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07 décembre 2017

Pascal Bruckner : "Ils haïssent la France, non parce qu'elle opprime les musulmans, mais parce qu'elle les libère"

Pascal Bruckner


«Ce que les agents d'influence de l'islamisme ne tolèrent plus des curés ou des pasteurs, ils l'acceptent des mollahs ou des imams. Et veulent imposer à tous ce point de vue», écrit le philosophe 

Les uns par anticapitalisme, les autres par tiers-mondisme, les troisièmes par haine de la France, d'autres par aversion d'Israël ou des juifs: autant de motivations qui structurent ce qu'on appelle l'islamosphère. Laquelle n'a rien à voir avec cette «fascination de l'islam» dont parlait l'orientaliste Maxime Rodinson et qui a touché les grandes figures de notre culture, Montesquieu, Voltaire, Napoléon ou Michelet, admiratifs de Mahomet ou éblouis par les fastes de l'Empire ottoman. Dans cette famille, il faut distinguer entre les idiots utiles et les esprits forts répétant à l'envi que l'islamisation est un faux problème: c'est la position depuis toujours d'un Olivier Roy, écrivant en 2014 que «le bla-bla pseudo-érudit sur les racines coraniques du terrorisme n'a aucun intérêt», ou accusant le philosophe Robert Redeker, menacé de mort en 2006 après un article dans Le Figaro, d'avoir «chatouillé la fatwa». Il y a enfin les vrais complices, les agents d'influence aux ordres des Frères musulmans ou des wahhabites, Edwy Plenel, capo dei capi, Vincent Geisser, François Burgat et autres. L'islamosphère entend contrôler toute parole sur la religion du Prophète pour l'exonérer de ses responsabilités dans les crimes djihadistes et les imputer aux seules nations occidentales, coupables par essence.
 
«Ils haïssent la France non parce qu'elle opprimerait les ­musulmans, mais parce qu'elle les libère»

La gauche extrême qui a tout perdu, l'Union soviétique, le tiers-monde, la classe ouvrière, voit dans l'islam radical un prolétariat de substitution à mobiliser contre les forces du marché. Ce que l'on ne tolère plus des curés ou des pasteurs, on doit l'accepter des mollahs ou des imams, incarnation d'une religion «opprimée». Ainsi ce «progressisme halal» n'hésite-t-il pas à piétiner ses propres valeurs, à tomber dans une idolâtrie sans faille pour le voile islamique, à s'enticher de toute la vêture des barbus comme on s'extasiait au XIXe siècle sur les odalisques et les harems. Le sociologue Raphaël Liogier ne compare-t-il pas les salafistes aux amish, cette pittoresque tribu d'Amérique du Nord abonnée aux carrioles à cheval et aux robes à crinoline?
Dénoncer le viol, s'il est commis par des immigrés, est un acte raciste comme l'explique Caroline de Haas. D'autant que ces agressions, confirme le sociologue Eric Fassin, sont des actes politiques dirigés contre des femmes blanches dominantes. Quel spectacle cocasse de voir des intellectuels faire la leçon dans les médias à des Françaises musulmanes soucieuses de se dévoiler et de vivre comme des personnes libres! Comment osent-elles? A nous les affres de la liberté, l'égalité entre les sexes, le droit de déserter des vérités admises. A vous la soumission aux hommes, la religion imposée, le blasphème sanctionné, le crime d'apostasie.
Ex-communistes, trotskistes, maoïstes rivalisent dans leur allégeance à la bigoterie pourvu qu'elle soit portée par les adeptes du Coran. Ils haïssent la France non parce qu'elle opprimerait les musulmans, mais parce qu'elle les libère. Dès lors, l'ennemi à leurs yeux devient la laïcité et surtout les dissidents de l'islam qui veulent en finir avec la chape de plomb cléricale, avoir le droit de croire ou de ne pas croire, de vivre comme
ils l'entendent. Ces récalcitrants, il faut les punir, les clouer au pilori, tel Alain Gresh fustigeant devant des sénateurs l'imam Chalghoumi, dit «l'imam des juifs», lui-même sous le coup d'une fatwa, ou Pierre Tevanian traitant le philosophe Abdennour Bidar de fasciste…
L'Histoire retiendra que, face à la Peste verte, les islamo-poujadistes, de Mediapart à Alain Soral, du Bondy Blog et du NPA à Dieudonné, se sont prosternés comme leurs prédécesseurs du XXe siècle face au nazisme et au communisme. Dans notre belle République, les collabos aiment à se parer du masque des rebelles.

