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27 août 2012

L’islam est-il antisémite ? Un livre de Tarek Fatah

Tarek Fatah

« Allah, détruis et écrase complètement les juifs » : ce propos entendu à la télévision égyptienne illustre la vigueur prise par l’antisémitisme dans le monde musulman. Mais sait-on que ce phénomène doit autant à l’influence des idées occidentales sur les penseurs islamistes qu’à la tradition musulmane elle-même ?

 « En toute logique, les musulmans et les juifs auraient dû et pourraient être partenaires. Leurs croyances sont très semblables », écrit à juste titre Tarek Fatah dans son ouvrage provocateur The Jew is Not My Enemy. Et, en effet, dans l’imaginaire des chrétiens occidentaux du moins, les deux religions furent pendant des siècles assimilées. Depuis les théologiens du Moyen Âge jusqu’à Hegel, on appréhenda l’islam comme un simple avatar du judaïsme, l’attitude à l’égard des deux communautés étant généralement hostile. Quoique pas toujours. Les musulmans comme les juifs étaient ainsi admirés des romantiques du XIXe siècle, qui voyaient en eux les détenteurs d’une spiritualité orientale qui avait inspiré et pouvait continuer d’inspirer l’Occident. Quand Juifs et Arabes furent classés dans la même race « sémitique », le terme avait encore souvent valeur de compliment. C’est d’ailleurs en partie en réaction à ce philosémitisme que l’antonyme fut forgé. Et c’est en partie en réaction à l’antisémitisme moderne que le vieux rêve de « retour » des Juifs en Orient s’imposa à travers le mouvement sioniste. Lequel entraîna un conflit long et sanglant, toujours en cours, entre juifs et musulmans à propos de la Terre sainte d’Israël-Palestine. À chaque fois qu’un Arabe fut chassé de chez lui, l’idée de parenté judéo-musulmane en souffrit. Jusqu’à ce que la création de l’État d’Israël en 1948 fasse apparaître les deux communautés comme irréductiblement ennemies, non seulement aux yeux de l’Occident chrétien, mais aussi à leurs propres yeux.
Nul besoin d’être soi-même juif pour avoir conscience des vues souvent peu amènes de ceux-ci envers l’islam et les musulmans : il suffit de parler avec des juifs ordinaires. Le temps est loin où l’on érigeait fièrement, à New York ou à Vienne, ces synagogues de style mauresque qui rappelaient la proximité des juifs avec leurs cousins arabes. Mais ce n’est pas cette islamophobie qui intéresse Tarek Fatah ; c’est le préjugé qui lui fait pendant dans sa propre communauté : l’antisémitisme musulman.
Le sujet n’est pas nouveau. Bernard Lewis lui a consacré un classique, Sémites et antisémites  (1), que l’auteur cite parfois. Mais Fatah est l’un des très rares musulmans à s’être emparés du débat. Cela lui donne naturellement du crédit auprès des lecteurs extérieurs à la communauté. Cela risque aussi d’outrager davantage ses coreligionnaires. Quiconque connaît la trajectoire de l’auteur, un Canadien musulman célèbre pour sa critique de l’islam radical, connaît aussi l’hostilité considérable dont il est l’objet de la part de ceux qu’indignent ses opinions audacieuses. Mais, avec ce livre, Fatah persiste et signe, en s’efforçant de savoir si le préjugé antijuif est ancré dans les profondeurs mêmes de sa propre religion.
Pour répondre à cette question, il sonde différents champs de la tradition sacrée musulmane dans des chapitres intitulés « Allah, détruis et écrase complètement les juifs », « Les juifs de Banu Qurayza » et « Mahomet arrive dans la ville des juifs ». Le premier intitulé est extrait d’un sermon récemment prononcé sur une chaîne de télévision égyptienne, illustrant la haine des islamistes contemporains pour les juifs, mais le chapitre porte essentiellement sur le lien entre ce préjugé et les meurtres perpétrés par des terroristes pakistanais dans un centre judaïque à Bombay, au moment des attentats qui ont touché la ville en novembre 2008.

« Ô Allah, défais les kuffar »

