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06 décembre 2013

Obama ou la retraite d’un empire


La conduite des Etats-Unis en Syrie, en Iran et en Egypte est en train de créer un vide géopolitique. Qui occupera la place ? Analyse.


Autre temps, autres mœurs. Juste après avoir dévoilé à son cabinet un pacte conclu avec une poignée de rebelles colombiens qui octroyait à l’Amérique le droit « d’utiliser, d’occuper et de contrôler » ce qui deviendra plus tard le canal de Panama, Teddy Roosevelt demandait à Elihu Root : « Ai-je répondu aux accusations ? » Et le ministre de la Guerre de répondre sans ambages : « Vous étiez accusé de séduction, et vous avez prouvé de manière concluante que vous étiez coupable de viol ».

Quelque 18 présidences plus tard, plus personne n’accuse les leaders américains de séduire des nations éloignées ou de violer des terres étrangères. Au contraire, l’esprit de l’empire dont était imprégné le président Roosevelt – et qui a depuis façonné le destin de l’Amérique – est en train de se faner. Ce qui pose des questions cruciales au sujet de l’avenir des Etats-Unis, de ses rivaux, et du monde qui existe entre eux.

Premier président vraiment curieux du monde extérieur, Teddy Roosevelt a posé les fondations de l’impérialisme américain. Ce qui a démarré avec l’éviction de Cuba des hélicoptères de combat espagnols et l’établissement d’une base navale aux Philippines, s’est ensuite accru avec le canal de Panama et la médiation américaine entre la Russie et le Japon. L’entrée décisive des Etats-Unis dans ce qui était jusqu’alors l’impasse de la Première Guerre mondiale a scellé le nouveau rôle de l’Amérique en tant que pouvoir mondial. Parallèlement, la puissance industrielle et l’emprise commerciale de l’Amérique ont été telles que les isolationnistes, qui avaient d’abord laissé Washington hors des Nations unies et de la Seconde Guerre mondiale, ont en définitive vu les Etats-Unis émerger de la guerre comme une superpuissance avec laquelle les jeunes générations ont été familières toute leur vie.

L’Amérique est fatiguée

Un tout autre tableau se dessine aujourd’hui. Entre les troupes américaines évacuées d’Irak et celles qui se préparent à quitter l’Afghanistan l’an prochain, alors que Washington a parrainé un accord avec Téhéran qui ne requiert aucune concession idéologique de la part l’autocratie islamiste, une autre réalité se fait jour : l’empire américain est en train de battre en retraite.

C’était en tout point flagrant pendant la crise syrienne. Les Etats-Unis sont à présent un empereur réticent, un guerrier fatigué d’errer à travers les océans, lassé de traquer les méchants et de sonder sans cesse de lointains régimes afin de déterminer qui est contre qui, pourquoi, et quel est l’impact sur les intérêts américains. En ce sens, le revirement de Barack Obama sur la Syrie, son abrupte transition d’une attaque militaire au débat parlementaire puis à l’accord de désarmement avec la Russie, est profondément révélateur. Non pas en raison de sa série de rebondissements médiatiques mais bien parce que les Américains étaient largement d’accord avec leur président. Obama et une grande partie de l’opinion publique américaine ont beau être divisés sur de nombreux autres sujets, allant de l’assurance santé au contrôle des armes, un large consensus, sans doute dans l’air du temps, prévaut désormais en matière de politique étrangère : l’Amérique veut rester à la maison.

Sur le dossier iranien, c’est manifestement ce principe qui guide le secrétaire d’Etat américain John Kerry. Passés quelques considérations d’honneur et le souvenir douloureux d’attaques contre les intérêts, les idéaux et les représentants américains, le diplomate cherche avant tout à se sortir de l’ornière. Et retirer une nouvelle punaise rouge de la grande carte qui impressionne et dépasse tant l’esprit d’Obama.

La question posée par cette retraite en règle est alors de savoir si la profonde empreinte américaine sur l’Histoire est prête à laisser sa place, et si oui, qui peut combler le vide qu’elle commence à créer.

Le siècle américain n’était pas seulement, ni même surtout, constitué de guerre et de diplomatie. Il était aussi fait d’économie, de culture et de valeurs.

Le retour russe

« L’Amérique », écrivait il y a 72 ans le journaliste américain Henry Luce, est « la capitale intellectuelle, scientifique et artistique du monde ». Elle exportera « les grands principes de la civilisation occidentale – et surtout la justice, l’amour de la vérité, l’idéal de charité ». Paradoxalement, cette vision sur le déclin a malgré tout été récemment éprouvée par l’administration Obama en Egypte. Le résultat pour la Maison-Blanche ? Une débâcle majeure.

