambassadeur américain a été tué à Benghazi. Le consulat a été incendié après une attaque ressemblant fort à un acte de guerre. Un assaut similaire, quoique sans victimes, a été mené contre l'ambassade américaine du Caire, où la bannière étoilée a été arrachée par les assaillants et remplacée par un drapeau noir islamiste.
«Comment cela a-t-il pu se produire dans un pays que nous avons aidé à libérer et une ville que nous avons aidé à sauver?», a lancé ce mercredi Hillary Clinton. «Cette question reflète la grande complexité du monde», a-t-elle poursuivi, appelant toutefois à garder «un œil attentif»: «Cette attaque a été menée par un petit groupe sauvage et violent» et non par le gouvernement de Tripoli, a dit Clinton, rappelant que des Libyens avaient combattu aux côtés des Américains pendant l'attaque. L'Administration, qui a dépêché mercredi une équipe antiterroriste de marines pour protéger son personnel diplomatique, soupçonne un attentat planifié. «Nous ne tournerons pas le dos» à la nouvelle Libye qui émerge, a-t-elle cependant insisté, promettant de renforcer le dispositif de protection des ambassades américaines. Quelques minutes plus tard, c'était au tour du président Obama d'intervenir depuis le jardin aux roses de la Maison-Blanche, pour condamner dans  les termes les plus forts une attaque scandaleuse». «Justice sera faite», a-t-il promis.

Une réaction malvenue

Cette précision était loin d'être anodine dans le contexte électoral. Mardi soir, le candidat républicain Mitt Romney avait accusé l'Administration «de sympathiser avec ceux qui avaient mené les attaques plutôt que de les condamner». Il visait un communiqué publié avant les troubles par l'ambassade américaine au Caire. Sous pression des autorités islamistes égyptiennes, après la colère déclenchée par la mise en ligne sur Internet d'un film d'un obscur cinéaste californien diabolisant l'islam, celle-ci avait condamné les «efforts continus de certains individus désaxés, qui visent à heurter les sentiments religieux des musulmans». Un message d'apaisement qui n'empêcherait pas les violences plus tard dans la soirée.
«Romney a exploité une faiblesse frappante de l'Administration, dont tous les responsables continuent implicitement de lier les violences perpétrées à Benghazi avec la publication de ce film, commentait mercredi le spécialiste du Moyen-Orient Daniel Pipes. Établir un tel lien est une erreur. Depuis 1979, avec la fatwa prononcée par Khomeyni contre le livre de Salman Rushdie, les islamistes ont cherché à prouver qu'ils avaient le droit de nous dire ce que nous devions penser de l'islam… Cela a été vrai pendant l'affaire des caricatures danoises, pendant l'affaire Theo Van Gogh. Dans le passé, nos leaders étaient plus fermes dans leur défense de notre liberté de parole… Mais ce président a été beaucoup moins clair. Blâme-t-il les islamistes ou le cinéaste qui a fait le film?», a noté Pipes.
Le porte-parole d'Obama, Ben LaBolt, s'est dit choqué que le candidat Romney «choisisse de mener une attaque politique au moment où les États-Unis sont confrontés à la mort tragique de leurs officiels diplomatiques». De nombreux analystes de politique étrangère ont également affirmé que la réaction du républicain était malvenue. Mais la question posée par Romney n'en touche pas moins une corde sensible, en insistant sur la naïveté d'Obama vis-à-vis de l'islam. Le président a beaucoup communiqué sur son bilan de politique étrangère, se présentant en commandant en chef avisé et en tombeur de Ben Laden. Mais l'affaire de Benghazi vient rappeler aux Américains combien les positions des États-Unis sont aujourd'hui fragiles au Moyen-Orient.

Laure Mandeville,
Le Figaro, 12 septembre 2012

11 septembre 2012

"L'islam a besoin d'une pensée subversive" : un débat entre Antoine Sfeir et Ghaleb Bencheikh


Antoine Sfeir et Ghaleb Bencheikh réunis par "L'Express"



La religion du Prophète est-elle un frein à la modernisation des pays arabes? Antoine Sfeir, journaliste et écrivain, débat avec Ghaleb Bencheikh, docteur ès sciences, animateur de l'émission Islam sur France 2. L'un est chrétien, l'autre musulman, et ils se rejoignent. 