Les deux autres chapitres mentionnés rattachent l’esprit de cette haine contemporaine aux anciennes traditions islamiques relatives à la tribu des Banu Qurayza. Une histoire que peu d’Occidentaux connaissent. Les Banu Qurayza étaient des juifs résidant à Médine, la ville que Mahomet dut fuir pour gagner La Mecque. Ils auraient trahi le Prophète au profit de ses ennemis, sans toutefois prendre part aux combats. Les troupes de Mahomet, sorties victorieuses de la « bataille du Fossé », auraient ensuite massacré de sang-froid les hommes de la tribu. Ce meurtre de masse est considéré par de nombreux islamistes à la fois comme une preuve de la traîtrise des juifs et comme une recommandation quant à la manière d’y répondre.
Ce type d’intransigeance est renforcé, explique Fatah, par des éléments récurrents de la liturgie, telle cette formule qui conclut de nombreux sermons du vendredi : « Ô Allah, défais les kuffar ». Kuffar peut être traduit par « infidèles » ou « incroyants », mais l’auteur lui donne le sens, comme le font selon lui de nombreux imams, de « juifs et autres non-musulmans ». De nombreux croyants s’opposeraient à une telle interprétation, mais je suis convaincu que Fatah a raison et que nombre de ses coreligionnaires ont bel et bien cette signification en tête. C’est l’un des éléments plus ou moins traditionnels du culte musulman susceptibles d’être récupérés par l’extrémisme djihadiste.
Le public informé de ces questions ne l’ignore pas : ce radicalisme ne remonte pas tant à l’islam médiéval qu’à sa réinterprétation relativement récente, notamment en réaction à la moder­nité occidentale. Malgré son usage revendiqué de sources religieuses, l’anti­judaïsme islamiste contemporain a principalement son origine dans un antisémitisme occidental qui n’a rien à voir avec l’islam. Les principaux coupables sont de ce point de vue les théoriciens des XIXe et XXe siècles comme l’islamiste égyptien Sayyed Qotb, très au fait de la pensée européenne, et dont Fatah analyse les écrits en détail. Dans ce contexte, l’auteur évalue à sa juste mesure la collaboration arabe avec les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Certes, elle n’a guère pesé face à l’attitude de la majorité qui a plutôt choisi l’indifférence ou la coopération avec les Britanniques ; mais, dans la mesure où elle a existé, elle fut motivée par l’opposition aux activités juives en Palestine. Aujourd’hui, l’antisémitisme occidental classique – dont Les Protocoles des Sages de Sion sont l’emblème – et le négationnisme ont davantage d’adeptes dans le monde musulman que dans leur foyer européen d’origine. Le phénomène, bien réel, est aggravé par le conflit entre Israël et les Palestiniens. Il reste que la haine des juifs ne fait pas partie de la tradition musulmane.
Pas vraiment, en tout cas. L’auteur trouve bien sûr des préjugés antijuifs non seulement dans les textes modernes d’inspiration occidentale, mais aussi dans les sources musulmanes classiques. Accepte-t-il pour autant l’idée d’un islam antisémite par nature ? Pas exactement. Fatah plonge au plus profond de la tradition pour dénoncer l’antisémitisme islamique, mais il ne va pas jusqu’au bout. Notamment dans le chapitre intitulé « Le Coran est-il antisémite ? », il exonère le livre sacré et attribue cette haine à la littérature postcoranique, comme les hadith et la sîra, compilations que Fatah juge pour l’essentiel apocryphes, et qui prétendent rapporter les propos, les événements et les détails biographiques relatifs à Mahomet. Il remarque ainsi que le massacre des Banu Qurayza par les troupes de Mahomet n’est pas mentionné dans le Coran, mais uniquement dans la sîra. Il est d’accord avec Salam Elmenyawi, président controversé du Conseil musulman de Montréal, selon qui « le Coran prône le respect du judaïsme », et ajoute la citation suivante, du même Elmenyawi : « Dans la littérature des hadith […] pleinement intégrée par les musulmans dans l’enseignement islamique, le juif ne peut être respecté, le juif est l’ennemi de Dieu jusqu’à la fin des temps. » En bref, l’auteur oppose le Coran, parole de Dieu, à ces constructions humaines que sont les hadith et la sîra. Il estime le premier exempt de préjugés, tout en dénonçant l’antisémitisme des seconds.
Il est vrai que même les savants musulmans les plus conservateurs admettent que les hadith et la sîra sont moins fiables que le Coran. La manœuvre de l’auteur peine cependant à convaincre. Il est frappant de voir à quel point l’argument d’Elmenyawi et de Fatah fait écho aux stratégies déployées autrefois pour préserver la réputation du judaïsme auprès des gentils. Au XIXe siècle et au début du XXe, les juifs réformés ont ainsi éliminé, ou radicalement altéré, tout ce qui semblait contredire les postures modernes, libérales et respectables chères à l’Occident en voie de sécularisation, des lois régissant la nourriture kasher à la croyance en la vie éternelle. Ils affirmaient que les injonctions indésirables n’émanaient pas de la Bible hébraïque, mais de son interprétation et de son évolution dans la construction humaine qu’est le Talmud (que les hadith rappellent tant !).
Ce type de raisonnement pose au moins deux problèmes. D’abord, il prête le flanc aux soupçons d’hypocrisie : il est difficile de croire que ses partisans éclairés pensent vraiment que la Bible hébraïque ou le Coran sont mot pour mot la parole de Dieu. Ensuite, ils semblent rejoindre ce fondamentalisme même qu’ils critiquent en postulant à leur tour qu’il existe une lecture correcte et éternelle du Coran ou de la Bible. La religion est toujours un corpus de pratiques et de préceptes en évolution constante, jamais un ensemble dont la signification est gravée dans le marbre depuis des temps immémoriaux, quoi qu’en disent les fondamentalistes et les réformistes comme Fatah. Je soupçonne d’ailleurs l’auteur d’en être parfaitement conscient. Il pourrait simplement reconnaître que, pour entretenir une identité commune entre les générations d’une même communauté, toute réinterprétation d’un texte sacré doit, paradoxalement, se présenter comme l’interprétation originelle.
L’idée selon laquelle le Coran prône le respect du judaïsme est clairement une réinterprétation, en dépit de ce que suggère l’auteur. Il s’agit d’un texte complexe [lire notre dossier « L’énigme du Coran », Books, n° 10, novembre-décembre 2009]. Certains passages semblent bienveillants à l’égard des juifs, mais beaucoup d’autres ne le sont pas du tout. N’étant pas pour ma part contraint de prouver ma foi dans un livre sacré infaillible, je fais cette proposition : pourquoi ne pas admettre que toute religion est imparfaite et nécessite des améliorations constantes ? En cela, elle ne diffère pas d’autres sources d’élévation morale, comme l’amour ou la démocratie. Cette conclusion s’impose à qui veut bien étudier sans a priori les textes sacrés de n’importe laquelle des religions abrahamiques. La Bible hébraïque prêche, entre autres, le génocide des tribus qui se trouvent sur le chemin des juifs, comme les fils d’Amalek. Le Nouveau Testament refuse le paradis à ceux qui ne veulent pas reconnaître Jésus et promet de jeter les incroyants dans un lac de feu après les avoir affligés d’un ulcère « malin et pernicieux » [Apocalypse, XVI, 2].
 Le Coran, lui aussi, promet les incroyants à un destin incandescent. Les idolâtres païens seront « le combustible de l’enfer […] ils y pousseront des gémissements, et n’y entendront rien » [sourate 21, versets 98 et 100]. À l’égard des juifs et des chrétiens, cependant, le texte se montre plus clément. Fatah note à juste titre que l’histoire des Banu Qurayza ne se trouve nulle part dans le Coran. De même, les récits des violences infligées par les hommes de Mahomet à deux autres tribus juives, les Banu Nadir et les Banu Qaynuga, apparaissent uniquement dans la littérature postcoranique. Fatah fait même référence à des passages de la sourate de « La Table servie », qui maintiennent, selon une interprétation possible, la validité de la promesse de Dieu aux juifs, y compris la possession de la Terre sainte d’Israël [sourate 17, verset 104]. Au début de son livre, Fatah cite un passage moins ambigu de la sourate « La Vache » : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur. »