Pascal Bruckner,

Le Figaro, 6 octobre 2017

Auteur d'Un racisme imaginaire, Grasset, 257 p., 19 €.



17 novembre 2015

Pascal Bruckner : «C'est notre civilisation qu'ils veulent détruire»

Pascal Bruckner

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France n'avait pas connu une attaque de cette ampleur sur son territoire…


L'audace des criminels est de plus en plus grande. Nous réalisons que sept hommes peuvent tuer cent vingt personnes avec une détermination absolue, qu'une poignée d'individus peut avoir un pouvoir de nuisance illimité. Ceux qui ont tué voulaient mourir. Ces kamikazes ont dit à leurs victimes : Regarde-moi. Pour eux, donner la mort et mourir, c'est un même geste. Il faut reconnaître que nous sommes complètement démunis devant cette rage nihiliste. Certes, nous avons des ripostes policières et militaires mais que valent-elles face à un homme qui est heureux de mourir. «La jeunesse est l'âge de l'absolu», disait Nietzsche. Ces jeunes sont dans une dimension apocalyptique, une eschatologie messianique du bain de sang. Pour eux, la mort c'est la vie.


Ces attaques étaient-elles prévisibles?


Beaucoup de gens nous y avaient préparés. Le scénario d'attaques simultanées était sur la table depuis longtemps. Le ministre de l'Intérieur au premier chef, mais aussi les services secrets, l'armée, le juge antiterroriste Marc Trévidic, tous craignaient quelque chose d'abominable, très supérieur aux attentats de Charlie Hebdo. Cette attaque était préparée, les assassins armés et très résolus. Nous devons désormais tout penser dans la logique du pire. Et imaginer que les prochains attentats pourraient être plus meurtriers encore que ceux-ci. Il est à craindre que d'autres abominations se produisent dans les lieux de culte, les églises, les synagogues, les mosquées puisque les musulmans qui ne suivent pas ces fanatiques sont considérés comme des apostats mais aussi les grands magasins, les trains, les musées. La France va devoir mettre en place une organisation sécuritaire disproportionnée pour empêcher ces jeunes persuadés d'être rentrés dans la fin des temps de réaliser leurs crimes.


Peut-on encore parler de loups solitaires?


Dans ce cas, les loups chassent en meute. Ce sont des jeunes autoradicalisés qui ont décidé de contribuer à leur modeste échelle à l'événement du califat mondial. Le jeune homme qui a acheté un couteau à Toulon pour s'attaquer à un marin comme celui qui voulait commettre un attentat dans l'église de Villejuif en témoignent. Nous nous rassurions en considérant qu'il s'agissait de pieds nickelés. Désormais, la paranoïa va devenir notre boussole politique. C'est en ça que le terrorisme nous met dans une situation impossible. Même quand on les élimine, ils gagnent puisqu'ils nous rendent fous. Leur folie nous contamine. Aucune société n'est armée contre ce type de terrorisme soucieux de frapper la jeunesse qui s'amuse. De punir ceux qui écoutent de la musique, vont au restaurant, fument, s'adonnent à des activités haram (illicites) et pas halal. Les femmes qui se promènent seules dans la rue sont considérées comme des prostitués. Une jeunesse qui veut profiter de la vie se trouve face à une jeunesse qui veut plonger dans la mort. Ce serait une armée, nous saurions comment la combattre. Mais c'est une nébuleuse de cellules clandestines, très déterminées.




Faut-il durcir la loi?