Antoine Sfeir: Un frein? Oui et non. La modernité a été accélérée à certaines époques et ralentie à d'autres. Ainsi, il faut rappeler que la naissance de l'islam a conduit à une véritable révolution. Sur le statut de l'épouse, par exemple: la femme faisait partie de l'héritage et, tout à coup, elle devenait héritière. N'oublions pas, non plus, la dynastie des Omeyyades et la fondation d'un véritable Etat, avec l'instauration d'une monnaie, de papiers d'identité. Cette modernité va s'étendre jusqu'à l'Andalousie; on y distribuera des terres, les catholiques et les juifs y seront protégés, et cela durera jusqu'en 1492 et la Reconquista.  
A l'inverse, au XIe siècle, un calife qui affronte des révoltes sociales et religieuses va fermer les portes de l'interprétation du Coran (ijtihad). Il va décider de retenir seulement quatre écoles et d'éliminer toutes les autres, y compris celles qui prêchaient la raison. C'est le début du repli. 

Ghaleb Bencheikh: Autant l'islam a été un moteur pour la modernité, par exemple, s'adonner à la science était motivé par des raisons religieuses -il fallait effectuer des calculs de trigonométrie pour observer les croissants lunaires ou encore pour déterminer géographiquement l'emplacement de La Mecque afin de mener les prières-, autant une forme de régression s'est installée au fil des siècles. Je ne crois pas que l'on puisse faire remonter le début de cette stagnation à une date précise. Il y a eu, plutôt, des facteurs convergents. Ils sont d'abord militaires, avec, entre autres, la bataille de Lépante, en 1571, qui marque la fin de la puissante thalassocratie ottomane après sa défaite contre la flotte chrétienne.  
Le deuxième facteur est économique. Il est dû à la découverte du Nouveau Monde et de la circumnavigation qui a conduit à un moindre usage de la route de la Soie, ce qui a appauvri les villes situées sur cet itinéraire commercial. Du coup, les taxes ont augmenté, des troubles ont éclaté et l'empire s'est délité.  
Enfin, il ne faut pas oublier le facteur culturel. L'invention de Gutenberg, repoussée par des sultans qui avaient choisi de privilégier leurs calligraphes face à l'imprimerie, a modifié le rapport de production des textes et des livres. Il était de 1 à 10 en faveur de l'empire islamique; il est passé de 1 contre 100 pour l'Occident en l'espace de quelques décennies. 

A. S.: Le refus de l'imprimerie va, d'ailleurs, avoir des conséquences énormes. Pour rattraper le retard, le califat va imprimer et diffuser des ouvrages qui n'avaient pas été rédigés par des véritables savants, et cela aura des répercussions importantes sur la qualité du savoir dispensé. 

G. B.: C'est exact. Et, se rendant compte de la "bourde", on s'est mis à diffuser tout et n'importe quoi, sans précaution. De plus, des ouvrages majeurs qui nécessitent l'intervention de maîtres pour leur interprétation n'ont pas été compris. Du coup, une lecture chaotique et anarchique s'est souvent imposée. 

A. S.: Plus tard, quand la colonisation s'est produite, elle a été accompagnée par des orientalistes français plutôt proches intellectuellement de ce qui allait devenir la laïcité en France. Des élites ont alors été formées; d'Alger à Beyrouth, de Damas au Caire. Du coup, ceux qui arracheront l'indépendance à l'empire ottoman sont des gens qui, en islam, auront séparé la religion et la foi. On va assister à la création de la citoyenneté. C'est un moment de grâce, de modernité. Les femmes arabes vont ainsi voter dès 1920, alors que les femmes françaises devront attendre jusqu'en 1945.  
Mais, quand, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le monde arabe est traversé par deux courants d'opinion -l'"umma arabiya", portée par un républicain, Nasser, et l'"umma islamiya"-, l'Occident, les Français et les Britanniques vont préférer s'allier avec ceux qui ont une lecture rétrograde du Coran. 

