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23 juin 2013

Les Frères Musulmans vont-ils conquérir le monde ? Michaël Prazan sera mon invité le 30 juin

Le conseil consultatif des Frères Musulmans devant leur nouveau siège,
Le Caire, 2011


Nous nous retrouverons dimanche prochain pour la dernière émission de la saison, avec un sujet, hélas, bien préoccupant. Nous allons en effet parler des Frères Musulmans, de leur historique, de leur idéologie mais surtout de leur conquête du pouvoir qui a commencé de l'autre côté de la Méditerranée à la faveur du fameux "Printemps arabe". Pour en parler, j'aurai le plaisir de recevoir un journaliste qui a produit un documentaire remarquable sur le sujet, Michaël Prazan. Il est né en 1970 à Paris, il a fait des études de lettres modernes et il a enseigné la littérature au début de sa carrière. Et puis, il a commencé à réaliser des films documentaires, et c'est une passion qui allait de pair avec son intérêt, constant, pour les mouvements radicaux, d'extrême droite ou d'extrême gauche ; il a ainsi écrit sur "l'armée rouge japonaise" des années 70, et il a fait un documentaire sur les "Einsatzgruppen", ces commandos de la mort qui ont massacré un million de Juifs pendant la Shoah. Alors il était tout à fait logique qu'il s'intéresse aussi à l'islamisme radical et aux Frères Musulmans, et il a réalisé un film, "La Confrérie" qui est passé sur France 3 à la fin du mois de mai : il a d'ailleurs été enregistré sur Youtube, et on peut le visionner sur ce blog, dans un article en date du 3 juin. Alors j'avais vu avant le DVD et cela a été un véritable choc pour moi. Ce sont des sujets dans lesquels je baigne, bien sûr, depuis des années, beaucoup de choses m'étaient déjà connues ; mais ce qui est remarquable dans son film, c'est qu'il ne s'est pas contenté de coller des commentaires en "off" à des images d'archives ; il a en effet pu interviewer des responsables des "Frères", les "Ikhwan", en Egypte, en Tunisie, et même à Gaza. Il a eu le témoignage d'anciens militants islamistes ou d'experts, arabes ou iraniens en exil ; bref, "La Confrérie" n'est pas une construction intellectuelle théorique mais vraiment une enquête sur le terrain. Et je dois avouer avoir été ébranlé en voyant et en entendant parler en arabe, tous ces dirigeants profondément antisémites dire, face à la caméra, leur certitude de conquérir le monde.

Parmi les questions que je poserai à Michaël Prazan :

-        La stratégie de conquête du pouvoir est bien posée par l'islamologue Tewfik Aklimendos : à partir du diagnostic que la société de l'époque n'était pas parfaitement musulmane, il faut d'abord réformer l'individu, puis la famille, puis la société, puis l'état, et puis à la fin, l'ensemble de la Planète. En somme un projet totalitaire, avec le slogan "Islam kam hag haya" : "l'islam concerne tous les aspects de la vie" : est-ce que ce type de société a vraiment existé dans le passé en terre d'islam, parce que c'est bien joli de parler du Califat, mais sous l'Empire Ottoman, on avait plutôt des sociétés multiculturelles et où le lien religieux était très variable selon les pays ? Deuxième question, est-ce que ce totalitarisme n'a pas plutôt été influencé par des idéologies européennes, le nazisme et puis ensuite le communisme ?

-        Votre documentaire évoque la figure de Sayid Qutb, le penseur des Frères Musulmans égyptiens, le martyr aussi puisqu'il fut pendu par Nasser en 1966 : pourriez-vous parler de sa haine, vraiment pathologique, de l'Occident qu'il semble avoir développé lors d'un séjour aux États-Unis ? C'est lui qui a théorisé le "Djihad offensif", qui est vécu non pas comme une guerre d'invasion, mais comme une libération des autres peuples, qui seraient, de son point de vue, des demeurés en retard par rapport aux musulmans. Comment les mêmes Frères Musulmans peuvent-ils à la fois avoir fait un "Deal" avec les États-Unis, en devenant leurs interlocuteurs obligés, et en même temps vénérer celui qui a théorisé la notion de Califats islamiques à créer partout, comme avant garde révolutionnaire d'une guerre de civilisations ?