Il faut suspendre immédiatement les garanties constitutionnelles des djihadistes incarcérés. Les isoler dans des centres fermés, éviter qu'ils exercent une action de prosélytisme délétère dans les prisons. Les individus suspects doivent être considérés comme coupables et mis hors d'état de nuire, là aussi par l'expulsion ou l'emprisonnement. Enfin, l'État devrait, surtout si les pleins pouvoirs sont votés, mettre en marche le service action qui avait été déclenché par de Gaulle contre l'OAS. Il faut également renvoyer les prédicateurs qui incitent à la haine ou appellent à la guerre sainte. Je pense à cet imam véhément qui, à Brest, a traité de singes et de cochons les enfants qui écoutent la musique. Les mosquées salafistes devraient être fermées comme ce fut le cas en Tunisie après les attentats de Sousse. Il faut renforcer la surveillance de l'islam de France. Il s'agit de mesures immédiates pour sauver les corps.


Depuis Charlie, sommes-nous retombés dans le déni?


Deux courants contraires s'affrontent. D'un côté, la lucidité présente jusqu'au sommet de l'État. J'ai en tête le très beau discours de Manuel Valls à l'Assemblée au mois de janvier dans lequel il a dénoncé l'islamo-fascisme. Mais l'esprit humain est fait de telle sorte qu'il cherche toujours à exonérer l'horreur. C'est ainsi que des intellectuels comme Edwy Plenel et Emmanuel Todd nous ont expliqué que nous payions nos propres fautes. Bref, les victimes seraient coupables et les tueurs désespérés. La culture de l'excuse est à son comble. C'est la même qui s'applique à la guerre des poignards en Israël, justifiée par le désespoir des Palestiniens. Au moins les attentats de janvier avaient-ils un semblant de connexion rationnelle. Il fallait éliminer ceux qui avaient ridiculisé le prophète. Cette fois, il n'y a pas de symbole. La faute des gens du Bataclan, c'est d'exister. C'est notre civilisation, ouverte, tolérante et libérale que les kamikazes veulent détruire. Trop souvent, hélas, avec la bénédiction de l'ultragauche.


Propos recueillis par Vincent Tremolet de Villers

Le Figaro, 14 novembre 2015

12 janvier 2014

De quoi Dieudonné est-il le nom ?




Qui aurait pu imaginer qu'à la fin 2013, en France, un bateleur d'estrade aurait fondé son succès sur un explicite discours de haine des juifs ? Qui aurait pu imaginer qu'il y aurait eu un public pour apprécier ce type de spectacle ? Qui aurait pu imaginer que Roland Dumas, ancien président du Conseil constitutionnel après avoir été ministre des affaires étrangères d'un gouvernement de gauche soit venu en 2006 l'applaudir aux côtés de Bruno Gollnisch et de Jany Le Pen? Qui aurait pu imaginer que cet humoriste patenté soit devenu le porte drapeau sinon le porte parole d'une fusion des extrêmes droites et des extrêmes gauches unies dans un même ressentiment haineux ? Qui aurait pu imaginer qu'une partie de la jeunesse déboussolée des banlieues s'y retrouve ? C'est tout le talent de Dieudonné d'avoir réussi à fédérer ces composantes éparses. 

Comment comprendre ce succès ? Grâce à une astuce de présentation ses discours ne relèvent pas de l'expression politique habituelle. A l'abri de la scène, son spectacle joue de la dérision autant que d'une autodérision feinte. Cet acteur de talent met en scène un malheureux noir, barbare par nature, affrontant des blancs détenteurs des attributs de la civilisation. Ce deuxième degré fonctionne à merveille pour énoncer son propos. A l'abri de cette forme d'humour Dieudonné nomme et dénonce, en mots codés, le vrai pouvoir, la source unique du mal et du malheur des déshérités, des victimes de ce monde cruel. Le pauvre noir, serait même conscient de son statut d'infériorité face à un pouvoir blanc lui même au service d'un super pouvoir caché. Ce super pouvoir caché tirerait dans l'ombre les ficelles du monde. Il commanderait aux puissants qui n'auraient de liberté que celle de le servir et de lui plaire. Ce super pouvoir aurait des antenne locales : le pouvoir sioniste. En Amérique il commanderait cet idiot de Bush ou ce harki d'Obama. En France le CRIF dicterait à Hollande ou pire encore à Sarkozy, la liste de ses menus plaisirs. Le CRIF serait le maître de l'Elysée, convoquerait ministres et serviteurs pour dresser leur bilan, les gronder ou flatter ceux qui l'ont bien servi.

