Charles Maurras
Les
affaires internationales sont, on le sait, considérées comme la cinquième roue
du carrosse par nos principaux médias. Jugées trop complexes ou trop éloignées
des Français qui n’y comprendraient pas grand-chose, elles sont souvent
oubliées lors des interviews des candidats à l’élection présidentielle. Ainsi,
et alors qu’il a été surmédiatisé, le grand public ne sait quasiment rien de ce
que serait la politique étrangère avec Eric Zemmour à l’Elysée.
Pourtant,
il faudrait s’attendre à un quasi renversement de nos alliances, les
partenaires occidentaux à commencer par les Etats-Unis étant lâchés au profit
de la Russie de Poutine. Le site « Desk Russie » a publié le 22
octobre dernier une compilation stupéfiante de citations du polémiste, qui n’a cessé
depuis une dizaine d’années de manifester son admiration pour l’autocrate du
Kremlin et sa haine pathologique des Américains. Extraits : « Qualifié
d’homme d’État, Poutine ne suscite jamais la moindre réserve chez
Zemmour : (…) Ainsi, Zemmour considère qu’« il a restauré l’État, […]
se posant en dernier défenseur des chrétiens d’Orient », et
que, contrairement à la France, il « exalte le caractère russe du pays […], défend la
souveraineté nationale, la famille et la religion orthodoxe »
(Le Figaro
magazine, 30 août 2013). » « Peu après l’annexion de
la Crimée, Zemmour propose une « alliance russe, seule façon de tuer à la fois le mythe de
l’Europe fédérale et de s’arracher enfin au protectorat américain »
(Le Figaro
magazine, 20 fév. 2015). Il se refuse par ailleurs à condamner
les bombardements russes en Syrie (…). »
Ayant une vision
purement livresque du monde - et quelles lectures, mais on y reviendra -,
Zemmour base sa vision de la politique étrangère uniquement sur l’histoire et
la géographie. En ce sens il développe ses raisonnements sur la définition
d’origine de la géopolitique, concept né au 19ème siècle pour expliquer
les affaires internationales à travers les variables géographiques. Une
« géopolitique archaïque », pour reprendre l’expression de Nicolas
Tenzer dans une interview, et que ce dernier commente
ainsi : « je ne suis pas un adepte du fixisme en histoire, encore
moins du déterminisme (…). Je crains que ceux qui fondent leurs analyses
essentiellement sur la permanence des nations et de leurs supposés intérêts,
voire d’une « âme » des peuples, aient une vue qui les empêche
d’analyser les ruptures et les changements, pour le meilleur ou pour le pire,
portés par les individus singuliers et les peuples qu’ils mobilisent. »
Première remarque,
à ce stade. Eric Zemmour utilise souvent la formule « ça a toujours été
comme ça », pour parler des relations internationales, ou d’un ordre des
sociétés supposé naturel. Une vision qui essentialise les peuples comme les
individus, nie leur diversité comme leur capacité d’évolution. Incarnation
vivante de la pensée réactionnaire, il a prononcé lors de la « convention
de la droite » le 28 septembre 2019, un
discours d'une violence inouïe ; on en a
retenu principalement les passages anti-islam, oubliant ce passage : « Depuis
les Lumières, depuis la Révolution française, depuis la Révolution de 1917,
jusqu’à même la 3ème République avec ses radicaux franc-macs, jusqu’à
aujourd’hui, c’est toujours le même progressisme : la liberté c’est pour eux,
pas pour les autres ». On ne s’étonnera donc pas que le renversement des
régimes totalitaires dans l’ex-Europe de l’Est à la fin des années 80 ne soit
pas un évènement important pour lui ; ou que l’aspiration à la liberté des
peuples russe et bélarusse ne suscite aucune sympathie de son part
Deuxième
remarque, Zemmour on le sait se présente comme un pur gaulliste, tout en faisant
le grand écart à propos de Pétain mais c’est un autre débat. Le de Gaulle qu’il
aime et « vend » à son public – à commencer par sa grotesque
déclaration de candidature singeant l’appel du 18 juin – c’est l’homme d’Etat
qui a su se démarquer des Etats-Unis, faire sortir la France de l’Otan et se
rapprocher de l’URSS. Et, bien sûr, c’était le visionnaire d’une « Europe
de l’Atlantique à l’Oural ». Mais c’est oublier qu’il n’a jamais explicité
cette vision, la situant sur un long terme et sans agréger des régimes
politiques différents. C’est oublier, surtout, qu’il n’a jamais rompu avec
l’Alliance Atlantique, et qu’il s’était montré solidaire de nos alliés lors des
crises de Berlin (1961) ou des missiles de Cuba (1962).
