Rechercher dans ce blog

07 février 2021

Pandémie de Covid-19 : à Dubaï, l’échappée belle des réfractaires au confinement

La cité des Emirats arabes unis, qui a su endiguer l’épidémie liée au coronarivus, est plébiscitée par de nombreux Français désireux de se soustraire aux contraintes sanitaires.

Une fin d’après-midi à Dubaï, début décembre. Alexandra, Justine, Agathe et Charles, quatre amis entre 25 et 30 ans, dégustent un verre de rosé au bord de la piscine d’un palace. Originaires de Toulon et Saint-Etienne, ils se sont envolés pour l’émirat du Golfe la veille au soir, « sur un coup de tête ». Le fait que la vie soit redevenue presque normale dans la tapageuse cité des Emirats arabes unis (EAU), après un confinement très strict au printemps, a convaincu la petite bande d’aller y passer dix jours de vacances.

« Ciao la France ! », s’exclame Charles, sur un ton goguenard, en piochant dans un plateau de pastèque. « De toute façon, avec le Covid, il n’y a rien à faire, ajoute le jeune homme, qui travaille dans l’immobilier. On a le droit de signer chez le notaire, mais pas le droit de faire de visite. Alors à quoi bon aller au travail ? » Justine, salariée du secteur automobile, confesse le même ras-le-bol à l’égard des restrictions en place en France. « On ne peut plus rien faire, dit-elle, on est comme des enfants privés de dessert. »

Leur gâterie de substitution, c’est donc Dubaï, un refuge, une bulle à l’écart de l’épidémie… ou presque. Les EAU, fédération de sept micro-monarchies, sont épargnés par la deuxième vague qui déferle sur l’Europe et les Etats-Unis. Après un raidissement à la fin de l’été, la courbe de l’infection s’est stabilisée début octobre, avec une moyenne de 1 300 cas par jour pour près de 10 millions d’habitants. Le nombre quotidien de décès, qui avait culminé à 13 en mai, ne dépasse plus la barre des 5. C’est le résultat d’une politique de dépistage massive, d’une discipline collective sans faille et d’un secteur hospitalier de pointe.

Contraintes sanitaires « light »

A Abou Dhabi, la capitale politique des EAU, la quatorzaine reste de rigueur pour tous les nouveaux arrivants. Rien de tel à Dubaï, l’empire du « fun ». Après avoir sacrifié au rite du test PCR à leur descente d’avion, les visiteurs peuvent se précipiter dans les attractions qui font la renommée de la ville : restaurants extravagants, malls labyrinthiques et tours vertigineuses, comme la Burj Khalifa, la plus haute du monde. Seuls bémols à l’impératif hédoniste local : l’obligation du masque en ville, une jauge maximale de huit personnes par table, et l’interdiction de danser et de consommer au comptoir.

Ces contraintes sanitaires light visent à faire redémarrer le tourisme et le commerce de détail, les deux vaches à lait de l’émirat. D’autres mesures ont été adoptées dans cette perspective, comme l’autorisation du concubinage pour les étrangers et l’assouplissement des règles régissant l’achat d’alcool. Dans l’attente des fêtes de Noël, pic de fréquentation traditionnel, cette politique attire une clientèle d’Européens ravis d’échapper aux rigueurs du confinement, dont de nombreux Français.

« Notre pays est devenu une prison à ciel ouvert, une dictature », s’enflamme Amel, croisée à la sortie d’un hôtel cinq étoiles. La trentenaire, qui a perdu son emploi dans l’événementiel durant le premier confinement, n’en pouvait plus de tourner en rond dans son deux pièces de la porte de Bagnolet, à Paris. Avec sa sœur et une amie, elle s’est offert une parenthèse d’une semaine, dans un appartement de 160 m2 avec terrasse, loué 650 euros. « Dubaï démontre qu’on peut continuer à vivre avec le Covid », dit-elle.

A Roissy, des agents « assez relax »

Les règles du deuxième confinement proscrivent en théorie les voyages d’agrément à l’étranger. Mais dans la pratique, la police des frontières de l’aéroport Charles-de-Gaulle fait preuve d’une certaine indulgence, du moins en ce qui concerne les vols vers Dubaï. « Les agents à l’embarquement m’ont paru assez relax, confie Julien, un cadre de l’industrie du luxe parti télétravailler dans l’émirat. Ils interrogeaient les passagers, mais je n’ai pas l’impression qu’ils aient mis des amendes ou qu’ils aient refoulé des gens. »

A l’office du tourisme de Dubaï, on se félicite d’une hausse des arrivées de Français. Au palmarès des marchés sources, l’Hexagone est passé de la 11e à la 6e place entre 2019 et 2020. Les expatriés français installés sur place confirment la tendance et le rôle joué par l’épidémie dans ce regain d’attractivité. « Depuis l’annonce du deuxième confinement, la fréquentation a explosé, on n’a presque jamais aussi bien travaillé », se réjouit Emma Sawko, la fondatrice du Comptoir 102, un concept store, mi-resto bio et mi-boutique de déco, très apprécié des Français.

