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07 mars 2011

Les révoltes du monde arabe sèment la panique à Caracas

Hugo Chavez

«Les Etats-Unis exagèrent et déforment la situation pour favoriser une invasion», assure le Président du Venezuela Hugo Chàvez. La diplomatie du pays socialiste fait pression pour «rassembler une commission de pays amis pour aider la Libye». L’opposition a formellement condamné cette posture «honteuse» du gouvernement et a demandé que soit immédiatement rendue au Venezuela la réplique de l’épée du Libérateur Simon Bolivar, une des plus hautes distinctions nationales, remise au dictateur libyen en 2009.
Hugo Chávez était pourtant resté plutôt discret lorsque la vague de protestations dans le monde arabe a débuté, au risque de susciter la raillerie de ses opposants, habitués à un président intarissable. «Pourquoi tu te tais?» titrait le 22 février en Une de son journal antichaviste TalCual, le célèbre éditorialiste Teodoro Petkoff, ex-guérillero et ex-ministre. Alors que le Commandante aurait pu s’approprier ces révolutions populaires sur le continent africain, à l’instar d’autres mouvements de gauche dans le monde, il a laissé son opposition s’en emparer.

Un scénario à l'égyptienne au Venezuela?

«Tous les pays d'Amérique du sud sont déstabilisés. Le pari du rapprochement avec les pays arabes est en suspend. Personne ne sait ce qu'il va se passer» explique Jean-Jacques Kourliansky, spécialiste des politiques extérieures de l'espace ibéro-américain à l'Institut des relations internationales et extérieures (IRIS).
Les partis et associations opposés au président bolivarien nourrissent l’espoir d’un scénario à l’égyptienne sur le sol vénézuélien. Le 21 février, un dirigeant de Primero Justicia, parti libéral, observe que «plusieurs peuples frères se sont levés contre des hommes qui voulaient rester au pouvoir à vie», signalant au passage que le cas du Venezuela était similaire, puisque le président Chávez, à la tête du pays depuis douze ans, a admis qu’il voulait gouverner au moins vingt ans…
Grâce au «tsunami arabe», les antichavistes ont tenté d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les violations des Droits de l’Homme qu’ils dénoncent au pays de Bolivar. Des étudiants de Caracas, progressivement rejoints par près de soixante autres sympathisants dans tout le pays, se sont mis en grève de la faim pour exiger la libération de «prisonniers politiques» et réclamer la visite d’un représentant de l’Organisation des Etats américains (OEA). Largement médiatisés par la presse d’opposition, les grévistes ont vite pris le visage de martyres… à l’instar de leurs modèles égyptiens ou tunisiens. «Nous ne pouvons permettre, en tant que mères, que ces jeunes s’immolent sans que le gouvernement ne réponde à leurs demandes», s’est indignée la mère d’un des grévistes.
«Nous refusons que les Etats-Unis viennent s'immiscer dans nos affaires» a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Nicolas Maduro. «Ils tentent de monter une fiction, quelque chose comme une Egypte virtuelle», a t-il ajouté. Le président Hugo Chávez a pris moins de précaution: «Je rigole quand des analystes sensés de l'opposition comparent mon gouvernement avec celui de l'ex-président Hosni Moubarak en Egypte. Ils sont fous!»

Les révolutions ne sont pas des «épidémies»