G. B.: Je crois, pour ma part, que la colonisation, qui est une abomination, a entraîné une profonde léthargie de la pensée. N'oublions pas, à titre d'exemple, que l'autorité coloniale avait distribué des torches électriques aux marabouts; des lampes qu'ils actionnaient sous le burnous pour faire croire que la lumière divine se manifestait au peuple crédule, qui se prosternait...  
Pourtant, il y a eu quelques prises de conscience, notamment chez les ulémas algériens. Certains d'entre eux avaient perçu que la séparation des deux ordres était une marque de progrès, qu'elle offrait l'opportunité de sortir du conservatisme, de cesser de considérer la religion comme l'unique référent identitaire. Rappelons qu'Abd el-Hamid Ben Badis, président de l'Association des ulémas algériens, était à la tête des requérants pour que la loi de 1905 fût appliquée en Algérie. Et, paradoxalement, l'opposition est venue des gouvernements successifs de la République française. Dès l'abolition du califat, en 1923-1924, certains penseurs arabes et musulmans avaient compris que la séparation des ordres était un progrès essentiel, salutaire.  
Mais deux problèmes majeurs étaient apparus. Le premier était d'ordre sémantique: la laïcité n'avait pas de traduction dans les langues véhiculaires de la pensée islamique, alors on a essayé de rendre la notion par des barbarismes de type "scientisme" ou "mondité". Le second obstacle a été l'influence des Frères musulmans, en liaison avec le jeu malsain de Fuad Ier, le roi d'Egypte. Ce dernier a proposé aux Frères musulmans de l'introniser calife à la place du calife et est allé sciemment à l'encontre de la modernité que son pays portait alors. 

A. S.: Reste que la modernité de l'islam existe, mais on n'en parle peu, comme on parle peu des trains qui arrivent à l'heure. Savez-vous qu'une femme, la "Dame des lumières", dirige depuis Istanbul de 8 à 10 millions de croyants. Savez-vous que les Scouts musulmans de France, qui sont rattachés à la fédération des scouts et des éclaireurs, sont devenus la bête noire des islamistes dans les banlieues?  

G. B.: Nous avons, dans l'histoire de la civilisation islamique, de quoi fonder un véritable humanisme. Pour faire émerger une nouvelle raison, comme le dit si bien Mohammed Arkoun, il nous faut faire preuve d'une pensée subversive, développer une investigation dévastatrice du patrimoine théologique, qui n'est qu'un amoncellement de commentaires sur le commentaire et qu'on a sacralisé à travers le temps. Cela conduirait à l'ouverture d'une nouvelle ère. Le printemps arabe renforce ce bourgeonnement possible. Mais les mots d'ordre des manifestants: dignité, liberté, démocratie, justice sociale ne doivent pas être détournés. Les jeunes citoyens doivent être vigilants, faire preuve de discernement pour ne pas se faire confisquer leur mouvement... 

L'Express.fr, 30 décembre 2011

Nota de Jean Corcos :

Cet article fait partie d'un dossier extraordinaire de 95 pages publié dans la version papier de l'hebdomadaire, sous le titre "La grande histoire des peuples arabes", numéro du 21/12/201.
A noter aussi que les deux débatteurs ont été mes invités, lors des premières années de "Rencontre" ... j'espère être amené à les recevoir à nouveau !

10 septembre 2012

Robert Faurisson, "historien" officiel de l'Iran ?

Robert Faurisson face à la télévision iranienne,
photo tirée du site négationniste "radioislam.net"

 
Le 2 février 2012, Mahmoud Ahmadinejad ouvre le trentième festival international du film de Téhéran. En marge de celui-ci se déroule la seconde conférence internationale sur "l'hollywoodisme et le cinéma". Comme l'explique une des participantes, un des objectifs de cette manifestation est de réunir des « gens soucieux de combattre le sionisme qui empoisonne le milieu cinématographique et qui, par là même, répand sa propagande mensongère et totalement dénuée d'humanité (1)". Une délégation française est là. Elle vient présenter ses productions cinématographiques et/ou s'exprimer sur un des thèmes proposés. 

La présence du négationniste français Robert Faurisson s'explique par la projection prévue d'un film dont il est le personnage principal. Il doit aussi parler en public sur ce sujet : "Contre l'hollywoodisme, le révisionnisme". Ce jour, Robert Faurisson est reçu en audience privée par le président iranien. Peu après, ce dernier lui remet un premier prix "honorant le courage, la résistance et la combativité". Âgé tout juste de 83 ans, le négationniste est accueilli en Iran comme un hôte de marque.