« Pas mal de compatriotes sont arrivés ces derniers temps, renchérit Rizwan Kassim, le patron de La Cantine du faubourg, la table française la plus courue de l’émirat. Les gens viennent se changer les idées, le temps que le Covid disparaisse en France. Sur la carte du tourisme mondial, Dubaï est la destination qui s’en sort le mieux. » La cohorte « d’influenceurs » français, omniprésents sur Instagram, qui ont récemment élu domicile dans les villas aux murs blancs de Jumeirah, le quartier le plus cossu de la ville, a contribué à ce rebond.

L’eldorado des jeunes des banlieues

Leurs posts ensoleillés, aux centaines de milliers de « like », comme ceux de l’ex-starlette de la télé-réalité Nabilla Benattia, ont drainé de nombreux Français dans la capitale du bling-bling arabe. « Pour les jeunes des banlieues, Dubaï est le nouveau Phuket », dit Rizwan Kassim, en référence à l’île thaïlandaise, couverte de discothèques et de bars, qui a longtemps fait fantasmer les cités de Seine-Saint-Denis. « Il y a d’ailleurs eu quelques débordements, des soirées un peu trop animées », déplore le restaurateur.

Aux côtés des fêtards, la ville attire aussi des consultants nomades, l’ordinateur portable en bandoulière, pour lesquels un visa spécial a été créé. « Les trois heures de décalage horaire avec Paris sont parfaites, dit Julien. Je commence à bosser vers 13 heures et j’enchaîne les Zoom jusqu’à 21 heures Ça permet de sortir le soir et de se coucher un peu tard. » Après avoir coloué un Airbnb avec deux autres télétravailleurs français, une avocate et une chargée de marketing, le quadragénaire s’est installé dans un appart’hôtel avec son fils de 15 ans, dont le lycée a fermé après la découverte d’un cas de Covid-19.

Romain, 35 ans, spécialiste de « business développement », a lui aussi temporairement délocalisé son bureau dans le Golfe. « A Paris, le manque de lien social me pèse beaucoup. Ici, je fais du foot, je mange au restaurant et je me balade dans le désert. Des choses simples, qui paraissent en voie de disparition en France. » Le paradoxe est cocasse. La cité de tous les superlatifs est désormais prisée pour sa normalité. La mégapole du futur joue au conservatoire de la vie d’avant. C’est la dernière ruse de l’increvable Dubaï.

Benjamin Barthe

Le Monde, 11 décembre 2020

Nota de Jean Corcos :

Tout va très vite avec cette maudite pandémie, et de nouvelles restrictions sont tombées maintenant sur les voyages de Français hors de l’Union Européenne. Mais la réalité des expatriés « professionnels » aux Emirats, elle, n’a pas changé.


 

04 février 2021

Kamel Daoud : « La France a tout pour inventer l’avenir de l’islam »

La réforme de l’islam étant actuellement impossible dans les pays musulmans, ce qui se passe en France, à travers la charte des imams, peut offrir un modèle « universel » et une chance pour cette religion de se libérer des conservatismes, estime, dans une tribune au « Monde », l’écrivain Kamel Daoud.

Tribune. Le protestantisme est né en Allemagne, pas au Vatican. Et si la très attendue réforme de l’islam venait de France et non des pays musulmans ? L’Hexagone a tout pour inventer l’avenir de cette confession : une communauté musulmane importante, une crise profonde des identités en confrontation, le martyre causé par le terrorisme, un statut de cible de l’internationale des radicaux et un Etat qui veut sortir de la culpabilité et de l’amnésie coloniale.

En face, la réforme de l’islam s’avère impossible dans les pays musulmans à cause du manque de liberté, de soutien et de sécurité pour les progressistes et les penseurs divers. Ce qui se passe en France est donc une chance pour cette religion. Bien que la naissance laborieuse du Conseil des imams français paraisse secondaire dans le contexte des crises sanitaire et économique actuelles, cela n’enlève rien à l’enjeu.

Si un islam français et républicain, entre pressions et négociations, est enfin rendu possible, la France n’en sera pas l’unique bénéficiaire. Tous les pays où cette question constitue un enjeu pourront s’en inspirer. L’islam français ne sera pas seulement français. Il sera, comme la Révolution, une possibilité « universelle », une solution envisageable pour tous, un cas d’école. Au risque d’être accusé d’exagération, on peut tout de même l’affirmer.

La preuve ? Il faut vivre dans un pays musulman et lire, assis chez soi, à l’ombre des orthodoxies sévères et des lois punissant l’apostasie, les bribes publiées sur la future charte des imams.

Respect de la République

Les représentants de l’islam de France y affirment leur volonté, au moins formelle, de veiller à ce que cette religion respecte la République, la force et l’esprit de ses lois, l’égalité hommes-femmes, le droit à l’altérité et à la différence. Il s’agit là d’une formulation osée, loin de ce qu’on désigne comme « l’islam des territoires et des caves », à l’opposé de l’islam figé par les radicalités et les conservatismes dans beaucoup de pays musulmans.

