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06 février 2014

A Istanbul, la rancœur des alévis contre leur « assimilation forcée »

Manifestations de Alevis à Istanbul, 12 mars 2007
(cliché Reuters)

L’onde de choc des manifestations de la place Taksim secoue toujours le quartier d’Okmeydani, à Istanbul. Le soir, ses rues se hérissent de barricades et des affrontements opposent la police antiémeutes à quelques poignées de manifestants. La colère ne retombe pas depuis que Berkin Elvan, un adolescent de 14 ans du quartier, a été plongé dans le coma après avoir été frappé à la tête par une cartouche de gaz lacrymogène, au mois de juin, alors qu’il sortait acheter le pain. Après quatre opérations, son état reste critique.

Depuis les manifestations antigouvernementales du printemps, la révolte gronde à Okmeydani et dans tous les autres quartiers à majorité alévie d’Istanbul. Les alévis – minorité issue de l’islam chiite comptant environ 15 millions de membres en Turquie et politiquement acquise à la gauche – ont pris une part prépondérante dans la contestation contre le pouvoir jugé autoritaire de Recep Tayyip Erdogan.
Dans un rapport récemment révélé par le quotidien Milliyet, la direction de la police turque estime, à partir des 5 500 dossiers de gardés à vue, que 78 % des manifestants sont alévis. La nouvelle a provoqué un tollé à l’Assemblée nationale. « Comment la police a-t-elle établi ce chiffre ? Est-ce que votre gouvernement fiche les citoyens alévis de Turquie ? », a interpellé le député de l’opposition et avocat Sezgin Tanrikulu.
Ce rapport confirme un sentiment de discrimination solidement ancré. Les organisations culturelles et politiques, rassemblées début novembre, ont dénoncé une politique d’« assimilation forcée » de l’Etat et une réislamisation de la société par le gouvernement islamo-conservateur.

 ATTEINTE À LA LIBERTÉ DE CROYANCE

La communauté alévie a été la grande oubliée du « paquet de réformes démocratiques », annoncé fin septembre par M. Erdogan. Le gouvernement refuse d’accorder aux cemevi, les maisons de prière où se déroulent les cérémonies religieuses, le statut de lieux de culte. Le député du parti au pouvoir Mehmet Metiner les a même assimilés à « des foyers terroristes ». Et les enfants doivent suivre les cours de religion à l’école, un enseignement centré sur l’islam sunnite majoritaire, malgré un jugement de la Cour européenne des droits de l’homme demandant à la Turquie d’y mettre fin.
Cette attitude est une atteinte à la liberté de croyance, selon Veli Gülsoy, le dede, le chef spirituel et communautaire, du cemevi du quartier de Gazi, un bastion historique : « On fait toujours semblant de ne pas nous entendre , mais nous résisterons, comme toujours. »
Zeynel Odabasi, le responsable du centre culturel Pir Sultan Abdal, accuse : « Ceux qui nous gouvernent refusent notre existence. Cela fait des siècles que nous sommes tués, massacrés, niés dans ce pays. Nous souffrons et vivons un état de siège qui ne dit pas son nom. »
 
 PLUSIEURS JOURS D'ÉMEUTES

Début octobre, Gazi a vécu plusieurs jours d’émeutes après l’assassinat de Hasan Ferit Gedik, 20 ans, militant du Halk Cephesi (Front du peuple, extrême gauche), abattu à Gülsuyu, un autre “ghetto”. Trois jours plus tard, le cercueil était porté au cimetière des « martyrs », encadré par des militants masqués et armés, couvert drapeaux rouges et suivi de plusieurs milliers de sympathisants. « Une foule énorme », raconte Ufuk, un lycéen qui monte la garde à l’entrée. « Du jamais-vu depuis l’enterrement, en 2008, de Dursun Karatas », dit-il en désignant la tombe de « l’oncle », le fondateur du DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple).
Ce groupuscule marxiste alévi, classé sur la liste des mouvements terroristes de l’Union Européenne, a revendiqué des attentats-suicides récents contre le commissariat de Gazi en 2012, mais aussi contre l’ambassade des Etats-Unis, à Ankara, en février.
D’après ses proches, Hasan Ferit Gedik a été abattu par un trafiquant de drogue, membre d’une bande mafieuse qui s’oppose aux militants pour le contrôle des rues de Gazi. « Il y a depuis quelque temps des vendeurs de drogue à chaque coin de rue, ils tentent de faire la loi. Qui les a amenés ici ? », interroge M. Odabasi. Tout le quartier est persuadé qu’il s’agit là d’une nouvelle manœuvre de l’Etat pour faire fuir les habitants. « Ils veulent nous chasser pour la rente immobilière et en profiter pour démanteler les “ghettos” populaires alévis », estime Ali Asker Durgun, un militant de 24 ans qui manifestait au côté de la victime le jour de l’assassinat.

