Notre radio

Notre radio

13 décembre 2016

Roger-Pol Droit : «Si on ignore ce que croit son voisin, les malentendus s’installent»

Roger-Pol Droit

Pour le philosophe, les religions et les spiritualités contiennent des richesses à la fois intellectuelles, spirituelles et morales impossibles à négliger.

Qui ne s’est pas trouvé démuni face à un tableau de Bellini ? Dans les Religions expliquées en images (Seuil) le philosophe et essayiste Roger-Pol Droit expose, à travers un parcours pédagogique dans l’histoire de l’art, les notions fondamentales pour appréhender les différentes croyances. S’il existe, selon lui, des désaccords insurmontables entre les religions, ce sont ces points de repères qui ouvrent la voie vers la tolérance, tellement indispensable (1).

Avez-vous vraiment écrit cet ouvrage pour répondre aux questions de votre fille sur les religions ? Pourquoi une culture religieuse est-elle indispensable ?

J’ai vraiment écrit ce livre avec ma fille. Comme beaucoup de parents, nous avions décidé de ne pas lui donner d’instruction religieuse, pensant qu’elle choisirait elle-même, plus tard. Un jour, à 13 ans, elle m’a demandé si Dieu était bien le fils de… Jésus ! Là, je me suis dit que ses lacunes dans le domaine religieux pouvaient être un sérieux handicap.
D’abord, pour comprendre un certain nombre d’œuvres d’art, mais surtout parce que nous vivons aujourd’hui un moment où les tensions et les affrontements liés aux religions sont de plus en plus intenses. Pour coexister, il me semble indispensable de savoir «qui croit quoi».
Il faut donc avoir des repères sur les principales religions. Ceux qui ont reçu une éducation religieuse ne connaissent généralement que leur tradition. Un catholique et un protestant vont partager la culture chrétienne de l’Europe, mais souvent ils ne savent pas vraiment de ce que croient un juif, un musulman ou un bouddhiste. Si on ignore ce que croit son voisin, dans la classe, dans l’immeuble, ou dans l’entreprise, les malentendus s’installent.

Les Français ont une conception spécifique de la laïcité. Plus que d’autres Occidentaux, ne sont-ils pas particulièrement handicapés face au fait religieux ?

Les récents débats sur le burkini, incompréhensibles vus de l’étranger, ont montré combien la conception française de la laïcité est, en effet, très spécifique. Notre laïcité s’inscrit dans une longue histoire, liée aux guerres de religions, à la Révolution, à la montée de la libre pensée au XIXe siècle. Cette histoire n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe. Quand j’enseignais la philosophie, il y a une trentaine d’années, j’étais déjà surpris de constater que 90 % de mes élèves ne savaient pas ce que signifiait INRI dans les tableaux classiques (Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum, c’est-à-dire «Jésus le Nazaréen, roi des Juifs»). La même ignorance concerne les grands épisodes de la vie du Prophète ou du Bouddha. Notre tradition antireligieuse, toujours vivace à Charlie Hebdo, est évidemment respectable, mais elle peut empêcher aussi d’apercevoir les trésors d’humanité que recèlent les traditions spirituelles.

Mais aujourd’hui les programmes scolaires intègrent un enseignement sur les différentes religions…

C’est vrai, mais sa mise en pratique demeure très disparate. Toujours en raison des spécificités historiques de la laïcité française, on constate souvent des résistances du côté des enseignants, comme du côté des élèves. Même si les instructions et le matériel scolaires sont disponibles, il existe ici ou là une sorte de malaise, de crispation. Comme si dans la culture française, les questions religieuses devaient être mises à l’écart, déconnectées de tout le reste.

Alors que les croyants sont aujourd’hui minoritaires, pourquoi les religions restent, selon vous, un élément essentiel de l’expérience humaine ?

Je ne suis pour ma part ni croyant ni athée, mais profondément agnostique. Ce qui signifie que je suis convaincu que nous nous posons des questions sur l’infini, et sur le sens du monde, sans avoir les moyens d’y répondre. Mais, c’est justement cette interrogation sans fin et sans réponse ultime qui nous fait humains. Tous les mythes, toutes les religions essaient de combler cet écart. Voilà pourquoi, j’ai du respect pour les religions, même si j’en connais les travers : le fanatisme, l’intolérance, les saloperies… Elles recèlent pourtant un fond de richesses à la fois intellectuelles, spirituelles et morales impossible à négliger.

