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24 octobre 2021

Transition écologique : le risque climatique est aussi un risque financier

 

Editorial du « Monde ».

Le théoricien de la communication canadien Marshall McLuhan affirmait que la nature du messager importait plus que le contenu du message lui-même. Ces dernières années, les messagers n’ont pas manqué pour alerter sur l’urgence de la lutte contre le changement climatique. Avec le succès relatif que l’on sait : la prise de conscience a fini par se faire, mais sans que les actes suivent à la même vitesse. Le fait que la Banque centrale européenne (BCE) s’empare à son tour du sujet donne au message une nouvelle dimension.

L’institution s’est livrée, mercredi 22 septembre, à un exercice inédit en publiant les résultats de différents scénarios pour mesurer l’impact du changement climatique sur l’économie européenne. Régulièrement, la BCE teste des hypothèses de crise financière afin d’évaluer la capacité de résistance du secteur bancaire. L’idée de ces « stress tests » consiste à envisager le pire pour mieux le prévenir. L’initiative d’intégrer l’environnement dans les facteurs de risques qui pèsent sur l’économie constitue une nouvelle étape dans la prise de conscience des enjeux climatiques.

Alors que les catastrophes naturelles se multiplient, la BCE veut attirer l’attention sur le coût économique de l’inaction. L’absence de mesures ordonnées pour décarboner l’économie pourrait amputer le PIB de l’Union européenne de 10 % d’ici à 2100, estime l’institution. La banque centrale évoque notamment une explosion des défauts sur les prêts accordés aux projets les plus exposés au risque climatique. Continuer à les financer alors que les réglementations en faveur de l’environnement vont rapidement les rendre obsolètes devient un aléa qui doit être pris en compte.

Réglementation laxiste

Cette alerte n’a rien de théorique. Malgré les discours rassurants des acteurs de la finance sur leur volonté de participer à la décarbonation de l’économie, la réalité est moins idyllique. L’exemple de la multiplication des forages pétroliers et gaziers dans le Grand Nord est édifiant. Grâce à des règles à géométrie variable, les établissements financiers parviennent à contourner les contraintes censées protéger l’Arctique, une région qui contribue à réguler le climat de la planète. Un rapport publié, le 23 septembre, par l’ONG Reclaim Finance montre que les projets pétroliers et gaziers continuent de prospérer grâce à des financements toujours aussi abondants.

Les énergies fossiles sont responsables de 80 % des émissions mondiales de CO2, première cause du réchauffement. La finance constitue un levier essentiel pour contenir le phénomène. Or la réglementation actuelle reste laxiste, en accordant trop facilement des soutiens bancaires à des projets qui ne font que retarder l’atteinte des objectifs de l’accord de Paris.

Si le travail de la BCE va dans la bonne direction, l’institution ne doit pas se contenter d’être un lanceur d’alerte, mais elle doit aussi jouer son rôle de régulateur. Elle est déjà prête à devenir plus sélective dans ses rachats d’actifs selon des critères climatiques. L’efficacité de la mesure dépendra du calendrier d’application, qui doit être fixé en 2022.

L’institution pourrait aussi obliger les banques à provisionner davantage de capitaux pour tenir compte du risque climatique. Enfin, la création d’une structure de défaisance pourrait être envisagée afin d’aider les établissements financiers à se débarrasser des actifs les plus toxiques. Poursuivre au même rythme l’extraction des énergies fossiles est suicidaire sur le plan environnemental, il faut maintenant prendre conscience que cela devient aussi irresponsable du point de vue économique.

Le Monde, 24 septembre 2021

 

15 septembre 2021

Un été en pente douce, par Jacques Attali

 Ce qui se passe en Afghanistan, et la tragédie qui y attend ceux qui y restent piégés après le départ des Américains, devrait nous rappeler une évidence, trop souvent oubliée : tout événement, qu’il soit positif ou négatif, dont la dynamique de matérialisation est quasi-certaine, se produit en général bien plus tôt qu’attendu, surprenant ceux qui vivent dans l’inconscient confort du présent.

Ainsi, il était évident que l’annonce même, en février 2020,  du  départ des troupes américaines, (après l’accord hallucinant du gouvernement américain avec les ennemis du gouvernement afghan) allait entrainer la prise des villes de province, puis de Kaboul, par les Talibans.  Les plus pessimistes ne discutaient  doctement que du temps qui leur serait nécessaire, tablant en général sur plus d’un an ; et peu de gens  comprenaient que, puisque cela était un événement certain, il aurait lieu très vite. Beaucoup plus vite. En quelques jours. Avant même le départ des Américains.

J’ai connu, il y a longtemps, un événement du même genre : pendant l’automne 1988, en raison des choix faits par Gorbatchev de ne plus tirer sur les manifestants dans les pays de l’Est, et d’abord en Pologne, puis en Allemagne de l’Est, il était devenu évident  que le bloc de l’Est se disloquerait, que les régimes s’effondreraient, et que, en particulier, la réunification allemande aurait lieu « un jour ». Pour beaucoup, « un jour » était très lointain et en décembre 1989 encore, j’ai entendu, dans une conversation privée, le président américain de l’époque, George Bush Sr, un des plus sophistiqués et des plus compétents des présidents américains des dernières décennies, réaffirmer sa certitude que cette réunification n’aurait pas lieu avant dix ans au moins. Elle fut en fait conclue en moins de six mois. Et  quelques jours plus tard, j’ai entendu, à Kiev, Gorbatchev dire,  en privé aussi,  qu’il était convaincu que  l’Union Soviétique était un acquis irréversible de l’Histoire, alors qu’il était évident, pour tous ceux qui avaient compris l’inéluctable appel de la liberté, qu’’elle allait disparaitre ; ce qui fut le cas deux ans plus tard.