Voilà des années que Dieudonné sème ses graines de haine déjà fertilisées des mêmes ingrédients qui avaient en leur temps fait le succès des Protocole des Sages de Sion. Ce qui s'épanouit aujourd'hui est le résultat d'une histoire, d'une progression lente, nourrie d'apports divers, de formulations diverses. Dieudonné n'est pas l'unique auteur de la situation présente. Bien au contraire, il en est au contraire l'une des résultantes. Il se trouve à la confluence de courants qui fusionnent aujourd'hui dans ce fleuve répugnant. De quoi Dieudonné est-il le nom ? Reprenons la formule d'un intellectuel distingué qui n'est pas étranger à cette émergence. De Faurisson à Edern Hallier, de Bardèche à Jean Marie Le Pen c'est la même rengaine recuite depuis que l'Okrana, la Gestapo ou bien le Mufti de Jérusalem, Hadj Amin el Husseini, en avaient produit les diverses variantes nazies, staliniennes ou arabes. En Amérique, Nation of Islam et Lewis Farrakhan ont servi la même potion alors que le Ku Klux Klan les avait précédés. Ainsi les esclavagistes et les descendants d'esclaves se sont abreuvés à la même source ! Au fil des ans, les désignations ont muté. Les juifs, pardon les sionistes, pardon les israéliens, furent accusés de distribuer des bonbons aphrodisiaques pour corrompre la vertu des femmes égyptiennes, d'avoir dressé des requins pour nuire au tourisme sur les côtes du Sinaï, d'avoir fictivement aidé les victimes du tremblement de terre en Haïti (2010) pour mieux prélever des organes sur les blessés ou les cadavres. Tout ceci bien sur dans projet de commerce lucratif. Faut-il continuer la liste de ces délires ? Ces obsessions inondent les sites internet quand ce ne sont pas les scénarios des programmes télé iraniens ou arabes qui créent des fictions mettant en scène le traditionnel sacrifice d'un enfant non juif pour en prélever le sang destiné à la fabrication de pain azyme. Toute la propagande anti-israélienne visant à démoniser Israël a développé ce type de calomnies moyenâgeuses. Aujourd'hui les procédés se sont modernisés: il s'agit d'attribuer à Israël des crimes identiques à ceux dont les juifs furent victimes. Nazifier Israël en apposant un signe égal entre la Croix Gammée et l'étoile de David en est la dernière figure. De brillants esprits aussi cultivés que progressistes se sont laissés aller à ce type de d'assimilation.

Bien sur Dieudonné n'est pas allé explicitement jusque là. Il connaît les limites de ce que peuvent entendre des oreilles européennes. Il faut donner à ce venin une saveur nouvelle, faire du sioniste et non plus du juif le responsable. Accabler Israël de tous les maux du monde permet de recycler la haine des juifs en haine d'Israël tout en la parant du vernis progressiste et émancipateur des peuples opprimés. C'est ce qui fut tenté à la conférence de l'ONU contre le racisme, tenue à Durban l'été 2001. Dans la nouvelle Afrique de Mandela, c'est bien au nom de l'antiracisme que fut crié "mort aux juifs" dans la ville où Gandhi avait été avocat du temps de l'apartheid.