-        Vous apportez des éclairages vraiment indispensables, sur les chainons qui ont permis l'extension des Frères Musulmans et de leur idéologie dans le monde entier, ainsi votre enquête révèle une figure inconnue, Navos Safawi, un iranien qui a créé une organisation, les "Fedayin de l'Islam" suite au premier congrès islamique mondial qui s'est tenu à Jérusalem, en 1953. Vous montrez que depuis lors, la question palestinienne, le rejet radical de tout état non musulman associés à un antisémitisme virulent ont été quelque chose de tout à fait central : et cela, à la fois dans l'idéologie de la révolution islamique en Iran, et bien sûr dans les branches arabes de la Confrérie. Mais, il y a aussi le conflit séculaire, meurtrier entre Sunnites et Chiites, et on voit ce qui se passe en Syrie avec la guerre civile actuelle : est-ce que l'idéologie des Frères Musulmans peut faire illusion devant cette fracture ?

-        Vous vous interrogez à la fin de votre documentaire sur l'organisation réelle des Frères Musulmans, qui apparaissent un peu comme une Internationale à la manière des Communistes il y a quelques années. Il y a deux théories, celle qui vous a été exposée par Khalid Al Chater, un des membres du Conseil de la guidance en Égypte, un milliardaire, qui doit avoir peut-être plus d'influence que le Président Morsi ; lui il dit que l'idéologie est partagée, mais que chaque branche nationale est autonome ; et puis un ancien et repenti d'Al-Qaïda, lui pense qu'en fait le "Politburo" égyptien dirige tout : qui dit la vérité ?

25 minutes, ce sera bien court pour aborder dans de sujets ... j'espère en tout cas que vous serez nombreux pour ce passionnant rendez-vous. Et voyez avant le film sur mon blog, en cliquant sur "La Confrérie" en libellé !


J.C


21 juin 2013

Malek Chebel : « Les femmes font trembler le monde arabe »



Intellectuel, spécialiste de l’Islam, traducteur du Coran... Malek Chebel pense le monde musulman avec liberté, lucidité et optimisme. Entretien rassérénant.

Guerre civile en Syrie, attentats au Pakistan, en Irak, en Afghanistan, charia, printemps arabes à la dérive... La liste des affres provoquées ou subies par les populations du monde arabo-musulman ne cesse de s’allonger. Lueur d’espoir en ces heures sombres, une nouvelle revue baptisée « Noor » (lumière) vient éclairer cette actualité chaotique. Délibérément placée sous le signe des Lumières qui, à l’aube de la Révolution française, ouvrirent l’Europe à la démocratie, cette revue est née à l’instigation de l’anthropologue, psychanalyste et philosophe Malek Chebel. Son but ? Faire entendre la voix des musulmans laïcs pour qui la pensée doit être libre et la parole tout autant. Feu de paille ou prémices d’une émancipation des intellectuels arabes ?

ELLE. Il y a dix ans, vous disiez que l’un des problèmes du monde arabo-musulman, c’était l’inexistence de la figure de l’intellectuel. Est-ce toujours le cas ?
 
Malek Chebel. Oui, l’Islam fabrique des communautés, des croyances, des systèmes lourds, mais il est à la peine avec les sujets. Les allégeances, les structures familiales, politiques ou religieuses enferment les êtres. Et les sécurisent suffisamment pour ne pas les pousser vers la critique ou l’autocritique.

ELLE. Conséquence, quand un intellectuel comme vous prend position, il prend des risques.

Malek Chebel. C’est le rôle de l’intellectuel. Il doit penser contre lui-même, mais là où cela se complique, c’est que du même coup je pense contre les autres. Je suis accusé d’être un mécréant, un ennemi de Dieu. Je me présente comme un laïc, jamais comme un musulman laïc. Je préfère me dire anthropologue spécialiste de l’Islam. Cela ne plaît pas à tout le monde. Cela dit, quand j’ai traduit le Coran en français, mes adversaires ont changé d’attitude. Ils ont vu dans ce travail un retour sur la foi, un sursaut, un réveil. Mais ils ne m’ont pas lu, ni avant ni après.

ELLE. Arabe, musulmane, islamique, arabo-islamique... comment définir cette population ?


Malek Chebel. C’est une part du problème. Quand on n’arrive pas à se définir soi-même, on a plus de mal encore avec les autres. Le jour où le monde arabe aura des États-nations, des Etats de droit, démocratiques, alors, ce problème sera résolu. Les individus, qu’ils soient femme, homme, berbère, kurde, sunnite, chiite, se définiront comme Egyptien, Tunisien, Syrien. Ils seront sujets d’un Etat et accessoirement croyant, sunnite, chiite ou laïc. Mais aujourd’hui, avec tous ces régimes non démocratiques, ces théologies avortées, les individus se réfèrent à la tribu, au clan, aux communautés, à l’ethnie, à la langue ou à l’appartenance religieuse.

