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07 juillet 2008

Rachida Dati juive : elle court elle court, la rumeur chez les minus !

Réception à l'Elysée, 10 mars 2008 :
Nicolas Sarkozy, Rachida Dati, Shimon Peres et Carla Bruni
(photo Reuters)

Comme le savent les lecteurs réguliers du blog, la consultation régulière de mon compte sur le logiciel "sitemeter" (auquel vous pouvez accéder en cliquant sur l’icône située en bas de la colonne de droite), permet de connaître le libellé des recherches qui conduisent à cette adresse. Hélas, et comme je vous l’ai souvent rapporté, une analyse quotidiennement confirmée indique que, entre 15 et 20% des visiteurs ont des motivations antisémites indiscutables : parfois, on confine à l’absurdité la plus totale, et c’est le cas des centaines d’internautes qui sont venus voulant savoir si Rachida Dati était ... juive !

Faites vous-même l’expérience sur Google : en tapant "Rachida Dati juive", sur 55.600 réponses (relevé du 28 juin dernier), deux articles publiés sur mon blog et parlant d’elle sortent en numéros 4 et 5, d’où ces visites. On pourra d’ailleurs se reporter à son nom en libellés ci-dessous pour lire ces publications, qui étaient deux hommages, l’un à son parcours, et l’autre aux propos très chaleureux qu’elle avait eu pour notre communauté - propos rapportés dans l’hebdomadaire "Tribune Juive". Expliquons tout de suite la raison : sauf demande de recherche de l'expression exacte, le moteur de recherche va « piquer » les mots dans le désordre sur la Toile (il le fait même, et par défaut, lorsque la « recherche avancée » disponible en sous-menu ne permet pas de trouver l’expression exacte : faites l’essai toujours sur "Google", mes deux mêmes articles apparaissent toujours bien placés sur une liste cette fois réduite à 24 références !).
Mais ceci posé, revenons à cette drôle de rumeur qui manifestement a connu une forte audience, et posons-nous deux questions. Pourquoi a-t-elle eu un tel succès ? Et pourquoi donc tellement de minus veulent-ils voir conforter un ragot, qui correspond tellement à ce qu’ils voudraient voir reconnu comme une réalité ?

Dans la galaxie politique des dernières années, Rachida Dati est certainement un phénomène atypique : issue d’un milieu très modeste, défavorisée autant par son milieu social que par ses origines maghrébines, elle a gravi très rapidement les échelons du pouvoir en devenant porte-parole, puis ministre de Nicolas Sarkozy. Alors que cette ascension pourrait donner des commentaires positifs, les canaux d’information sur le Web jouent plutôt - hélas ! - le rôle de "tout à l’égout" des rancœurs, commentaires perfides et sornettes en tout genre donnant bonne conscience aux ratés, frustrés et jaloux : si elle a réussi si vite, c’est nous dira-t-on "parce ce qu’elle a couché", "qu’elle a été la maîtresse de Sarko", vieille rengaine macho tellement entendue à chaque promotion féminine !

Mais c’est l’antisémitisme qui fournit, malheureusement, un autre carburant aux rumeurs : à nouveau le mythe du "complot juif", du "lobby apatride qui tient tous les pouvoirs" refait surface, et on sait combien l’Internet est devenu un vecteur de haine aussi redoutable qu’impuni ! Richard Prasquier, le président du CRIF, vient de le rappeler dans une récente interview : "Cette haine anti-juive qui s’exprime aujourd’hui reprend tous les anciens poncifs selon lesquels les Juifs seraient les marionnettistes du monde. Le plus inquiétant est que ces préjugés sont repris aujourd’hui par des jeunes". Des jeunes qui, justement, ont la fâcheuse tendance à prendre Internet comme seule source d’information !