Faut-il exclusivement chercher ailleurs que sous nos latitudes des exemples de ce travestissement ? L'antisémitisme serait une attitude de droite, fascisante tandis que l'antisionisme serait de gauche, progressiste et émancipateur. Cette imposture intellectuelle date de la fin des années 60 quand après avoir épuisé tous les registres du tiersmondisme rédempteur, la cause palestinienne devint LA cause des causes. En France le surinvestissement du conflit israélo-palestinien a été facilité par les analogies faciles avec la guerre d'Algérie, plaçant Tsahal du côté de Massu et Sharon du côté d'Aussareses. Durant la seconde intifada, avec le retour sur l'histoire de la torture en Algérie, cette identification fut à son apogée symbolique. Dans un élan aussi historiquement analphabète que conceptuellement erroné, le sionisme devenait un colonialisme que la motion de l'ONU de 1975 accablait d'un racisme constitutif. Sioniste ! Quel adjectif qualifiant un projet politique émancipateur et libérateur se trouve aujourd'hui à ce point disqualifié, dévoyé ? 

Qu'importait l'histoire ! Qu'importait le sort des juifs européens à la fin du XIXe siècle, au début du XXe siècle ! Qu'importe que le nazisme lui ait donné toute sa raison d'être ! Qu'importait qu'il n'existât pas de Palestine dans un espace arabe colonisé par l'Empire ottoman ! Peu importait que le mouvement national arabe allât puiser son idéologie chez les nationaux socialistes allemands ou fascistes ! Peu importait que des nazis aient aidé le FLN algérien ! Non la gauche avait pour la Palestine un amour myope, le même qui lui avait interdit de voir la réalité des vertus émancipatrices des goulag soviétique ou chinois. Toute la période des années 70-80 témoigne de ces attitudes qui de la Cause du peuple à Libération en passant par l'Humanité suinte, avec une constante répétition, dès que le feu couve au Proche Orient, de dérapages, d'assimilations, de déni du réel, de projection fantasmatique obéissant à l'imaginaire clivé du monde. Les croyants des "avenirs radieux" projettent sur la complexité proche orientale leurs catégories de lecture du monde. Faut-il entrer dans les détails ? Faut il rappeler que Faurisson séduisit l'ultra gauche libertaire, qu'il eut les honneurs du Monde ? Faut-il rappeler le titre de Libération au moment du sauvetage par Israël des otages retenus à Entebbe en 1976 désignant l'action d'Israël comme une action terroriste? Au mieux Israël n'était qu'un Etat colonialiste, fasciste, terroriste, au pire il était un Etat construit sur une escroquerie majeure, celle de l'invention de leur destruction, la shoah, imaginée par les juifs pour mieux escroquer les peuples arabes et le reste du monde.

C'est de ce salmigondis historique multiple que s'est nourri un Dieudonné. Héritier des délires idéologiques qui l'ont précédé, il a ajouté en surimpression ceux des années 80-90, construit autour du ressentiment post colonial de tous les indigènes de la République ou encore ceux accommodés à la sauce "islamoprogressiste" chère à la pensée émancipatrice de gauche si soucieuse d'éponger ses derniers sanglots d'homme blanc.

Dieudonné est devenu le héros commun de ces mouvances. Ne pas vouloir voir cela, dénier au réel sa réalité, lui opposer des rêves idéologiques constituent une des grandes constantes du lent suicide du vieux monde. Comment réagir ? Interdire les "spectacles" ou les "quenelles"? Il importe de ne pas conférer à Dieudonné le statut de martyr car cela conférerait à ce geste obscène une valeur d'impertinence. On imagine son succès à venir dans tous les territoires perdus de la République. Par contre que la loi s'applique dès que l'incitation à la haine s'exprime.

