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27 août 2010

Que pensent les Arabes ? Quelques enseignements d'un sondage très intéressant

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Un sondage très intéressant a été publié début août sur le Web. Voici tout d'abord le lien pour accéder à l'intégralité du document en langue anglaise : cliquer ici.

Ce travail a été conduit par l'Université du Maryland, en coopération avec l'institut "Zogby International", et le soutien de la "Carnegie Corporation" de New-York. Shibley Telhami en était le "principal investigator", dans le cadre du "Saban Center at brookings Anwar Sadat professor for peace and development".

Petite précision à propos de l'Institut Zogby, bien connu des sondeurs outre-Atlantique : son directeur est le frère de James Zogby, maronite d'origine libanaise et président de "l'American Arab Institute", généralement présenté comme une organisation du "lobby" arabe à Washington : ceci pour dire que l'on ne peut donc soupçonner, a priori, les sondeurs d'avoir manipulé les résultats dans un sens hostile au monde musulman !

En ce qui concerne les échantillons interrogés, on notera :
- que le sondage a été réalisé dans six pays : Egypte, Jordanie, Liban, Maroc, Emirats Arabes Unis et Arabie Saoudite ;
- que les questions ont été posées entre fin juin et fin juillet 2010 ;
- qu'un total de 3.976 personnes ont été interrogées, soit plusieurs centaines par pays, selon des critères scientifiques d'échantillonnage ;
- que la marge d'erreur est estimée selon les pays dans une fourchette allant de 3,5 et 4,5 %.

Toujours pressés et se focalisant sur un seul des sujets de l'enquête, les grands médias ont tous et uniquement relevé la chute de popularité du Président Obama au cours de l'année écoulée, relevant que son fameux "discours du Caire" avait soulevé de grands espoirs, qui ont été rapidement déçus - comprendre : "parce que l'administration américaine n'a pas fait pression sur Israël pour accepter les positions palestiniennes". De son côté, le site "JSS News", israélien francophone et à forte audience, a publié un article intitulé "les résultats obscènes d'un sondage sur l'opinion arabe" : cet article traduit en fait un extrait du sondage publié sur le site américain "Elders of Zion", extrait focalisé uniquement sur l'absence presque totale d'empathie de l'opinion arabe, à la fois par rapport aux victimes juives de la Shoah et à celles du conflit israélo-palestinien ; on s'y reportera donc au lien pour ces résultats, sur lesquels je ne reviendrai pas en détails : disons juste que le fait que 0 % des sondés marocains éprouvent de la compassion pour ces deux catégories de victimes fait un peu frémir, surtout s'agissant d'un grand pays arabe francophone, à la direction modérée, où vit encore une petite communauté juive ... et qui a connu, pendant longtemps, des relations officieuses avec Israël !

Revenons aux positions de l'opinion publique de ces pays pour ce qui concerne le conflit israélo-arabe, car les résultats méritent un peu d'attention. La synthèse du rapport indique "que l'opinion est resté stable sur le conflit et sur les possibilités de le résoudre", et donne pour l'illustrer les réponses données aux mêmes questions en 2008 et 2009 : ce que nous dit l'opinion arabe présente des éléments instructifs, et peut-être un peu encourageants.

Tout d'abord en ce qui concerne la vision de la puissance d'Israël : sans pouvoir lire les pensées profondes des sondés, on peut imaginer que ceux qui voient l'état juif comme "plus faible qu'il n'y parait", espèrent fortement le voir plier - ou disparaitre à terme (c'est au fond le discours du Hamas et du Hezbollah) ; et que ceux qui le voient comme ayant "ses forces et ses faiblesses comme tous les états" sont des réalistes. Or la balance est à peu près égale (41 contre 44 %) entre les deux, et stable pour les dernières années.

Ensuite, en ce qui concerne les conditions d'un accord de Paix : 30 % des Arabes se satisferaient d'un accord sur la base des "frontières de 1967" et d'une division de Jérusalem ; 56 % disent que toute façon Israël ne l'acceptera pas ; et 12 % sont pour "poursuivre la lutte" même si Israël l'accepte. On peut donc dire que le soutien au programme d'éradication totale du pays professé par le Hamas, le Hezbollah - et, bien entendu, par leur tuteur iranien - est fortement minoritaire, on constate d'ailleurs qu'il diminue par rapport à l'année précédente.
La relation Israël-USA est un grand classique de la fantasmagorie "complotiste" : hélas, il y a toujours 47 % des sondés qui imaginent le "nain" Israël manipulant le géant américain, tandis que 20 % (peut-être la frange la plus "de gauche") pensent que l'état juif est un "outil" de la politique américaine - il y a quelques décennies, on aurait écrit un "laquais de l'impérialisme". Par contre les "réalistes", jugeant simplement que les deux pays ont des intérêts partagés, sont 33 %, ce qui est relativement positif vu les préjugés et les discours extrémistes dominants.