Pourquoi donc cette conjonction d’antisémitisme et de rancœur contre notre Garde des Sceaux ? Rachida Dati, traitée de "harki" sur les sites musulmans les plus virulents, a l’impardonnable tort d’avoir rallié un pouvoir ressenti contre "anti-arabe" : peu importe pour ces furieux que ce soit justement ce gouvernement qui ait promu, pour la première fois, autant de personnalités issues de l’immigration ; ou que sa politique proche-orientale soit finalement plutôt équilibrée ; pas de nuances pour ces cervelles de minus, le "Juif Sarko" obéit au lobby, les ralliés "reubeus" sont donc des traîtres ! C.Q.F.D. Et, bien sûr, le fait que la même Rachida Dati ait exprimé à la fois son amitié pour Israël et la communauté juive (il est facile d’en retrouver des traces sur la Toile) ou qu’on l’ait vue en compagnie de "Sionistes" (voir photo en illustration) suffit pour la "caraméliser" dans ces milieux. Le site de gauche "prochoix" avait d’ailleurs relevé très vite qu’elle était violemment attaquée sur certains sites (voir en lien).
Mais finissons par le cœur de la rumeur : Rachida Dati, juive, quel scoop ! Mère algérienne, père marocain, tous deux bons musulmans, où sont-ils allés chercher une telle ânerie ? Et bien une rapide recherche conduit à la source de la rumeur : le fameux site « toutsaufsarkozy.com », site ouvertement antisémite, publié par des sympathisants d’extrême droite, et dont je vous donne le lien pour découvrir l’article originel : lire ici. Voici un extrait choisi du torrent de boue raciste que l’on peut y trouver, pour ceux qui ne voudraient pas se salir en allant lire la « bio » imaginaire de notre ministre ... 
"Elle est envoyée ensuite (1993-1994) à Londres comme auditeur interne à la "Banque européenne de reconstruction et pour le développement" (B.R.E.D.) dirigée par le juif Jacques Attali qui était alors "conseiller" du président Mitterrand.Une année plus tard, elle sera présentée - par l'une de ses connaissances juives - à l'activiste sioniste juive Simone Veil (octogénaire, née Simone Jacob qui est très attirée par la gent féminine). Dati devient alors la petite amie de Simone Veil proche du juif Sarkozy quand ils étaient tous les deux au gouvernement Balladur. Tombée amoureuse d´elle, Simone offre même - à Rachida - sa propre robe de magistrat lorsqu'elle est nommée, en 1999, juge commissaire aux procédures collectives à Péronne."Et voici le bouquet final de ce delirium : 
"La mère de Dati est "algérienne". Mais il faut plutôt préciser... une juive d´Algérie! La mère de Rachida Dati "a vécu dans le quartier juif d’Oran où elle a laissé un souvenir si impérissable qu’un arbre à sa mémoire a été planté dans la forêt de Jérusalem » (!!) rapporte l’hebdomadaire français Rivarol, (dans son numéro 2838 du 21/12/2007 p.16)."
Quel scoop en effet, et quelle source de référence ! "Rivarol", journal de l’ultra droite, maintes fois condamné pour antisémitisme et négationnisme. On se reportera à l’excellent article publié sur le site belge "Resistances" pour en savoir un peu plus sur cet hebdomadaire, cité comme source sérieuse ... et qui, par la grâce d’Internet, aura ainsi pu convaincre des milliers de jeunes abrutis que Rachida Dati est juive.

Jean Corcos

06 juillet 2008

Histoire des Juifs de Tunisie : une interview de Claude Nataf dans le journal tunisien "Réalités Magazine"

La Grande Synagogue de Tunis,
toile de Michelle
(illustration tirée du site http://latunisiedemichelle.blogspot.com/)

Introduction :
J'ai publié ces dernières semaines une série très riche sur l'Histoire contemporaine des Juifs de Tunisie, que nous devons à notre ami Souhail Ftouh. Or cette reprise d'un article publié dans la presse tunisienne l'année dernière vient en utile complément ...
Rappelons que le 9 septembre dernier, j’avais eu comme invités à mon émission le Professeur Claude Nataf, Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie, et par téléphone depuis Tunis, le Professeur Khlifa Chater, historien et membre de cette société. Nous avons parlé du livre « Juifs et Musulmans en Tunisie », édité par cette société savante (lire en lien sur le blog).
Contrastant par son ouverture avec de nombreux pays arabes - on aura appris, par exemple et dernièrement, le refus égyptien d'ouvrir les archives nationales aux Juifs originaires de ce pays -, la Tunisie s’honore en ne reniant pas son passé « pluriel » ... Ainsi, Claude Nataf a été interviewé par le journal tunisien « Réalités Magazine », dont il existe une version Internet (voir en lien permanent). Ci-dessous de larges extraits de cette interview, avec l’aimable autorisation de l’auteur.
J.C