Mais comment libérer ces richesses d’un dogmatisme intrinsèque ?

On peut scruter les religions en être humain, en philosophe, en observateur, éprouver pour elles de l’intérêt, voire de la bienveillance, sans être pour autant inclus dans une foi. Mais la religion, pour le véritable croyant, engage le rapport à soi et aux autres, le mode de vie, l’examen de ses actes, l’éthique. Pour celui qui adhère profondément et sincèrement, elle conditionne la totalité de son existence. Si elle représente une vérité révélée, donc absolue, comment pourrait-il alors y en avoir d’autres ? C’est le problème, absolument sans fin, de la multiplicité du vrai.
Pour les sceptiques, la question ne se pose pas : les religions ne sont que des fables, et toutes se trompent. Mais, pour ceux qui sont convaincus d’un absolu et qui pensent le détenir, que faire de ceux qui ne partagent pas cette conviction ? Les laisser dans leur erreur ? Si on décide de corriger leur erreur, il va falloir les éduquer. Comment leur refaire la tête ? Il faudra prêcher, convertir, voire contraindre. Et si les mécréants ne se laissent pas persuader, ils peuvent être considérés comme diaboliques, donc persécutés. A quoi s’opposent évidemment des pratiques de tolérance, mais qui ne sont jamais si simples qu’on croit.
Le monde musulman a réservé par exemple un statut particulier aux gens du Livre, juifs et chrétiens. Les dhimmis, ces juifs ou chrétiens résidant dans un Etat musulman, ne doivent pas être persécutés, mais sont tenus de vivre dans des conditions contraignantes : ils n’ont pas le droit de construire de nouveaux lieux de culte, doivent porter des signes distinctifs, laisser le passage aux vrais croyants…

Comment faire dans une société où les uns veulent imposer leurs convictions aux autres ?

Pour progresser vers une solution, il faut dépasser la question des doctrines et de leurs contenus et s’attacher à celle des convictions et de leur intensité. C’est le chemin qu’a suivi Pierre Bayle au moment de la naissance historique de la tolérance en Occident : considérer la force de la conviction. Or, elle est aussi vive pour les uns que pour les autres !
Entre celui pour lequel le blasphème n’existe pas, comme le dessinateur de Charlie,et celui pour lequel il existe de manière absolue des frontières entre profane et sacré, entre supportable et insupportable, il n’existe pas d’accord possible. Nous sommes aujourd’hui, sur ce point, dans une disjonction insurmontable. Il existe des problèmes sans solution, si même si cela est désagréable à constater. Or, c’est justement dans ces cas de désaccords insurmontables qu’il faut inventer de nouvelles formes de tolérance. Ce point me sépare de Voltaire, malgré la grande estime que j’ai pour lui. Il écrit, en effet, dans le Traité sur la tolérance que toutes les religions, dans le fond, disent la même chose.
On ne se ferait la guerre que sur des détails accessoires, par bêtise, par manque de réflexion. Je pense au contraire qu’il existe entre les religions des désaccords insurmontables. Un juif ne pense pas la même chose qu’un musulman, qui ne pense pas la même chose qu’un chrétien, qui ne pense pas la même chose qu’un bouddhiste ou un athée. Tous peuvent trouver des terrains d’entente, mais restent différents. C’est à cause de ces différences, et de ces désaccords insurmontables, que la tolérance est indispensable. Elle passe par une meilleure connaissance de l’autre.

Vous montrez aussi que l’art a longtemps été au service des croyances…

L’art est un discours direct. L’écriture, l’enseignement, l’exposé des doctrines sont réservés aux élites savantes plutôt qu’au peuple. Les œuvres d’art incarnent directement les mythes sans avoir besoin de verbaliser. L’art n’est pas seulement une création esthétique. Il a aussi une fonction d’affichage, de transmission d’un message qui s’adresse à tous dans sa matérialité concrète. Avec l’avantage de permettre plusieurs niveaux de lectures.

(1) Lire aussi : la Tolérance expliquée à tous, Seuil.

Catherine Calvet et Anastasia Vécrin

Libération, 24 octobre 2016