DES « PATROUILLES CITOYENNES »

Cette lutte de territoire a poussé les militants du Front du peuple à réactiver les comités populaires de quartier et des « patrouilles citoyennes » s’opposent aux bandes mafieuses. Une méthode déjà employée dans les années 1990, époque sanglante pour les alévis, victimes de la violence d’extrémistes sunnites et des Loups gris, les milices ultranationalistes turques. En 1995, dix-huit personnes furent massacrées à l’arme automatique devant le cemevi de Gazi par un tireur qui ne fut jamais identifié.
« Le peuple attendait une étincelle pour se révolter», siffle entre ses dents Seref, un grand brun mal rasé engoncé dans une doudoune bleue, qui sort de quatre jours de garde à vue. Les habitants de Gazi ont déjà montré leur détermination au moment des manifestations de la place Taksim, au printemps, en bloquant l’autoroute qui longe leur quartier. Un cortège de 50 000 personnes s’était mis en marche vers le centre-ville.
Depuis, le feu de la révolte couve et certains militants se radicalisent. « Il y a un ressentiment de plus en plus vif, qui se transforme en menace pour l’ordre public », prévient le journaliste Kadri Gürsel. La question alévie, avertissent nombre d’analystes, est en passe de devenir le principal problème identitaire en Turquie.

Guillaume Perrier

Le Monde, 26 décembre 2013

07 septembre 2012

Turquie : les Alévis tirent la sonnette d'alarme


Le désespoir envahit les Alevis face à la recrudescence de l'islamisation de la Turquie. Sous leur étiquette de pays "laïc", le gouvernement mène une guerre de propagande, à l'encontre de la laïcité, avec comme seul objectif d'instaurer un nouveau modèle idéologique, "une race, une religion, une langue"

La Fédération de l'union des Alévis de France (FUAF) fait partie de la dynamique croissante du mouvement Alévi en Europe représenté par notre Confédération Européenne qui regroupe plus d'un million d'adhérents dans 14 pays différents. Ainsi les 200 000 Alévis de tout l'hexagone, de Bordeaux à Strasbourg, se battent pour la liberté d'expression et de croyance de leurs proches. En effet, près de 25 millions d'Alévis vivent en Turquie. Ils ont même fait appel à la Cour Européenne des Droits de l'Homme pour demander la suppression des cours obligatoires religieux chez les enfants et la suppression de la mention religieuse sur la carte d'identité. La justice turque a délibérément ignoré la décision du 9 octobre 2007 de la Cour Européenne des Droits de l'Homme donnant raison à un plaignant alévi.

Malgré notre combat acharné et une résistance continue, la Turquie continue d'appliquer une politique d'ignorance, d'injustice et avance progressivement vers une guerre civile par le biais d'une politique d'assimilation et de neutralisation par l'oppression. L'Anatolie, terre des richesses et des cultures, se transforme sous nos yeux en un lieu de haine et d'obscurantisme.
Le responsable du gouvernement des affaires religieuses et du culte a refusé toutes les propositions avancées par les Alévis jusqu'à ce jour. Ainsi nos doléances telles que la prise en considération des besoins d'autres religions dans les projets de cette structure ont été rejetées. Le rôle de cet organisme, qui se nourrit de l'impôt de l'ensemble de la population, est de financer les besoins des structures islamiques tels que les imams, les cours religieux et les mosquées. Nos demandes concernant la suppression des cours religieux obligatoires dans le secondaire ou la reconnaissance et la construction de nos lieux de cultes "cemevi" ont malheureusement été en vain.

L'atteinte des libertés fondamentales ne s'arrête pas là. La Turquie démontre une ferme volonté de créer des mosquées dans les universités, d'instaurer l'éducation religieuse dans le primaire et même d'interdire l'avortement.
Que dire de la libération des coupables de l'incendie de Sivas sous le prétexte d'expiration du délai de prescription ? Doit-on encore, au XXIe siècle être brûlé vif pour que l'Europe voie la réalité en face ? Nous, les Alévis, peuple pacifiste et humaniste, demandons votre soutien afin d'éviter l'irréparable.
Le Monde, le 30 juillet 2012