ELLE. Est-ce l’Islam qui empêche l’avènement des démocraties ?

Malek Chebel. Non, nous sommes sortis du califat, la domination turque, en 1923 ! Il y a moins d’un siècle. Nous cherchons un système nouveau. L’horizon n’est pas bouché, cela bouge. On aimerait que les pays arabes s’orientent vers le modèle grec athénien devenu le modèle occidental. En fait, le choix est simple, où les gens adhèrent par la foi à une communauté musulmane mal définie, ou alors ils comprennent que la religion doit rester une affaire privée et ils décident de vivre leur citoyenneté dans la politique et dans le cadre d’un État-nation démocratique.

ELLE. Vous êtes optimiste, en dépit de ce que l’on voit en Egypte, en Tunisie ?

Malek Chebel. Il n’est pas dit que dans quelques années le mouvement Ennahda au pouvoir en Tunisie ne soit dégagé à son tour. Ils n’ont qu’un mandat. Ils vont se battre pour conserver le pouvoir alors les laïcs et les démocrates doivent s’unir et les battre. Le monde change. Il y a maintenant des musulmans laïcs de France, le MLF !

ELLE. Transition idéale, le monde arabo-musulman n’a-t-il pas un problème fondamental avec les femmes ?

Malek Chebel. Non. Il a un problème avec leur être politique. Les femmes sont une puissance alternative et les hommes en ont peur. Ils craignent qu’elles ne prennent le pouvoir. Car les femmes sont compétentes, plus diplomates que les hommes, et tous les misogynes en tremblent.

ELLE. Quand on voit, dans les pays arabes, ces cafés où ne se prélassent que des hommes, on se dit que, si la société était plus mixte, les rapports entre les sexes seraient moins tendus.

Malek Chebel. Largement. Mais le misogyne travaille d’instinct. Contrôler l’espace, c’est contrôler la société. Voiler la femme, c’est la cantonner, car c’est un adversaire potentiel. La brimer, c’est éteindre toutes velléités de prise de pouvoir.

ELLE. Vous reconnaissez alors que, pour les musulmans, la femme, ce n’est pas une partenaire, mais une ennemie ou au moins une concurrente ?

Malek Chebel. Pire. Ils la tiennent pour un être impur. Mais je suis tout de même invité à faire des conférences sur la sexualité partout dans le monde arabe. J’ai parlé d’érotisme récemment à Agadir, des positions de la femme enceinte, du voile comme élément de séduction.

ELLE. Vous avez étudié la psychanalyse. C’est une discipline qui a beaucoup de mal à pénétrer le monde arabo-musulman.

Malek Chebel. Bien sûr. Elle est suspectée de tous les maux, d’être un appel à la liberté, d’être une science révolutionnaire. Mais jusqu’à peu, et dans nombre d’universités du monde musulman, même la philosophie était interdite.

ELLE. Avec votre revue que pesez-vous face aux puissances financières du Golfe ?

Malek Chebel. Notre arme, c’est la force des idées. Ils ont l’argent, les magouilles, nous, les mots. Les potentats qui ne veulent pas nous écouter découvrent notre puissance quand ils voient leur fille se dévoiler, se maquiller ou sortir avec des copains et des copines.

ELLE. Vous êtes tout de même moins entendu que les imams.

Malek Chebel. Oui, on perd toujours sur le court terme. Et le combat n’est pas facile. Pour fabriquer un intégriste, il faut trois semaines, parfois moins. Quand il ne s’agit que de fabriquer une bombe, Internet suffit. Mais, pour fabriquer un intellectuel, il faut trente ans. Pourtant, je crois que nous sommes la perspective. Et nous gagnons face aux imams incultes, ces commerçants devenus imams. Ils ne sont pas crédibles. Leurs vues médiévales sur les femmes suscitent des oppositions jusque dans les mosquées.

ELLE. Les femmes tiennent-elles une part importante dans la revue « Noor » ?
 

Malek Chebel. Elles la pilotent. Qu’elles soient musulmanes ou non. « Noor » s’écrit avec les deux O entremêlés, comme l’union de l’Orient et de l’Occident.

ELLE. Vous avez défendu la loi contre le voile ?