En ce qui concerne les perspectives du conflit israélo-palestinien, l'opinion publique arabe confirme à nouveau un grand réalisme : les pessimistes (57 %) sont majoritaires, en prévoyant une forte tension pour les années à venir ; les optimistes (30 %) voient simplement la poursuite du statut-quo ; ils ne sont que 10 % à prévoir "une solution à un état", autrement dit la fin d'Israël ... et 2% à imaginer que les Palestiniens perdront tout au final ! En ce qui concerne l'avenir plus lointain, on retrouve le partage entre les pessimistes, majoritaires, qui n'entrevoient pas des solutions, et les optimistes (environ 40 %) qui l'imaginent, mais pas à court terme.

Autre point positif : le fait qu'un majorité relative (39 %) pensent que le conflit puisse être résolu au travers de négociations - et non par une nouvelle guerre, ou une solution imposée extérieure.

Dans ces conditions, on pourrait être surpris des réponses des sondés à qui on demande leur sympathie vis à vis des deux camps palestiniens en présence, Fatah et Hamas : chacun ne recueille la sympathie que d'une petite minorité des Arabes, mais 70 % disent qu'ils soutiennent ... les deux à la fois, ce qui est complètement contradictoire avec les opinions exprimées ci-dessus : comprenne qui pourra !

Enfin, on peut être fortement encouragé, aussi par les réponses données à propos des priorités à obtenir pour cette négociation : ce sont, dans l'ordre, un état palestinien indépendant sur la rive ouest du Jourdain (46 %), une capitale arabe à Jérusalem Est (31 %) et "le droit au retour des réfugiés palestiniens" (21 %) ; cette dernière exigence, absurde et empêchant tout accord de paix - car équivalent à un suicide démographique d'Israël - n'est donc pas considérée comme une exigence essentielle par la majorité de l'opinion arabe ; qui se montre donc moins extrémiste là-dessus que la majorité des associations françaises dites "de solidarité avec les Palestiniens" !

Hélas, et en contre point des ces éléments positifs, l'opinion publique arabe se montre beaucoup plus compréhensive vis à vis de la montée en puissance de l'Iran que ses propres dirigeants : sans illusions sur la nature militaire de son programme nucléaire (57 % contre 35 % convaincus qu'il est pacifique), ils sont une large majorité (77 %) à refuser qu'on fasse pression pour qu'il l'abandonne ... mais les résultats sont, cette fois, très contrastés selon les pays :
- une écrasante majorité de Marocains (84 %) et d'Egyptiens (81 %) s'opposent aux sanctions ;
- mais ce n'est pas le cas d'autres pays où des majorités les soutiennent, comme c'est le cas des Jordaniens (68 %), des Emiratis (73 %) et même ... des Libanais (67 %), où on peut deviner, sans grands risques de se tromper, que seuls les Chiites souhaitent une bombe iranienne !

Les chiffres donnant l'opinion arabe sur les grandes puissances du monde réservent aussi des surprises, qui balaient la "vulgate journalistique" et le politiquement correct dominant : alors que beaucoup s'inquiètent de la montée de la xénophobie dans notre pays, une très nette majorité d'Arabes désignent la France comme le pays : où il y a le plus de démocratie et de liberté (47 %) ; le meilleur pour y faire des études (30 %) ; et où la vie est la plus agréable (51 %) !

Enfin, les chiffres relatifs aux sentiments identitaires réservent aussi des surprises, celles-là plus inquiétantes : les Arabes des ces différents pays se sentent, en effet, d'abord musulmans (39 %), puis ensuite citoyens de leur pays (32 %), arabes (25 %) et ... seulement à 2 % "citoyens du monde" - comme de plus en plus de jeunes, par contraste, en Europe. Sans surprise, on retrouve le Maroc (61 %) et l'Arabie Saoudite (47 %) parmi les pays où la dimension musulmane prend le pas sur toutes les autres.