Cette « compatibilité », j’en rêverais pour le pays où je vis : voir cette religion accorder la primauté à l’humain et non au divin, voir enfin ses « élites » se faire les avocats de la liberté de conscience et non d’un califat fantasmé, démontrer aux miens qu’il est possible de vivre sa foi sans tuer le droit à la différence ou supprimer des vies.

Anecdotique, coupée des réalités, inefficace sur le terrain : sur la charte des imams, on peut certes multiplier les réserves à l’envi. Il n’en reste pas moins vrai que « c’est dit » et que cette déclaration de bonne volonté, si elle ne change pas le monde, permet au moins de voir qui se range du côté de la République et qui se range contre elle.

Si la France réussit à mener à bien la réforme, les penseurs libéraux du « Sud », aujourd’hui isolés et menacés, se sentiront beaucoup moins seuls. Un modèle pourra être proposé pour illustrer la possibilité d’un islam sans guerre sainte ni décapitations, sans arnaques victimaires ni délires de reconquête.

Attaques des décoloniaux

Des imams soumis à la loi française ? Il faut d’ores et déjà s’attendre à trois attaques. Celle des décoloniaux en général, car il est « interdit » de décoloniser l’islam, de le dissocier de la mémoire culpabilisante de la colonisation – et de la rente qu’elle assure. Vieille antienne que celle de présenter l’islam comme la propriété des victimes de la colonisation et de dénier par conséquent toute possibilité de réflexion sous peine d’être accusé d’agression, d’islamophobie ou d’intelligence avec l’ennemi colonisateur.

Dans la perpétuelle guéguerre entre les différentes factions de l’islam français, chacune sous l’emprise d’un pays décolonisé, les tentatives opérées depuis Alger, Rabat ou Tunis pour garder des leviers d’influence ne sont pas les seules choses à craindre. Il y a aussi cet a priori que l’islam est la religion des victimes de la colonisation. Un islam de France ne peut naître si on ne coupe pas ce lien. Il faut donc replacer la religion musulmane dans son universalité, pour permettre à ses croyants de vivre leur foi sans en faire une collection de stigmates.

Viendra ensuite l’attaque de ceux qui nourrissent l’idée que l’islam est une religion « externe » à la France, contraire à la francité. Un a priori qui met à mal l’intégration, en assignant les musulmans à leur statut d’étrangers : l’islam n’est pas français, vous ne l’êtes donc pas et ne le serez jamais.

Faire oublier le présent

Restent enfin les attaques des pays tiers – Etats embusqués, comme la Turquie d’Erdogan, les principautés du Golfe ou les pays du Maghreb qui exacerbent la mémoire pour faire oublier le présent. Car un islam français et républicain empêchera le califat d’Istanbul de donner libre cours à sa vocation expansionniste, et le privera d’un ennemi idéal pour étayer sa théorie de la persécution universelle des musulmans.

Pour ces raisons et pour d’autres, il faut imposer ce Conseil des imams, cette « réforme » – fût-elle lointaine et bureaucratique –, favoriser la naissance de ce clergé autochtone et défendre la primauté de la République sur les cultes. Il faut « libérer » l’islam, paradoxalement, de ceux qui veulent le soumettre à leurs désirs, à leurs mémoires, à leurs blessures ou à leurs calculs.

Au « Sud », cela nous aidera à libérer cette religion de ceux qui l’ont « privatisée » et à prouver qu’il est possible de la vivre sans risquer les tribunaux pour hérétiques, traîtres et espions à la solde de la colonisation. La France, pour en avoir souffert, peut aujourd’hui offrir au « Sud » musulman, comme aux pays de l’Occident confrontés à ces questions, la solution la plus pertinente. Un coup de balai dans les temples trop chargés de reliques, de faux pauvres, de rentiers de la mémoire et de sournois prêcheurs de haine.

Car si l’islam est déclaré compatible au « Nord », une solution est possible au « Sud ». Faute de mieux, on peut se permettre d’être enthousiaste, sans pour autant fermer les yeux sur les difficultés.

Kamel Daoud,

Le Monde, 29 janvier 2021


 

02 février 2021

Délire administratif


 On pourra dire que l’administration a bon dos ; que les autres pays, qui ont des systèmes moins lourds, ne s’en sortent pas mieux face à cette maudite pandémie ; que finalement, après des ratés au début, la France se met en ordre de bataille, maintenant pour la vaccination et après les masques, puis les tests, également marqués par des ratés au début ; que les retards dans la vaccination sont aujourd’hui le fait de retards de livraisons et pas de la faute de l’Etat ; etc.

Il n’empêche. Cette lourdeur, ces redondances sont des réalités, et une vraie plaie lorsqu’il faut être « agile » et d’adapter à un monde de compétition féroce. Le trop fort pourcentage d’administratifs par rapport aux opérationnels est aussi une réalité, attestée par toutes les comparaisons internationales. Et enfin, et surtout, alors que la France dépense plus en proportion que tous ses voisins pour l’Education ou la Santé, ses performances ne sont pas du tout en proportion.

De beau sujets de réflexion, pour une prochaine interview ou un nouvel article !

J.C