Le défi que nous posent tous les Dieudonnés réside dans notre capacité à en comprendre la finalité autant que la stratégie. Ne pas percevoir l'enjeu de cette imposture consiste à reconduire le dénigrement stalinien face à la lucidité d'Orwell, Koestler ou Camus. Ne pas comprendre que ce sont nos libertés qui sont visées à travers Israël, consiste à reconduire le même aveuglement devant les vertus pacifiques d'Hitler. Ne pas comprendre que c'est l'identité européenne qui est visée à travers les juifs, consiste à reconduire l'esprit de Munich. Plus loin à l'Est dans ce fond de Méditerranée, la ligne de front qui nous protège se nomme Israël, seul Etat membre de l'ONU menacé ouvertement de destruction par un autre Etat membre de l'ONU. Qui massacre qui au Proche Orient ou dans le monde arabe aujourd'hui ?
En Europe c'est autour du nom juif que se situe la ligne de front. Elle incarne une résistance symbolique que beaucoup s'acharnent à détruire. La portée de ce mot dépasse de très loin son seul signifiant. C'est bien la raison pour laquelle certains s'ingénient à l'attaquer pour lui ôter toute légitimité à être. Si le nom "juif" venait à être illégitime en tant que catégorie vide de sens, l'idée de peuple qui rassemble les noms qui le constituent deviendrait elle aussi illégitime. Qu'est ce qu'un peuple sinon le rassemblement des "noms" qui se reconnaissent en lui ? En délégitimant le peuple c'est bien la légitimité de l'Etat qui le protège qui est mise en cause. Ce processus de destruction symbolique est devenu l'arme ultime d'un effacement déjà tenté dans l'histoire.

Quand Dieudonné et ses amis s'attaquent aux juifs, au signifié Juif, à la légitimité de l'Etat d'Israël, c'est au statut de l'homme libre, acteur de sa vie, maitre de son destin qu'ils s'attaquent.

Michèle Tribalat (démographe), Pascal Bruckner (écrivain), Dr Richard Prasquier (Président d'honneur du CRIF) Jacques Tarnero (essayiste)
Le Huffington Post, 3 janvier 2014



19 mars 2009

Le chantage à l'islamophobie, par Pascal Bruckner



Pascal Bruckner

Introduction :
Voici donc ce texte déjà ancien (plus de cinq ans), mais toujours d'actualité, publié à l'origine dans le journal "Le Figaro" par le philosophe Pascal Bruckner.
Il réagissait à la publication, aux Éditions "La Découverte" (maison mère de la mouvance "islamo-gauchiste") d'un livre polémique de "l'expert" Vincent Geisser, compagnon de route apprécié en particulier par des sites militants comme "Oumma.com". Sujet de sa colère : le chantage à "l'islamophobie", mot valise utilisé à tort et à travers ces dernières années ...