Cette sorte de consécration s'explique essentiellement par deux points. Le premier concerne l'Iran, son président et son rapport à l'histoire du génocide des Juifs et à celle de la création d'Israël en 1948. Pour Mahmoud Ahmadinejad, la shoah est un prétexte à l'existence d'Israël. Le président iranien a donc fait du négationnisme un axe stratégique, un instrument de propagande politique. En décembre 2006, l'organisation d'une « conférence internationale sur l'holocauste » réunissant une soixantaine de négationnistes, à Téhéran, montre officiellement l'émergence d'un négationnisme d'État. Robert Faurisson est un des acteurs de cette nouvelle donne. Il trouve dans ce pays un relais pour exprimer ses propos condamnables en France par la loi Gayssot ; une nouvelle terre d'accueil pour cet homme en manque de notoriété, en France, dès la fin des années quatre-vingt.

Depuis le début du XXIème siècle, Robert Faurisson est en train d'acquérir le statut d'historien officiel en Iran. On le retrouve "consultant" épisodique sur une chaîne de télévision iranienne ou présenté, dans un quotidien iranien, comme le "principal chercheur européen en matière de révision de l'Holocauste". Il peut également faire figure d'interlocuteur avec le président iranien. Par l'intermédiaire de Jawad Sharbaf, directeur général de l'Institut Neda des sciences politiques, Mahmoud Ahmadinejad demande à Robert Faurisson son aide pour l'organisation de la "conférence sur l'holocauste" à venir. En décembre 2005, Robert Faurisson reçoit cette lettre en provenance d'Iran :
"Monsieur le professeur, ( ...) Les récentes remarques du Président Mahmoud Ahmadinejad mettant en doute l' ''Holocauste'' ont créé une situation favorable au révisionnisme. À l'heure présente nous pensons qu'indubitablement le Président fera tout ce qui est en son pouvoir si vous prenez contact avec lui et lui demandez son assistance pour l'organisation d'une Conférence internationale sur le révisionnisme. Au cas où, à cet égard, vous auriez besoin de notre aide, n'hésitez pas à vous mettre en rapport avec nous. Nos meilleurs vœux vous accompagnent".
Cette histoire entre l'Iran et la France a commencé en 1987, au moment de la condamnation de Klaus Barbie à la réclusion criminelle à perpétuité. Le journaliste Edwy Plenel révèle dans Le Monde des liens entre Wahid Gordji (de l'ambassade d'Iran) et une librairie néonazie à Paris Ogmios. Il met au jour des convergences qui existent entre la révolution islamiste et l'extrême droite. L'attitude actuelle de l'Iran se situe dans la continuité. Elle expose des alliances, notamment entre les islamistes radicaux et certains qui se revendiquent « antisionistes ». Parmi eux figure Dieudonné M'bala M'bala. C'est le second point sur lequel il est nécessaire d'insister.

Car Robert Faurisson n'est pas venu seul à ce festival. Il est accompagné de quelques personnes dont l'ancien humoriste français. Celui-ci vient pour son film « L'Antisémite », présenté comme la "première comédie sur l'holocauste". Un producteur iranien en assure le financement. Cela fait un bon moment que Dieudonné M'bala M'bala dérive vers le négationnisme. Il suffit de se remémorer son spectacle de décembre 2008, au Zénith de Paris, lorsqu'il fait monter sur scène Robert Faurisson ou, encore, d'évoquer un de ses derniers spectacles, intitulé "Mahmoud", dans lequel il rend hommage au président iranien et fait état de quelques discussions avec son "copain Robert". Aujourd'hui, Dieudonné M'bala M'bala fait partie de l'entourage proche de Robert Faurisson. Leur rencontre a eut lieu par l'intermédiaire d'un troisième homme : Paul-Éric Blanrue. Ce dernier est central dans l'itinéraire de Robert Faurisson. Il est, en quelque sorte, à l'origine du retour de Robert Faurisson sur le devant de la scène de l'histoire du négationnisme. C'est par lui que se sont rencontrés Dieudonné M'bala M'bala et Robert Faurisson. Paul-Éric Blanrue s'impose également comme l'héritier idéologique du négationniste et vient de réaliser ce film à sa gloire, « Un Homme », mis en ligne fin septembre 2011 et traduit rapidement dans plusieurs langues. Cette sorte de documentaire hagiographique d'une heure et demi - qui devait être projeté à Téhéran - occulte bien des informations pouvant nuire à l'image imposée de Robert Faurisson dans ce film, celle d'"un homme à la fois simple et héroïque, qui parle de ses découvertes sans haine ni violence, avec sérénité et humour, en n'insultant personne (2)". Aujourd'hui, Dieudonné M'bala M'bala et Paul-Éric Blanrue sont indissociables de l'itinéraire du négationniste. Ils se chargent, à leur manière, de répandre sa propagande.