Pourtant dans les rues de Caracas les opposants au président ne parlent que de ça, en guise d'espoir: «Regardez ce qui se passe en Egypte. Tout est possible. Ici aussi!», veut croire cette retraitée de la grande entreprise d'aliments et de bières Polar. Ce désir fait fi des réalités les plus évidentes. Le chercheur Jean-Jacques Kourliandsky est dubitatif. «Ces révolutions ne sont pas des "épidémies" qui sautent d'un continent à un autre. Je comprends que certains l'utilisent à des fins politiques mais par exemple la Libye est un pays voisin à l'Egypte et la Tunisie, il y a des similarités culturelles, de nombreux émigrés égyptiens et tunisiens. Ces trois pays se comprennent».
Le Venezuela est une démocratie où le Président Hugo Chavez a été élu en décembre 1998 avec 56% des voix, puis en juillet 2000 avec 59,5% et enfin en décembre 2006, avec plus de 62% des voix. Le Président légifère par décret-lois depuis fin décembre alors que l'Egypte connaissait un Etat d'urgence depuis 30 ans. Les jeunes grévistes de la faim ont d’ailleurs été finalement entendus après, pour certains, être resté 23 jours sans manger. Les députés Biagio Pilieri et Freddy Curupe, poursuivis pour corruption ont finalement été relâchés et ont pu siéger à l'Assemblée nationale.
L'arrivée de la vague révolutionnaire en Libye a une nouvelle fois mis le Venezuela dans l'embarras. Une rumeur lancée par le Ministre britannique des Affaires étrangères William Hague répand l'idée le 21 février que le chef suprême Mouammar Kadhafi serait en route vers le Venezuela. Un communiqué ambigu du chancelier vénézuélien assure que le Président libyen n’a pas quitté Tripoli, tout en faisant part de l'«amitié» entre les deux pays. Les ministres libyens et vénézuéliens des Affaires étrangères se sont mis d'accord «pour maintenir le contact et échanger des informations de première main sur la situation».

La gênante amitié libyenne

Hugo Chavez réagit lui tardivement, le 25 février, via Twitter: «Vive la Libye et son indépendance! Kadhafi est confronté à une guerre civile», alors que les violences avait déjà fait entre 300 et un millier de morts. Les deux puissances pétrolières nourrissent en effet des relations étroites. Hugo Chavez a rendu visite six fois à Mouammar Kadhafi. En septembre 2009, c'est ce dernier, pourtant réticent à sortir de son pays, qui est venu au Venezuela.
Les deux pays ont conclu de nombreux accords dont beaucoup demeurent encore sous forme de projets. Les derniers ont été officialisés en décembre 2010, comme la création d’un fonds pour promouvoir la coopération entre les deux pays et la collaboration pour exploiter, partager les ressources en pétrole et en gaz.
Le chef de file de la gauche sud-américaine transforme une amitié gênante en une lutte contre l'impérialisme et l'«empire américain». Il se dresse contre le recours de la force armée par les Etats-Unis et demande à la communauté internationale «de chercher une solution pacifique au conflit». Le retour d'une guerre irakienne est agité en épouvantail. Pour Jean-Jacques Kourliandsky la proposition de la mission est une preuve des hésitations du régime vénézuélien:
«Tout le monde est à peu près d'accord pour s'opposer à une ingérence militaire et demander une mission conciliatrice ne constitue pas non plus une marque de soutien enthousiaste. Il y a un changement de ton depuis la semaine dernière.»
Dans certains médias vénézuéliens le ton est beaucoup plus dur. Sur la chaîne de télévision sud-américaine Telesur ce mercredi, un présentateur vedette expliquait à ses auditeurs que les Etats-Unis ont travaillé l'opinion par le biais des médias afin de justifier le vol du pétrole libyen. Le journal chaviste Diarìo VEA écrit belliqueusement dans son édito: «Nous sommes disposés à repousser les actions de l'empire et son intention de s'emparer aussi du pétrole vénézuélien».
Pourtant au sein même du parti socialiste d'Hugo Chavez des voix s'élèvent contre la politique étrangère du Commandante. La mouvance Marea socialista (Marée socialiste) s'est prononcée «catégoriquement en solidarité avec le peuple libyen et avec le peuple arabe en lutte pour conquérir la liberté et la démocratie».
Quant à la coalition parlementaire opposée au Président socialiste, elle rejette «l'honteuse posture de s'abriter derrière l'argument de la non intervention pour éviter de condamner les atrocités perpétrées par le colonel Kadhafi». Mais dans un pays farouchement anti-américain, Hugo Chavez peut encore renverser l'opinion en faveur du président libyen.