J.C

L'islam est intouchable: le critiquer ou le soupçonner, c'est faire preuve de racisme. Telle est la nouvelle vulgate que tente d'accréditer le Mrap, un certain nombre de médias et de chercheurs et une partie des dirigeants politiques. De quoi s'agit-il en l'occurrence? De soustraire la religion coranique à l'épreuve que subissent, depuis longtemps, les deux autres monothéismes existants: l'épreuve de la remise en cause. Un petit brûlot rédigé par un «spécialiste» (1) tente d'accréditer cette thèse: l'islam ferait l'objet d'amalgames scandaleux. Attaqué par des écrivains, tel Michel Houellebecq, ou des journalistes, telle Oriana Fallaci, il constituerait le paria des confessions et la confession des parias.Or ceux qui l'incriminent ne le connaissent pas et leur virulence serait proportionnelle à leur ignorance: «fantasme» des fous d'Allah invoqué par des «intellectuels médiatiques», «fantasmes sécuritaires» dirigés contre les nouvelles classes dangereuses que sont les jeunes de banlieue; fantasme, enfin, de l'asservissement des femmes islamiques qui n'est rien d'autre qu'un «cliché». Conclusion: vilipendé, caricaturé, l'islam doit être protégé par tous les moyens, et ceux qui médisent de lui, traînés devant les tribunaux. Notons d'abord à quel point cette notion est calquée terme à terme sur celle de judéophobie comme s'il s'agissait en quelque sorte de rétablir le principe d'équivalence, de se lancer dans une compétition victimaire et de ne pas laisser aux seuls Juifs la couronne du martyre.
Or, après le 11 septembre 2001, déclaration de guerre adressée aux infidèles du monde entier, on n'a pas en France, que je sache, brûlé des mosquées ou saccagé des lieux de culte musulmans, et c'est tant mieux : hormis quelques incidents, les Français, dans leur majorité, savent faire la différence entre les croyants ordinaires et les terroristes qui défigurent la foi.
Ceux qui veulent, en se drapant dans l'uniforme du réprouvé, protéger l'islam du moindre jugement dépréciatif, semblent oublier l'extraordinaire virulence du combat anticlérical en France et en Europe qui confina parfois à la barbarie : églises, temples, couvents brûlés et rasés, objets de culte dégradés, prêtres, évêques, religieuses guillotinés, pendus, massacrés. La violence de cette réaction fut à l'image de celle exercée par les Églises pendant tant de siècles sur les populations. Ce fut un prix terrible à payer, une lutte d'un sectarisme outrancier, mais qui nous a libérés de la tutelle ecclésiastique et a contraint Rome et les divers protestantismes à des révisions déchirantes quant à leur prétention à diriger l'ordre social.
Car le christianisme et l'islam ont en commun d'être deux religions impérialistes, persuadées de détenir la vérité et toujours prêtes à faire le salut des hommes par le sabre, le bûcher ou l'autodafé. Au nom de Dieu miséricordieux, elles ont tué et liquidé, directement ou indirectement, des millions d'individus. Mais le christianisme, miné par quatre siècles d'opposition en Europe, a dû céder du terrain et admettre le principe de laïcité, d'ailleurs inscrit dans les Évangiles ; il a dû, aussi, faire son aggiornamento couronné pour les catholiques par le concile de Vatican II et poursuivi par Jean-Paul II (**). Ce long travail de remise en question reste à accomplir pour l'islam habité par la certitude d'être la dernière religion révélée, donc la seule authentique. En France, on peut chaque jour, notamment aux «Guignols de l'info» «bouffer du curé», se moquer du Pape, de Mère Teresa, du dalaï lama, mais jamais de l'islam, sous peine d'être accusé de racisme. Pourquoi ce «deux poids, deux mesures» ? Ajoutons que les intégrismes juif et chrétien sont eux aussi grotesques et obscurantistes ; mais outre qu'ils ne débouchent pas sur des foules haineuses et hurlantes ou des tueries de masse, ils restent minoritaires et sont contenus par la prépondérance des laïcs, de libéraux, des conservateurs. Enfin, contester un système de pensée ou de croyances, rejeter des idées, des convictions que l'on juge, à tort ou à raison, fausses ou dangereuses, est à la base même de la vie intellectuelle et de la libre délibération.
Faut-il parler alors de racisme anticapitaliste, antilibéral, antisocialiste, antimarxiste ? On a parfaitement le droit, jusqu'à preuve du contraire, de vomir les religions dans leur ensemble, de les juger mensongères, abrutissantes, abêtissantes. Ou alors faut-il rétablir le crime de blasphème comme il y a peu avec Salman Rushdie ? Il y a plus grave, toutefois, et que prouve le libelle de Vincent Geisser : il vise avant tout à pénaliser ces musulmans dits modérés ou agnostiques qui souhaitent s'émanciper de l'intégrisme. C'est là que le concept d'islamophobie se révèle une machine de guerre pernicieuse au service d'intérêts particuliers : elle consiste à stigmatiser ceux des intellectuels, religieux, journalistes, philosophes d'origine maghrébine qui osent critiquer les principes de leur foi, en appellent à une relecture du Coran ou plaident pour une séparation des pouvoirs temporel et spirituel. Cela permet de les désigner à la vindicte de leurs coreligionnaires extrémistes en dressant une véritable liste de proscription (où l'on retrouve pêle-mêle Dalil Boubakeur, Soheib Bencheikh, Malek Boutih, Rachid Kaci, Latifa Ben Mansour, Mahammed Sifaoui, Abdelwahab Meddeb et beaucoup d'autres).