Malek Chebel. Et comment ! Je suis contre le voile et radicalement opposé à la burqa. Et je salue le combat d’Amina, la Femen tunisienne. Ce qu’elle a fait est très courageux. Son procès est important pour l’avenir, et son sort dépend des rapports de force en Tunisie. On va juger de la puissance respective d’Ennahda et de la société civile. Soit les intégristes, pour mater les femmes et leur faire peur réussiront à la faire condamner, soit la partie laïque sortira vainqueur. C’est ce que je souhaite. Un peu de lumière !

Entretien avec Philippe Trétiack
ELLE, le 14 juin 2013



20 juin 2013

Petit exemple d’histoire connectée, par Pierre Vermeren


Introduction :
C'est un grand plaisir pour moi que de vous proposer cet article inédit qui m'a été envoyé par mon ami, l'historien Pierre Vermeren : un regard panoramique sur près d'un siècle de bouleversements dans le monde arabe ; et sur des bouleversements inquiétants, dont ne sommes peut-être qu'à mi-parcours ... bonne lecture !
J.C

La Grande guerre a englouti quatre empires européens, dont le russe, l’autrichien et l’allemand, avec les conséquences dramatiques que l’on sait. Quant à la chute de l’empire ottoman, elle a détruit l’institution millénaire du Califat, jetant les musulmans sunnites dans le désarroi. Pour la première fois depuis la mort de Mahomet, la fonction de Calife, le lieutenant de Dieu sur terre, est abolie (1924).
Des turbulences sans fin saisissent alors l’islam sunnite. Les conséquences coloniales de cette chute pèsent peu au regard du passif idéologique. L’abolition du Califat par Atatürk a découpé l’aire islamique en Etats et mouvements rivaux, faute d’autorité suprême. Elle a brisé net le réformisme musulman (ou salafisme originel), engagé en Egypte et au Levant à la fin du XIXe siècle, établi sur la promotion des sciences, l’acquisition du savoir et l’exercice de la raison. En 1928, elle provoque la naissance des Frères musulmans, une confrérie islamique de facture inédite, forgée dans l’esprit des années trente. L’association vise à reconstituer le Califat perdu.

Parallèlement, l’effondrement ottoman offre à la secte bédouine wahhabite, alliée aux Saoud, la mainmise sur les villes saintes d’Arabie. Dès 1925, les Saoud sont candidats au Califat, au titre du contrôle des lieux saints de l’islam. Mais les autres chefs musulmans, qui revendiquent pour eux-mêmes le Califat (aux Congrès du Caire et de La Mecque), refusent cette prééminence. Ils perçoivent que la secte fondamentaliste des wahhabites rêve d’abolir un millénaire de tradition islamique.
Dès la chute des Ottomans, Rachid Rida, le chef moral et spirituel du réformisme islamique, est gagné au nationalisme arabe. Il estime dès 1926 que seuls les Saoud, dans le cadre d’une primauté arabe, peuvent assurer la direction de l’islam. L’Arabie Saoudite devient un Etat en 1932, avec la bénédiction des Anglais. En 1945, sur le navire Quincy, les Américains, en échange de l’exploitation libre du pétrole d’Arabie, garantissent la sécurité du Royaume. En 2013, les termes de ce pacte demeurent inchangés. Le pétrole coule à flot moyennant la sécurité de la péninsule, et la liberté mondiale du prosélytisme wahhabite.

Assommés par le nassérisme dans les années soixante, les Frères musulmans se tournent à leur tour vers l’Arabie Saoudite. Pendant trois décennies de guerre froide, ils obtiennent le soutien de Riad face aux régimes militaires, et assoient la légitimité du wahhabisme sur la mouvance islamiste en ébullition. Mais cette alliance est brisée net en 1990-91, quand les Frères soutiennent Saddam Hussein contre l’Arabie dans la Guerre du Golfe. Le Qatar, second Etat wahhabite du monde, saisit l’occasion pour devenir, le parrain mondial des Frères. Doté de la première chaîne de télévision internationale arabe, Al Jezirat (1996), il réveille les consciences arabes, tout en mondialisant l’idéologie néo-salafiste, mixte entre celle des Frères et celle des wahhabites. La direction de conscience d’Al Jezirat est assurée par le cheikh égyptien Qaradaoui, l’imam suprême des Frères, qui, depuis Doha, rayonne sur l’islam sunnite.