Parlez-nous de ce livre "Entre Orient et Occident, Juifs et Musulmans en Tunisie"
Ce livre, pour lequel le Président Ben Ali a bien voulu nous féliciter, ce qui nous a émus, est le fruit d’un colloque qui s’est tenu à la Sorbonne en avril 2003 et auquel des universitaires tunisiens comme Hélé Béji, Khlifa Chater, le regretté Nouredine Sraïeb, entre autres, ont participé. Pendant longtemps, les historiens ont considéré que le Maghreb avait « bénéficié » d’un choc culturel venu d’Occident, qui avait révolutionné ses modes de vie et de pensée et l’avait fait basculer dans la modernité. Le cas de la Tunisie aux XVIIIème et XIXème siècles permet de relativiser cette thèse en montrant comment, à côté d’influences exogènes essentiellement européennes mais également orientales et turques notamment, mais aussi endogènes, s’est développée une vie publique et culturelle où les communautés juives et musulmanes ont pu vivre dans un dialogue constant jusqu’à l’aube des affrontements idéologiques du XXème siècle. Il y eut bien au sein des deux communautés pénétration de la modernité et influence profonde du modèle occidental, donc au fond convergence des tendances historiques mais selon des modalités divergentes et des intensités toutes aussi divergentes.
(...)
De quand datent les premières communautés juives en Tunisie, et d’où venaient-elles ?
La présence de communautés juives en Tunisie est très ancienne, mais on ne peut pas dater exactement cette présence car les historiens ont besoin de preuves. Nous avons des preuves de la présence juive dans la Carthage romaine. D’une part les écrits des Pères de l’Église et notamment Tertullien contiennent des descriptions des communautés juives. D’autre part des fouilles entreprises à l’époque du protectorat ont permis de découvrir des vestiges de cette présence juive, tels que la nécropole de Gammarth ou la synagogue de Naro (Hammam-Lif).Mais il est probable que l’implantation des Juifs en Tunisie est bien antérieure à la période romaine. La tradition orale des Juifs de Djerba fait remonter leur présence sur l’île à la destruction du temple de Salomon. Paul Sebag, dans son « Histoire des Juifs de Tunisie », écrit qu’il n’y avait pas de preuves scientifiquement admissibles pour des historiens. J’ai appris très récemment que des fouilles entreprises à Kelibia par Mounir Fantar avaient permis la découverte d’une mosaïque, qui semblerait être celle d’une synagogue, et qui serait antérieure à l’ère chrétienne. Cela confirme donc la présomption d’une présence juive très ancienne en Tunisie.
Aujourd’hui, peut-on dire qu’il reste une communauté juive en Tunisie ?
Il y a des Juifs qui habitent en Tunisie, oui, et il y a une communauté juive, ne serait-ce que parce qu’il y a des Juifs qui pratiquent librement leur religion, qu’il y a des synagogues qui fonctionnent, des institutions cultuelles, des boucheries rituelles. Mais c’est une communauté qui est très réduite. Je crois que dans les meilleures estimations, on chiffre la population juive à deux mille personnes, alors que lorsque je vivais en Tunisie, il y avait environ 100.000 Juifs, toutes nationalités confondues.
Aviez-vous de bons rapports avec les étudiants musulmans ?
J’avais des rapports excellents et fraternels avec mes camarades musulmans. Après mon départ de Tunis, j’ai conservé des liens avec certains d’entre eux, et quand je viens en Tunisie, et que l’on se voit, il n’y a absolument rien de changé. Le Lycée Carnot était un mélange de toutes les confessions, et je n’ai pas ressenti un acte quelconque de racisme, de mépris ou de ségrégation.
(...)
Serge Moati donnait, il y a quelques mois une conférence de presse, pour la sortie de son livre, "Villa Jasmin", et il a parlé d’amnésie tunisienne, concernant la communauté juive. Êtes-vous de son avis ?
C’est un mouvement naturel, dans l’histoire, d’occulter pendant un moment, à la suite de bouleversements politiques, ce qui a pu exister auparavant. En Tunisie, dans les années qui ont suivi l’indépendance, on a occulté tout ce qui était le passé récent, le passé colonial, pour privilégier la mémoire arabe de la Tunisie. Mais ceci est une constante de l’histoire. Les Tunisiens sont partis à la redécouverte d’un passé qui avait été gommé. Les historiens tunisiens ont considéré la période du protectorat français comme un sujet tabou. Ensuite on a étudié le protectorat avec la volonté de critiquer et de polémiquer et enfin, dans la troisième période, on a voulu étudier sereinement et scientifiquement le protectorat français. Même chose pour l’histoire des minorités. On n’a pas mis en avant l’existence des minorités, et par conséquent des minorités non arabes et non musulmanes. Une fois encore c’est un mouvement naturel, après des tensions politiques, que de vouloir rassembler la nation. Et puis lorsque l’histoire est redevenue sereine, il y a eu un effort magnifique de l’Université Tunisienne, qui compte des historiens de premier plan dont la Tunisie peut s’enorgueillir. A la Faculté des Lettres et des Arts de La Manouba, par exemple, un laboratoire de recherches animé entre autres par Habib Kazdaghli et Abdelhamid Larguèche, est dédié à l’histoire des minorités et parmi celles-ci de la minorité juive.Il y a eu en Tunisie des travaux très estimables, des travaux universitaires, sur l’histoire de la Communauté juive. Je citerai par exemple la thèse d’ Abdel Karim Allagui, sur les dissensions des communautés juives en Tunisie, de 1900 à 1948. Et j’aurais souhaité que des historiens juifs aient les mêmes connaissances de cette histoire que l’auteur de cette thèse. C’est d’ailleurs à La Manouba qu’un premier colloque patronné par le regretté Dali Jazi, alors ministre de l’Enseignement supérieur, s’est tenu sur l’histoire de la Communauté juive de Tunisie. Depuis il y a eu beaucoup d’autres colloques organisés sur ce thème, et nous constatons la vitalité de l’École Historique Tunisienne et son implication dans la recherche sur les minorités. Mais il est vrai que ce n’est pas suffisant, car cette histoire, qui s’écrit, reste encore l’apanage d’un cénacle. Ce que je regrette, c’est qu’indépendamment de ces travaux universitaires, la mémoire juive ne soit pas rappelée dans la ville. Il serait souhaitable, il serait beau, que des plaques rappellent aux passants tel ou tel lieu de la mémoire juive de Tunisie.
Quelles sont vos prévisions d’historien concernant la relation des Juifs et des Musulmans en général dans les années à venir?
Je ne peux pas vous répondre en tant qu’historien, puisque nous nous intéressons au passé, mais je peux vous répondre en tant qu’homme. Plus les hommes chercheront à se connaître, à connaître dans le cas des Musulmans et des Juifs originaires de Tunisie leur passé commun, plus les barrières artificielles qui auront été créées entre eux disparaîtront. Je souhaite que les échanges scientifiques se poursuivent, afin d’aboutir à cette indispensable communion entre les hommes, et notamment entre ceux qui ont été issus du monothéisme abrahamique.