Mensonges antimusulmans

Mais Fatah connaît le Coran sur le bout des doigts. Il ne peut ignorer les autres versets de « La Vache », où il est clairement énoncé que seuls quelques « bons » juifs seront récompensés : « Il est bien rare qu’ils croient » (verset 88). Quant aux autres, « ils reniaient les révélations d’Allah, et ils tuaient sans droit les prophètes » (verset 61). Ils persévérèrent dans l’incroyance « quand leur vint d’Allah un messager [Mahomet] confirmant ce qu’il y avait déjà avec eux » (verset 101). Le verset 41 enjoint explicitement les juifs de croire ce que Dieu a révélé à travers Mahomet. La sourate dite de la famille d’Imran, cependant, affirme : « Il y en a qui ont la foi, mais la plupart d’entre eux sont des pervers. » Fatah ignore la plupart de ces passages, bien qu’il inclue un autre extrait de la sourate : « Où qu’ils se trouvent, ils sont frappés d’avilissement, à moins d’un secours providentiel de Dieu ou d’un pacte conclu avec les hommes. » Dans le contexte, il est clair que le « pacte » offert ici requiert une soumission, sinon une conversion à l’islam – ce qui, pour tout juif digne de ce nom, est fort loin du « respect pour le judaïsme ».
Rien de tout cela ne doit conduire à nier que Fatah a écrit un ouvrage lucide et très instructif qui devrait être lu par tous ceux qu’intéressent les relations entre juifs et musulmans et, bien sûr, entre chrétiens et musulmans. Il sera particulièrement apprécié par ceux qui éprouvent de l’admiration pour la chutzpah, cette étincelle que produit l’alliance de l’intelligence et du courage.
Fatah a le courage d’affronter les inévitables accusations selon lesquelles il porte atteinte à l’honneur des musulmans en dénonçant l’antisémitisme de sa propre communauté. Mais Fatah est un homme de bien, qui préfère se concentrer sur les préjugés de sa propre communauté plutôt que sur ceux des autres. J’espère que les lecteurs juifs, chrétiens, hindous ou athées, avec la même noblesse, ne feront pas de son livre un réquisitoire contre l’islam. Ni ne l’utiliseront pour poser cette question hors de propos : lequel, de l’antisémitisme musulman ou de l’islamophobie juive, est le plus néfaste ? La réaction appropriée à ce livre sérieux, bien qu’imparfait, serait d’avoir le courage d’exposer et de rejeter les mensonges anti musulmans qui perdurent dans nos propres traditions. Et en nous-mêmes.

Source : site Book.fr, 31 mai 2012
Cet article est paru dans la Literary Review of Canada en mars 2011. Il a été traduit par Thomas Fourquet.