Le livre de Vincent Geisser constitue ce qu'il faut appeler une opération de basse police intellectuelle digne de l'ère stalinienne : en traitant ces démocrates de vilains poujadistes, d'opportunistes, de carriéristes, de laïcards, de persécutés d'opérette, il fait d'eux des quasi-apostats, des traîtres à leur religion, voire des harkis, des collabos, des ennemis de l'islam (même si ces mots ne sont jamais utilisés).
Coupables, donc, les beurettes qui veulent s'affranchir du voile, coupables tous ces enfants d'immigrés qui réclament le droit à l'indifférence religieuse, le droit de ne croire en rien et ne se sentent pas automatiquement musulmans parce qu'ils sont d'ascendance marocaine, algérienne ou tunisienne ? L'invention de l'islamophobie remplit plusieurs fonctions : nier, pour mieux la légitimer, la réalité d'une offensive islamiste en Europe, intimider, faire taire les mauvais musulmans, les impies soucieux de changement et au final bloquer tout espoir d'une mutation religieuse en terre d'islam.
Il s'agit donc de réhabiliter le délit d'opinion afin de clouer le bec aux contradicteurs et déplacer la question du plan intellectuel au plan pénal, toute objection ou réticence étant immédiatement passible de poursuites. Nous assistons bien à la fabrication d'un nouveau délit analogue à ce qui se faisait jadis dans l'ex-Union soviétique contre les ennemis du peuple (2). Or l'assimilation de l'esprit d'examen avec le racisme est trompeuse : autant ce dernier s'adresse aux personnes en tant qu'elles existent et pour ce qu'elles sont, le Juif, le Noir, l'Arabe, autant la discussion critique porte sur de notions mobiles, variables, les idées, les dogmes, les principes, toujours susceptibles de transformations. Tout le fond de l'affaire est là. Car Vincent Geisser comme Le Pen, Oriana Fallaci et l'universitaire américain Samuel Huntigton, sont, malgré leurs différences, des essentialistes imprégnés de pessimisme culturel : ils voient les religions, les cultures, les races comme des blocs qu'on ne saurait modifier d'un iota sous peine de les détruire et encore moins mélanger. L'on sait pourtant, comme l'a dit l'Iranienne Cherine Ebadi, récent Prix Nobel de la paix, que la démocratisation des sociétés musulmanes passe par les femmes et le changement de statut de ces dernières par la réinterprétation des textes canoniques. Or l'islam, surtout depuis la révolution kémaliste en Turquie, est une maison divisée : les intégristes voudraient refermer cette blessure en l'imputant aux croisés, à l'Occident, aux mécréants, les laïcs l'ouvrir plus encore afin de provoquer une crise salutaire. Ceux qui salissent la religion du Prophète, ce sont d'abord les «martyrs» qui commettent des attentats monstrueux, les clercs ou les théologiens qui les justifient et les idiots utiles ou les idiots tout court qui défendent ces derniers. L'islam fait partie du paysage français ; il a droit à ce titre à la reconnaissance publique et au respect ; à condition qu'il respecte lui-même les règles républicaines et ne réclame pas des droits séparés, dérogations pour les femmes, faveurs et privilèges divers. Ce qu'on peut lui souhaiter de mieux, ce n'est pas la «phobie» ou la «philie» mais l'indifférence bienveillante dans un marché de la spiritualité ouvert à toutes les croyances. S'il ne veut plus souffrir de suspicion, il devra s'engager dans un type de réforme aussi radicale que celle opérée par les catholiques et les protestants au cours du siècle écoulé. Jusque-là, il restera, y compris pour les musulmans modérés, l'objet d'une prudence légitime. Il y a quelque chose d'ahurissant à voir une «organisation antiraciste» criminaliser les adversaires du fanatisme et de la superstition. Si Voltaire vivait aujourd'hui, gageons que certains «antiracistes» le feraient jeter en prison.

Pascal Bruckner
Le Figaro, 5 novembre 2003

(1) La Nouvelle Islamophobie, Ed. La Découverte, 122 p.

(2) Si l'extrême gauche manifeste une telle indulgence pour les fondamentalistes du Coran ce n'est pas simple accident ; elle voit ce collectivisme théocratique avec bienveillance puisqu'elle n'a jamais fait son deuil du totalitarisme et que sa vraie passion n'est pas la liberté ou la justice, mais la servitude.

Nota de Jean Corcos : 
Je suis fier d'avoir eu comme invités presque toutes les personnalités citées par Pascal Bruckner, à l'exception de Soheib Bencheikh.