La triple alliance entre l’Arabie, l’Amérique, et les Frères musulmans, réoriente le visage de l’islam sunnite. L’islam historique, qui est un entrelacs de confréries, de sanctuaires, de syncrétismes et de traditions juridiques propres, sous le magistère des oulémas, est éradiqué ou fortement affaibli. Les traditions locales ou régionales (marabouts, mausolées, pèlerinages, « idoles »…) sont combattues, puis détruites. En 2011, des centaines de sanctuaires sont dynamités de Tombouctou à Tunis, après que le nettoyage a été opéré en Arabie. Partout, la normalisation règne en maître. Cette uniformisation se double de la construction de milliers de mosquées sur fonds saoudiens et qataris. L’objectif des salafistes est simple, homogénéiser la communauté des croyants jusqu’au retour du Califat.
Leurs victimes collatérales ne se limitent pas aux traditions, à la théologie et à l’architecture. Le réformisme musulman à la manière du XIXe siècle a été asphyxié. Les chrétiens d’Orient, les minorités culturelles (Berbères du Maghreb) et les Chiites sont sous pression constante. Même le nationalisme arabe, qui a dominé la région dans les années soixante, est moribond. Seul l’Etat algérien, au prix de 200 000 morts dans les années 1990, a freiné son expansion. Mais les fondamentalistes algériens ont-ils renoncé ?

Avec le « printemps arabe », l’expansion se poursuit. Après la destruction de plusieurs républiques militaires, le baathisme agonise en Syrie, sous les coups de boutoir des salafistes qui tentent de rafler la mise. Une configuration à l’algérienne pourrait toutefois se renouveler dans un cadre internationalisé… et de plus en plus chiite.
Le printemps arabe, né dans les milieux déshérités, et soutenu par les jeunes libéraux, a été poussé par Al Jezirat. D’ailleurs, sa propagande s’est arrêtée aux portes des monarchies. Dans chaque république militaire, les Frères ont débordé la révolution et se sont emparés de sa direction par les urnes (Egypte), en coalition (Tunisie) ou par la force (Libye et Syrie). Aucun régime arabe n’est à l’abri, y compris la monarchie marocaine, qui, en dépit de sa légitimité islamique, et du respect qu’elle impose dans le Golfe, doit céder, en vertu de la perspective mythique de retour au Califat unifié.
La guerre en cours, au sein du monde sunnite, est impitoyable. Là où les sunnites sont confrontés à des ennemis extérieurs (Israéliens, régimes africains au Sahel, Chiites en Irak et en Syrie…), les Frères cèdent la place aux djihadistes, dont plusieurs rapports sécuritaires confirment qu’ils sont financés et armés par tel ou tel clan saoudien ou qatari.

De sorte que les 1000 milliards de dollars d’hydrocarbures que l’Occident et l’Asie versent annuellement au Moyen-Orient (dont 475 à l’Arabie et au Qatar en 2012) ont des conséquences de tous ordres : destruction de l’islam historique, normalisation mondiale de l’islam suivant les critères avalisés par Qaradaoui, guerre impitoyable au Chiisme, guerre aux Etats arabes militaires ou en construction démocratique etc.
La France et à l’Europe assistent, en ces temps de disette financière, aux transferts massifs de pétrodollars qu’elles ont souvent alloué aux monarchies contre la précieuse huile. Faute d’autonomie énergétique, la dépendance se double de la subversion de la jeunesse musulmane d’Europe, considérée par les salafistes comme l’ultime preuve que Dieu, après avoir puni son peuple infidèle par la colonisation, lui offre aujourd’hui, pour prix de sa soumission, les clefs de son indépendance, et de son expansion sur le vieux continent. Une lubie fantasmatique pour les rationalistes. Un objectif historique pour les fondamentalistes.
En France, les pouvoirs publics ont confié, dans de nombreuses villes (Lille, Créteil… et bientôt Bordeaux), la grande mosquée à la mouvance des Frères et à ses démembrements. Plus organisés, mieux financés et plus rusés que leurs coreligionnaires souvent isolés, ils se présentent en hommes de foi mondialisés et connectés. Connectés, ils le sont effectivement.