Julie Pacorel et Jean-Baptiste Mouttet
Slate.fr, 5 mars 2011 

Nota de Jean Corcos :
Un article parfait, mais à qui il manque un rappel ... la haine hystérique d'Hugo Chavez pour Israël, qui s'est traduite dans les faits à la fois par la rupture des relations diplomatiques, et par le départ de la moitié de la communauté juive du Venezuela, effrayée par des agressions en tous genres ! Le même Chavez qui affiche son amitié envers d'autres tyrans, le syrien El Assad, et l'iranien Ahmadinejad ; et qui aurait déjà fait de son pays une base arrière du Hezbollah ! 

14 février 2007

"Iran : Chavez joue avec le feu", par Alfredo Valladao

Hugo Chavez et Mahmoud Ahmadinejad
(photo Reuters)

Introduction :
Alfredo Valladao est le directeur de la chaire "Mercosur" de l'Institut des Sciences Politiques à Paris (Sciences Po). Dans ce "rebond" publié dans le journal "Libération" le lundi 29 janvier, il analyse la dérive géopolitique du président vénézuélien, Hugo Chavez, qui est en train - sans aucune pudeur - de nouer une alliance avec le "petit Hitler" iranien, Mahmoud Ahamdinejad. Ni la conférence négationniste de Téhéran, ni les menaces de destruction de l’État juif, ni les discours apocalyptiques et mystiques venus d'Iran ne troublent Chavez, le superbe "bolivarien" ... Des scrupules qui n'affectent pas non plus d'autres dirigeants de la gauche latino-américaine, qui ont accueilli sans honte la présence d'Ahmadinejad lors de l'intronisation du nouveau président de l’Équateur ; et il existe aussi des photographies du nabot antisémite, bras dessus bras dessous avec Evo Morales, dont l'élection en Bolivie avait suscité tant de sympathie dans un bien sérieux journal du soir ! Alfredo Valladao a le grand mérite de démontrer combien ces pitreries risquent d'introduire des conflits extérieurs dans l'Amérique du Sud, qui n'en a guère besoin. Au delà, cet article soulève des questions bien gênantes, et qui ne suscitent guère d'intérêt chez nos hommes politiques ou commentateurs de gauche : comment leurs partis "frères" d'outre-atlantique peuvent-ils être dénués à ce point de tous scrupules ? Ou, dit autrement : peut-on accepter l'antisémitisme par haine des États-Unis ?
J.C