Zemmour, lui, a
une haine rabique des Américains, au point d’avoir dit lors d’une conférence-meeting
à Rouen : « Le Débarquement fut à la fois une entreprise de libération
et, en même temps, une colonisation par les Américains. » Il avait aussi étrangement
associé la ville au Débarquement, ainsi qu’à Jeanne d’Arc, brûlée vive par les
Anglais et dont le symbole fut utilisé par
la propagande nazie sous l’Occupation. Faut-il le
rappeler ? Vieux partenaires, parlant la même langue, les
« anglo-saxons » sont une figure de détestation très ancienne de
l’extrême-droite, et cela dépasse l’anti-américanisme fréquent, trans-partisan
et parfois justifié par l’actualité que l’on observe dans notre pays. Zemmour, surtout,
idéalise le passé, un passé où les Etats-Unis n’étaient pas une grande
puissance, et les Anglais toujours l’ennemi héréditaire. « Il
y a chez lui une idéalisation manifeste du passé. Le temps de «la structure
hiérarchique qui donnait sa colonne vertébrale à la société française».
Cette histoire heureuse, c’est principalement l’histoire prérévolutionnaire,
l’Empire et la «restauration»
gaulliste. Après, on entre dans l’apocalypse. » (extrait d'une
critique de son best-seller, « le Suicide français »).
Cette nostalgie de l’ancien régime, Eric Zemmour l’a nourrie de
lectures diverses dont il s’est ouvert dans l'émission de Dominique
Taddei
sur la chaine russe RT France Mais il faut remonter aux origines de cette
détestation pour les Américains, et à la vision à la fois idéologique et
géopolitique de son père spirituel, Charles Maurras, référence – parmi d’autres
– qui a tellement enchanté le polémiste-candidat. Il dit ( à partir de 4’38) « J’ai
découvert Maurras entre 45 et 50 ans, Barrès plus jeune. Dans « le Destin
français », je cite « Kiel et Tanger » pendant 10 pages, en
disant que ce livre est le résumé de toute la politique étrangère du général de
Gaulle. » Monarchiste, fondateur de l’Action Française dont il fut la
principale référence intellectuelle, antidreyfusard, il était furieusement
antisémite, auteur de déclarations comme « Le juif
d’Algérie, le juif d’Alsace, le juif de Roumanie sont des microbes sociaux. Le juif
de France est microbe d'État » ou à propos de Léon Blum « c’est un
homme à fusiller, mais dans le dos » : autant de réalités qui n’ont
pas révulsé le « juif berbère assimilé à la France », comme ce
candidat à l’élection présidentielle ose se revendiquer …
Charles Maurras, il faut le
rappeler aussi, avait défini les ennemis principaux de la France dans les
« quatre états confédérés, « les juifs, la franc-maçonnerie et
les protestants » et « les métèques » comme analysé par Pierre-André
Taguieff :
les protestants, ennemis héréditaires et religion dominante aux USA et au
Royaume-Uni. Quant à son livre « Kiel et Tanger », il posait à
l’époque la question du choix des alliances : celle du continent européen,
qui aurait pu être possible entre la France, l’Allemagne et la Russie ; ou
« l’entente cordiale » avec les Anglais finalement choisie mais qui
n’avait pas sa faveur. Le tout avec une thèse simple : « seule la
monarchie est capable de diriger la France car la République est impuissante à
mener une vraie politique étrangère, stable et libérée des passions politiques. »
Dans une
tribune publiée dans le journal "Le Monde" le 2
décembre, Benjamin Haddad chercheur en relations internationales a fait d’autres
révélations sur sa vision diplomatique, profondément décliniste, à la lumière
d’un autre de ses ouvrages, « Mélancolie française » (2010).
Extrait : « Le déclassement n’a pas commencé il y a quarante ans –
date à laquelle démarre son Suicide français (Albin Michel, 2014) –, ni
en 1940, voire en 1815 ou en 1789. Dans l’œuvre de Zemmour, ce
déclassement est inscrit dans l’ADN de notre pays depuis le « désastreux »
traité de Verdun de 843, qui a partagé l’éphémère Empire carolingien entre les
petits-fils de Charlemagne. Mise en échec par des « Carthage » [l’ennemi
héréditaire de l’Empire romain] successives, en particulier les
puissances maritimes commerciales – l’Angleterre, puis les Etats-Unis –, la
France de Zemmour ne parvient jamais à reconstituer ses frontières naturelles
et voit le monde se construire sans elle. »
On notera à nouveau cette
« géopolitique archaïque » déjà évoquée. Au lieu de se projeter dans
le monde réel, celui d’aujourd’hui et de demain matin où le numérique a
transformé le monde en village ; où la Planète est soumise à des défis comme
les pandémies ou la crise climatique, impossibles à relever sans une
coopération internationale ; où la technologie, l’industrie et les
échanges se jouent des frontières depuis des décennies ; où la recherche
est partout stimulée par la venue d’universitaires étrangers, Zemmour voulant
les interdire en France ; un agitateur nourri de Charles Maurras vient
vendre à un public de gogos des histoires d’Empires disparus ; ou des
regrets « de la victoire française lors de la première guerre mondiale
contre une Allemagne qui aurait pu reconstituer l’unité carolingienne de
l’Europe face au libéralisme anglo-saxon » !