Ces exemples montrent que, quand un événement, positif ou négatif,  est quasi certain, il a lieu plus vite que la logique voudrait le laisser croire.    

Certes, ce ne fut pas toujours le cas : le déclin, prévisible, de l’Empire Romain, dura cinq siècles ; la Révolution française, tout à fait prévisible aussi, arriva bien après les prévisions des plus lucides penseurs  des Lumières. Toutefois, aujourd’hui, l’Histoire s’accélère, pour mille raisons : il est plus difficile aux puissants  de retenir des masses humaines de plus en plus nombreuses ; les contradictions matérielles, économiques, sociales, écologiques, sont de plus en plus vite ressenties comme insoutenables. Et les technologies de communication raccourcissent les délais de réponses des divers acteurs.

  Aujourd’hui on se trouve devant une situation de ce genre sur bien des fronts :

D’abord, les dérèglements climatiques : on sait qu’ils auront lieu ; c’est annoncé, démontré, documenté, daté ;  on constate chaque jour qu’ils se matérialisent déjà,  bien plus tôt que prévu. Et il est clair qu’ils vont encore s’accélérer : ce qu’on annonce pour 2050 aura lieu en 2025.  A moins d’agir tout de suite.

Ensuite, la Covid 19 : à force de prévoir comme une certitude que, un jour lointain, un nouveau variant pourrait contourner la protection du vaccin, il arrivera,  bien plus tôt que prévu,  si on ne fait rien pour prémunir  le reste des gens fragiles du monde, là où, justement faute de vaccins, naissent l’essentiel des  variants.  

De même encore, on sait que le régime chinois va  au-devant  de très graves problèmes,   sociaux, démographiques, écologiques et politiques et qu’il pourrait choisir de les retarder en se lançant dans une aventure militaire à propos de Taiwan. On le sait et pourtant, on fait comme si on ne le savait pas vraiment. Et que cela n’aurait pas lieu. Et pourtant, cela aura lieu ; et plus tôt qu’on ne croit.

De même, on peut prévoir qu’un jour, les Palestiniens, dominant  démographiquement, renonceront à leur revendication d’un Etat, pour demander que  leur soient reconnus les  droits pleins et entiers  de citoyens   dans un Etat d’Israël élargi aux territoires occupés. Cet événement, très probable, aura lieu si rien n’est fait pour créer leur Etat, et bouleversera la donne au Moyen-Orient.

De même encore, il est devenu clair que les Etats Unis ne seront plus un jour en situation de vouloir, ni de pouvoir,  défendre leurs alliés d’aujourd’hui, et qu’ils retireront leurs troupes du reste du monde, en particulier  de l’Europe. Cette situation, que chacun sait inéluctable, se produira bien plus tôt qu’attendue ; pourtant personne ne fait rien pour s’y préparer. Pourtant, cela devrait conduire chacun, en particulier  l’Union Européenne, à se poser des questions existentielles et à prendre sa défense en main. Et encore : chacun sait bien que, si on n’agit pas sérieusement pour aider à leur développement, des dizaines de millions d’Africains se déplaceront un jour vers l’Europe.

Et encore, chacun sent bien que on ne pourra avoir, dans cinquante ans, deux milliards d’Africains dans la misère à 20 kilomètres d’une Europe prospère sans que ne se passe quelque chose de massif, de bouleversant . Et qu’il est de l’intérêt vital de l’Europe que de participer au développement de  ce continent si prometteur.

  Plus encore, si on veut bien y réfléchir, chacun connait  dans son entreprise, dans son travail, dans son entourage, dans sa vie amicale, familiale, ou amoureuse, des situations du même genre : on devine  que tel événement (une faillite, un décès, une dispute, une rupture, une rencontre, une échappée) est très probable, qu’il  va se produire, mais pas tout de suite, et peut être pas du tout, alors on ne s’en préoccupe pas. Et puis, très souvent, ces évènements qu’on n’a pas voulu voir arrivent plus vite que prévu.

Faites, s’il vous plait, le tour de ces événements-là. Et demandez-vous si vous souhaitez les voir se produire ; et si c’est le cas,  alors n’attendez plus ; accélérez en la venue. Et si  au contraire vous les redoutez, demandez de vous ce que vous pouvez faire pour les éviter ou pour, au moins, vous y préparer. Et il y a beaucoup à faire, tant sur le plan géopolitique, que collectif ,écologique, économique, financier, social, politique, associatif que   personnel :  les dérèglements climatiques ne sont pas encore inévitables ; la guerre en mer de Chine n’est pas encore certaine ; la vulnérabilité militaire de l’Europe n’est pas sans réponse ; l’arrivée de variants  contournant les vaccins n’est pas fatale ; les migrations massives venant d’Afrique sont résistibles ;  et  tant d’autres situations pour lesquelles la procrastination est mortelle et l’anticipation  la clé de la survie.

Jacques Attali

Écrivain, Président de A&A et de la Fondation Positive Planet

Site Jacques Attali.com, 30 août 2021