La tournée que vient d'achever le président iranien Mahmoud Ahmadinejad au Venezuela, en Équateur et au Nicaragua n'a rien d'anodine. Elle consacrait la volonté de rapprochement sur une base antiaméricaine de deux radicalismes politiques ­ le fondamentalisme chiite du président iranien et le populisme bolivarien du chef de l’État vénézuélien ­, qui se flattent, également, de représenter l'aile la plus radicale au sein de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). Mais la conséquence la plus immédiate de ce périple iranien dans le Nouveau Monde est sans doute ailleurs : il risque de plonger l'Amérique du Sud dans le conflit du Moyen-Orient et ses inextricables problèmes, alors que la région avait toujours vécu loin des principales zones de tension de la planète et de ses grandes aventures guerrières. Certes, l'Amérique du Sud a connu son lot de conflits locaux, surtout au XIXe siècle : la guerre de la Triple Alliance, où le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay coalisés ont affronté le Paraguay ; celle du Pacifique, entre le Pérou, la Bolivie et le Chili, ou celle du Chaco opposant dans les années 30 la Bolivie et le Paraguay. Pourtant, si cette région est toujours grosse de violences sociales, les conflits armés entre Etats nationaux sont suffisamment rares pour que la paix soit la norme de la région.
Si certains pays sud-américains ­ notamment le Brésil, avec un corps expéditionnaire ­ ont participé, mais de manière marginale, aux deux grandes guerres mondiales du XXe siècle, la première grande importation d'un conflit géopolitique extérieur a eu lieu pendant la guerre froide, avec l'alignement cubain au bloc soviétique. Pendant deux décennies, l'Amérique du Sud a été otage de l'affrontement entre le communisme soviétique et la démocratie libérale occidentale. Chacun avait ses partisans locaux et l'Occident n'a pas hésité à soutenir de sinistres dictatures militaires ­ le Chili en étant l'exemple le plus emblématique ­ pour combattre ses adversaires. La chute du mur de Berlin a cependant sérieusement réduit l'espace où pouvaient s'exprimer l'extrémisme idéologique de la gauche et les justificatifs de la violence avancés par la droite. Jusqu'à l'arrivée au pouvoir du colonel Hugo Chávez au Venezuela, la région, fatiguée des horreurs d'une guerre froide par procuration, semblait avoir opté pour la paix, la démocratie et la modération.
Mais le nouveau messie bolivarien ne fait pas seulement peu de cas des valeurs démocratiques. Il entraîne aussi la région dans le pire marais géopolitique de la planète : le Moyen-Orient. Embrasser l'Iran des ayatollahs et promouvoir le rapprochement d'autres pays de la région avec le régime d'Ahmadinejad, au plus fort de son bras de fer nucléaire avec Washington et les Européens, ne peut que créer des tensions avec l'ensemble du monde démocratique. Mais le plus grand danger demeure le risque de provoquer les mêmes tensions entre les nations sud-américaines et au sein même de plusieurs pays de la région.
Le gouvernement d'Ahmadinejad, qui déclare régulièrement qu'il faut rayer Israël de la carte et met en doute l'existence de l'Holocauste, fait de certains groupes extrémistes libanais et palestiniens (le Hezbollah ou le Hamas) un instrument de sa politique extérieure. Or presque tous les pays sud-américains ont d'importantes populations d'origine syro-libanaises (maronites, sunnites, chiites) et juives qui ont toujours vécu en harmonie. Dès lors, y importer l'influence iranienne et les problèmes du Proche-Orient, c'est tout simplement introduire les germes de la discorde entre ces communautés et, à terme, sans doute, la violence. Plus Ahmadinejad sera glorifié en Amérique du Sud et plus les communautés juives, celles d'origine libanaises chrétienne ou sunnite ou celles d'origine palestinienne opposées au Hamas, se sentiront rejetées et menacées. Autant dire que l'importation des conflits sanglants du Moyen-Orient vers le sud des Amériques ne sera pas sans répercussions sur les équilibres et la sécurité intérieure de plusieurs Etats de la région.
Certes, on n'en est pas encore tout à fait là, même s'il plane des soupçons sur d'éventuels réseaux de soutien financier au Hezbollah dans la région de la Triple Frontière entre le Brésil, le Paraguay et l'Argentine. Mais le refus du président argentin Néstor Kirchner d'assister à l'intronisation du nouveau président équatorien Rafael Correa pour ne pas avoir à rencontrer son homologue iranien est significatif. L'Argentine accuse en effet Téhéran d'être derrière les attentats contre des institutions juives en 1994 à Buenos Aires. Par ailleurs, au Venezuela même, la communauté juive a déjà commencé à dénoncer le rapprochement entre Caracas et Téhéran.
Créer ce type de tensions internes est déjà très grave, surtout si celles-ci génèrent d'autres problèmes encore avec le reste du monde démocratique. En cas d'escalade de la tension avec Téhéran, l'Union européenne et les États-Unis ne manqueront pas de se préoccuper de la position que l'Amérique du Sud, en particulier les États du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Venezuela), va adopter à l'égard des provocations et des ambitions iraniennes. Les États arabes, qui ne voient pas d'un bon œil la montée en puissance de l'Iran ­ et dont certains ont des liens commerciaux non négligeables avec les pays du Cône sud ­, finiront par sommer ces derniers de se situer face au régime de Ahmadinejad.
Dès lors, mettre le pied dans l'engrenage de l'imbroglio sanglant moyen-oriental, comme le fait Hugo Chávez, au nom de la lutte contre les ingérences de l'«empire», n'est pas l'option la plus sensée, ni pour promouvoir les intérêts de l'Amérique latine dans le monde, ni pour garantir la paix dans la région et au sein même de ses nations. D'autant plus que, en matière d'ingérence dans les affaires intérieures des voisins, l'Iran et le Venezuela «révolutionnaires» n'ont de leçons à recevoir de personne.

Alfredo Valladao
"Libération", le 29 janvier 2007