Dans son discours devant la « convention de la droite »
de septembre 2019 déjà citée, l’incendiaire-candidat a eu aussi ces
propos : « Nous sommes ainsi pris entre l’enclume et le marteau de deux universalismes
qui écrasent nos nations, nos peuples, nos territoires, nos traditions, nos
modes de vie, nos cultures … D’un côté, l’universalisme marchand qui au nom des
droits de l’homme asservit nos cerveaux pour les transformer en zombies
déracinés. De l’autre, l’universalisme islamique qui tire profit très habilement
de notre religion des droits de l’homme pour protéger son opération
d’occupation et de colonisation de portions du territoire français qu’il
transforme peu à peu grâce au poids du nombre et de la loi religieuse en
enclaves étrangères ». Eric Zemmour a usé et abusé du néologisme péjoratif
« droit-de-l’hommisme » pour dénigrer tous les garde-fous permettant
de protéger les citoyens, les minorités, étrangers ou minorités diverses. Et, comme
justement souligné par Gaspard Koenig, « Il propose de
«reprendre le pouvoir aux juges», de supprimer les dispositifs juridiques de
lutte contre les discriminations, et d’en finir avec «la mainmise des cinq
cours suprêmes» : Conseil d’Etat, Cour de cassation, Conseil constitutionnel,
Cour européenne des droits de l’homme, Cour de justice de l’Union européenne. »
Est-il besoin de préciser que cela mettrait la France au ban de l’Europe, même
si – roublard sachant bien combien le projet de sortie de l’Euro a coûté à
Marine Le Pen en 2017 -, il se défend de vouloir quitter l’U.E ?
Concernant « l’ennemi islamique » identifié de manière
obsessionnelle par Eric Zemmour – avec le postulat « islam = islamisme »
que n’ose reprendre aucun autre prétendant à l’Elysée -, un article entier serait
nécessaire, d’autant plus que ses déclarations incendiaires menacent la paix
civile dans notre pays. Prenons juste de la hauteur en ne voyant que la
dimension internationale : il y a plus de 1,8 milliards de musulmans dans
le monde, faut-il les considérer tous comme des ennemis ? Faut-il rompre
les relations diplomatiques avec les 57 Etats membres de l’Organisation des
Etats islamiques, à commencer par les pays du Maghreb avec lesquels nos liens
sont si importants, des puissances financières comme les Emirats du Golfe ou
des producteurs de gaz ou de pétrole ? Zemmour ne cache pas son admiration
pour Donald Trump. Celui-ci, on s’en souvient, avait débuté son mandat en
interdisant d’entrée tous les ressortissants de six pays musulmans – et cela
n’avait pas duré très longtemps. Trois ans plus tard il signait un accord avec
les Talibans, leur offrant l’Afghanistan « clés en main » :
grand classique des extrême-droites « super nationalistes », on joue
les fiers à bras et ensuite on collabore avec l’ennemi.
Mais, faible avec les forts et fort avec les faibles, Eric Zemmour
ne décevra certainement pas son public à propos des réfugiés, opposants politiques,
victimes collatérales de conflits ou populations à éliminer par des régimes
infects : ricanant des déboires occidentaux, épinglant les
« droits-de-l’hommistes », on l’a ainsi souvent entendu ou lu en soutien
total au régime syrien. Quand certains d’entre eux arrivent à fuir en espérant refaire
leur vie dans l’Union Européenne, il trouve le moyen de les insulter comme on
peut le lire sur son compte Twitter : à propos des
migrants parqués
derrière des barbelés entre la Pologne et la Biélorussie il y a quelques
semaines, il ose écrire « les migrants attaquent la frontière au cri
d’Allah Akbar » ; ou à propos
des réfugiés morts noyés en Méditerranée :
« Je n’en ai cure » ; « Pour sauver mes enfants, je préfère
que l’autre meure ». Sur LCI le journaliste Jean-Michel Apathie a
dit à plusieurs reprises que ce qui le frappait chez Eric Zemmour, c’était son
inhumanité.
Dans sa déclaration de candidature sur Youtube, et après un
tableau apocalyptique de la situation française actuelle, il a conclu sur une
note résolue : « Nous les Français, nous sommes une grande nation, un grand peuple. »
Mais c’était pour ajouter juste après « Notre passé glorieux plaide pour
notre avenir. Nos soldats ont conquis l’Europe et le monde. ». Comme si le
million de morts et d’estropiés des guerres de Napoléon étaient un modèle à
recommencer, et comme s’il fallait repartir coloniser l’Afrique.
Cet article a été publié le 21
décembre 2021 sur le site de "La Revue Civique"
Jean Corcos