En demandant le départ de Hosni Moubarak après les rassemblements de manifestants sur la place Tahrir il y a presque 3 ans, Obama espérait promouvoir la démocratie sur le Nil. C’est aussi pourquoi il a suspendu l’aide militaire au Caire après que ses forces de sécurité aient tiré sur la foule de protestataires, en juin dernier. Payant le prix de la haine, le président américain fixe désormais du regard une Egypte qui n’est plus démocratique et qui, il y a 15 jours, commençait à renouer ses liens militaires avec la Russie de Vladimir Poutine. L’arrivée au Caire des ministres russes des Affaires étrangères et de la Défense, vraisemblablement pour vendre des MiG-29 ainsi que des systèmes de missiles correspondants, est un signal pour Washington. Elle signe la perte du statut hégémonique américain gagné dans les principaux pays arabes il y a une quarantaine d’années, à la suite de l’éviction par Anouar el-Sadate de ses conseillers soviétiques.

Ce retour russe en Egypte, comme le rôle de Moscou dans la crise des armes chimiques syrienne, est un reflet du retrait américain du monde. Un tel scénario n’aurait jamais eu lieu sous John F. Kennedy, sans parler de Richard Nixon, ni même Ronald Reagan ou encore Bill Clinton.

Autre symptôme de déclin, les Etats-Unis sont passés, ces dernières années, du statut de plus grand créancier à plus grand débiteur du monde. Quant à la carte de la présence militaire américaine à travers le monde, elle est, de manière assez stupéfiante, similaire à celle de la Grande-Bretagne à la veille de son propre déclin.

Pékin revendique sa part du gâteau

Les animaux de la jungle reniflent la fatigue du lion Amérique et, parmi eux, l’Etat juif. C’est ce que le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman a voulu dire la semaine dernière en affirmant à Sdérot que, même si les Etats-Unis demeurent « la pierre angulaire » de la politique étrangère israélienne, Jérusalem devait chercher de nouveaux alliés.

Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si, au même moment, le Premier ministre Binyamin Netanyahou était à Moscou et rencontrait le président russe Vladimir Poutine, quelques jours après que le tapis rouge ait été déroulé à Jérusalem pour le président français François Hollande, acclamé pour sa position indépendante, belliciste et contraire à celle des Etats-Unis vis-à-vis de l’Iran. Reste que le désir russe de combler le vide impérial post-américain n’est pertinent que sur les plans militaires et diplomatiques. Le Kremlin a beau vendre des armes et offrir des négociateurs et des intermédiaires, il a peu à offrir en dehors d’un arsenal et de matières premières.

La Chine, en revanche, peut se targuer d’égaler les Etats-Unis. Tout ce que les Américains ont en magasin, les Chinois l’ont aussi, des gadgets aux aéroports en passant par les voitures et les autoroutes. Les chances qu’un pays comme l’Egypte préfère désormais se tourner vers Pékin pour de larges projets de construction et de travaux publics sont donc très importantes. La République populaire est bien moins chère que l’Oncle Sam, et il n’y a pas de clauses politiques dans ses contrats. Enfin, les discussions engagées par l’Etat hébreu avec Pékin sur le chemin de fer vers Eilat indiquent également une émergence chinoise en tant que grand constructeur régional.

Tout cela ne veut évidemment pas dire que l’ère de superpuissance américaine touche à sa fin : la retraite stratégique prendra du temps, et la compétition qu’affronte aujourd’hui le marché américain ne signifie pas qu’il sera totalement mis de côté, et certainement pas du jour au lendemain. De plus, tout comme la politique économique russe est vouée à l’échec, la Chine est un zombie diplomatique, qui n’a pas le désir qu’éprouve la Russie de faire tourner la Terre. Mais enfin et surtout, personne dans le monde ne semble prêt pour l’instant à relayer les Etats-Unis du point de vue de la culture et de la technologie made in America. Cette domination culturelle et technologique survivra au retrait impérial de Washington. Et pour cause : c’est une création du peuple américain et non de ses dirigeants ; qu’ils aient déployé, comme Roosevelt, ou replié comme Obama, l’empire d’outre-Atlantique.
  
Amotz Asa-El
Jerusalem Post, 26 novembre 2013