Robert Faurisson se retrouve au centre de cette nouvelle nébuleuse. Sa réputation a suffit pour l'y introduire. Il est devenu le "martyr" de la cause négationniste. Il est d'ailleurs conscient d'être instrumentalisé par ces hommes. Le point de ralliement de ces hommes est un « antisionisme » radical, paravent d'un antisémitisme déguisé, qui trouve aujourd'hui son aboutissement discursif dans le négationnisme. La dénonciation du "complot américano-sioniste", l'axe du mal, figure au centre de cette rhétorique.

(1) "Deuxième Conférence Internationale sur l'Hollywoodisme et le Cinéma Mondial à Téhéran : compte rendu de Marie Bruchet", Le Clan des Vénitiens.
(2) Propos de Paul-Éric Blanrue recueillis Par Rachid Guedjal pour Algerienetwork, Le Clan des Vénitiens.

Valérie Igounet,
Huffington Post, le 29 février 2012

09 septembre 2012

La grande mosquée d'Alger : les raisons de la colère


La future grande mosquée d'Alger

Les travaux de la grande mosquée d’Alger ont débuté le 16 août. Souhaité par le président Bouteflika, ce monument aux dimensions - et au budget -  titanesques n’est pas du goût de tous les Algériens. Loin de là.
Le plus haut minaret du monde (265 m), un budget pharaonique (1 milliard d'euros)... Si la troisième plus grande mosquée de l'Histoire, derrière celles de La Mecque et Médine, possède des dimensions à donner le vertige, elle doit aussi, selon les autorités, donner un sérieux coup de fouet à l'économie de la capitale algérienne, où les travaux viennent de commencer… À première vue, donc, le projet a de quoi séduire. Le problème, c’est que beaucoup d’Algériens sont loin d’être convaincus, voire franchement hostiles au nouvel édifice, baptisé Djamaâ El Djazaïr. Pourquoi ? Voici leurs principaux arguments.
  • Un coût faramineux
La construction de la grande mosquée, qui doit être livrée au deuxième semestre 2015, représente un investissement considérable. Elle devrait coûter un peu plus d’un milliard d’euros, soit 1,5 milliard de dollars, à l’État algérien. « Le coût du projet est définitif et nous n’ajouterons aucun centime », a récemment tenté de rassurer le ministre des Affaires religieuses, Bouabdallah Ghlamallah. À cela s’ajouteront plusieurs millions d’euros annuels d’entretien et de salaires pour les employés qui y travailleront. Le chiffre a donc du mal à passer chez de nombreux Algériens qui ont du mal à boucler les fins de mois. Dans un pays où les problèmes de logement ou de santé publique sont patents, beaucoup auraient aimé voir cette somme d’argent colossale investie dans des secteurs sociaux, jugés prioritaires.
Dans un pays où les problèmes de logement ou de santé publique sont patents, beaucoup auraient aimé voir cette somme d’argent colossale investie dans des secteurs jugés prioritaires.
  • Des Chinois plutôt que des Algériens
La réalisation de la grande mosquée d'Alger a été confiée à la société chinoise China State Construction Engineering Corporation (CSCEC). Les premières opérations de coulage des fondations en béton ont commencé le 16 août, après une cérémonie de lancement des travaux. Des centaines d’employés chinois étaient disposés en rang d’oignons, applaudissant les discours du ministre Ghlamallah et du directeur général de l’agence nationale de réalisation de la mosquée (Anagerma), Mohamed Lakhdar Alloui. Côté chinois, l’ambassadeur de l’Empire du Milieu à Alger, Liu Yuhe, et le PDG adjoint de CSCEC, Zhou Sheng, étaient également présents.