Pierre Vermeren, 
Professeur d’histoire du monde arabe contemporain à la Sorbonne. Dernier livre paru, Direction, Idées reçues sur le monde arabe, Le Cavalier bleu, Paris, 2013

17 juin 2013

Ziad Doueiri: «Le monde arabe doit faire son autocritique»



 Ziad Doueiri

Interview

Le réalisateur libanais a adapté à l'écran L'Attentat de Yasmina Khadra. Comme il a été tourné en partie en Israël, il est accusé d'avoir trahi la cause palestinienne.
À sa parution, en 2005, le roman de Yasmina Khadra, L'Attentat (Julliard), avait fait l'effet d'une bombe, sans mauvais jeu de mots. L'écrivain algérien se glissait dans la peau d'un chirurgien arabe israélien découvrant que son épouse avait commis un attentat suicide. Sept ans plus tard, le réalisateur libanais Ziad Doueïri (West Beyrouth, Lila dit ça) s'empare habilement de cette tragédie pleine de bruit et de stupeur. Le mari incrédule prend le visage du remarquable acteur Ali Suliman, tout en douleur retenue. Subtil et ambigu, ce film a été interdit de diffusion dans les 22 pays de la Ligue arabe. La raison: le cinéaste a tourné plusieurs scènes en ­Israël, ce que proscrit le Bureau de boycottage de ce pays.

LE FIGARO. - Comment réagissez-vous à l'interdiction de votre film dans certains pays arabes  à commencer par le vôtre, le Liban?
 
Ziad DOUEIRI. - Je me sens trahi. Je pense avoir réussi un bon film pour lequel j'ai d'ailleurs obtenu sept récompenses internationales. Et comment réagissent les Arabes? En me boycottant. Quel est donc mon crime? J'ai tourné une partie de L'Attentat en Israël. Or une loi libanaise de 1955 interdit à ses citoyens de mettre les pieds en Israël. Pour les autorités, j'ai violé cette loi. Si elles pensent qu'elles vont faire avancer la cause palestinienne en décrétant une bêtise pareille, elles se trompent lourdement. Beaucoup de dirigeants arabes sont en retard sur la réalité. Savent-ils qu'en Israël la moitié des pharmacies sont tenues par des Arabes? J'ai tourné mon film avec des acteurs israéliens et arabes dans une excellente atmosphère. Mon acteur principal est arabe et la moitié de mon équipe l'est aussi. Aurais-je dû exclure les acteurs israéliens pour plaire à une politique absurde et suicidaire?

Certains vous reprochent de «trahir la cause» palestinienne… Comment échapper au manichéisme?
 
J'ai vécu le massacre de Sabra et Chatila en 1982 et la guerre à Beyrouth en 2006. Je sais par conséquent le prix payé par les Arabes et la souffrance qu'ils endurent. Et je n'ai pas retourné ma veste. Mais j'en ai assez de ce terrorisme intellectuel qui veut m'obliger à montrer l'Israélien sous les traits de Dark Vador et le Palestinien en Bisounours. Il n'y a pas d'un côté le vilain absolu et de l'autre la victime. Le rôle d'un réalisateur, c'est de poser des questions, de soulever la pierre et de l'examiner. Le monde arabe a besoin de faire son autocritique. La critique la plus féroce de la politique israélienne, c'est en Israël qu'on l'entend.

Pourquoi avoir adapté le roman de Yasmina Khadra?
 
Une société de production américaine m'a contacté en me racontant l'histoire. J'en avais assez du Moyen-Orient. Mais le livre de Yasmina Khadra m'a bluffé. Le producteur souhaitait Tom Hanks pour le rôle du chirurgien arabe israélien et voulait que je tourne en anglais. Le projet n'a pas abouti. Puis Rachid Bouchareb m'a dit qu'il voulait lui aussi produire ce film. Nous avons négocié pendant trois ans pour récupérer les droits. Il nous en a fallu deux autres pour trouver le financement. La plupart des fonds proviennent du Qatar. Une productrice égyptienne a également investi de l'argent.

Comment les producteurs du Qatar  ont-ils réagi à la polémique visant votre film?
 
Lorsqu'ils l'ont vu au Festival de ­Toronto, bien avant que n'éclate cette affaire, ils m'ont demandé de retirer leur nom du générique.

Outre le roman de Yasmina Khadra, vous êtes-vous appuyé sur des témoignages pour réaliser ce film?
 
J'ai rencontré un médecin arabe en ­Israël et je me suis beaucoup documenté sur les femmes kamikazes. Qu'est-ce qui se passe dans leur tête avant de commettre un tel acte? Parmi celles qui ont échoué dans leur macabre dessein et ont été interrogées, beaucoup ont admis qu'elles avaient d'autres raisons que la politique ou la religion. Certaines d'entre elles étaient stériles ou stigmatisées par leur entourage. 

Le Figaro, le 28 mai 2013