Comme pour la réalisation de l’autoroute Est-Ouest, des milliers d’ouvriers chinois débarqueront sur le sol algérien pour accomplir les travaux. Au début du projet, Mohammed Lakhdar Alloui avait assuré que la construction de la Grande Mosquée allait « générer 17 000 emplois dont 10 000 pour des Algériens ». Il y a quelques jours, alors que les premiers mètres cubes de béton venaient tout juste d’être coulés, le PDG d’Air Algérie a quelque peu nuancé le tableau en inversant le ratio. D’après Mohamed Salah Boultif, la compagnie aérienne nationale aurait en effet passé un accord avec CSCEC pour transporter 10 000 ouvriers chinois jusqu’à Alger… Pourtant, le taux de chômage dépasse allègrement les 10% en Algérie et un jeune sur quatre « tient les murs », en attendant de trouver un emploi.
  • La menace sismique
La grande mosquée va être érigée dans le quartier Mohammadia, dans la banlieue est d’Alger. Selon des scientifiques algériens, ce terrain est exposé aux risques sismiques et est donc « non-conforme » à la construction d’un tel monument. Comme le rapporte le quotidien El Watan,  Bouadballah Ghlamallah s’est empressé de contrer ces accusations lors de la cérémonie de lancement des travaux. « Des personnes qui ne sont pas habilitées s’expriment sur le choix du terrain alors que nous avons fait appel à des spécialistes issus de pays à forte activité sismique, notamment du Japon et des États-Unis, qui ont tous conclu que la qualité du sol est tout à fait appropriée et sa résistance  formidable », a-t-il déclaré. « Même si un séisme de 9 sur l’échelle de Richter survenait, la construction ne subirait le choc que d’un niveau 3 sur la même échelle, grâce à un système parasismique. Ce système réduit la puissance du séisme de 70% », a-t-il poursuivi.
  • 120 000 places… pour combien de fidèles ?
Djamaâ El Djazaïr sera dotée d’une salle de prière de 120 000 places. Cette capacité d’accueil hors-norme suscite déjà l’ironie de beaucoup d’Algérois. À moins de faire venir des milliers de fidèles par convois spéciaux, la gigantesque salle de prière risque d’être étonnamment vide. Située à Mohammadia, dans l’est de la capitale, la grande mosquée sera à une petite dizaine de km de la place du 1er mai. Quand on connaît les problèmes de circulation dans la Ville Blanche, pas sûr que l’affluence batte des records. Sans compter que les gens ont souvent leurs habitudes dans les nombreuses autres mosquées d’Alger. Il n’y a qu’à observer la faible fréquentation de la mosquée Hassan II à Casablanca, pourtant relativement centrale, pour se faire une idée de celle de sa future cousine algéroise.
  • À la gloire de Bouteflika ?
Pour nombre d’Algériens, pas de doute : Djamaâ El Djazaïr est un caprice du président Abdelaziz Bouteflika.
Pour nombre d’Algériens, pas de doute : Djamaâ El Djazaïr est un caprice du président Abdelaziz Bouteflika. Un peu comme Hassan II avec sa mosquée de Casablanca, il est accusé d’avoir voulu ériger une œuvre monumentale à sa gloire. Pour la petite histoire, les architectes allemands de la future mosquée ont bien pris soin de réaliser un minaret plus haut que celui du frère ennemi marocain (265 mètres contre 210 mètres...).
Avec ce dernier grand chantier, le président Bouteflika voudrait ainsi durablement marquer la capitale de son empreinte. À la tête de l’État algérien depuis 1999, il ne briguera pas de quatrième mandat en 2014. Il n’aura plus qu’à attendre sagement le deuxième semestre 2015, date prévue de la livraison de « sa » grande mosquée.    

Djamaâ El Djazaïr en chiffres
- Coût : 1 milliard d’euros, soit 1,5 milliard de dollars
- Un terrain de 20 hectares, une surface brute de 400 000 m2
- Une capacité d’accueil de 120 000 fidèles
- Le plus haut minaret du monde avec 265 mètres de hauteur
- 12 bâtiments : une « Maison du Coran », un centre culturel islamique, un musée, un centre d’exposition…
- Une bibliothèque de 2000 places dotée d’1 million d’ouvrages
- Un parking de 6000 places

Source : "Jeune Afrique", le 22 août 2012