Propos recueillis par Sophie Reverdi
« Réalité Magazine », 6 septembre 2007
Copyright Réalités Magazine

03 juillet 2008

"C’était juste un shalom, un salam, une histoire de paix …" Une chanson superbe de Khalis

Je viens de découvrir en même temps un jeune chanteur d’origine algérienne, Khalis, et sa chanson dont les paroles sont d’une actualité brûlante : « Kamikaze ».
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un jeune artiste musulman énonce de façon tellement directe et sincère une condamnation totale de la barbarie commise depuis trop longtemps au nom de l’islam. Il le fait en tant que pratiquant, qui craint aussi les amalgames dont peut être victime toute une religion - la faute à la fois aux médias, qu’il dénonce, et à la « majorité silencieuse » de sa propre communauté, justement trop silencieuse. La faute aussi (lui ne le dit pas, mais ce fait n’en finit pas de me révolter), à la « compréhension » manifestée par trop de nos journalistes vis-à-vis du terrorisme islamiste, terrorisme toujours agrémenté de guillemets dans les articles signés par l’AFP ...

Je vous invite à visiter son site, où vous pourrez voir et entendre cette chanson et d’autres, à l’adresse http://www.khalis.fr/wordpress/. Vous y trouverez aussi les paroles de « Kamikaze », dont je me permets de reproduire deux extraits très forts, et qui sont tout à fait dans la « ligne » de cet « autre islam » que mon émission a pour ambition de faire aussi connaître :

« j’comprends pas ton message
quelles sont tes revendications
quand tu prends pour cible
des femmes des enfants ?
des otages dans un car à deux niveaux ?
une station de métro ?
quand tu envoies ce gosse qui a subi un lavage de cerveau
cet ado mal dans sa peau,
tu en fais un criminel
se faire exploser la gueule c’est totalement irrationnel


Je suis musulman
j’suis venu clarifier les choses
je suis pratiquant et j’me reconnais pas dans ta cause
dans cette cause
Et toute chose qui engendre la psychose
quand je te dis salam tu me réponds que c’est haram
apparemment on n’a pas le même Islam,
toi et moi
moi je suis pour le libre choix
peu importe ta foi
mon islam est une religion de paix, pas d’assassins
relis tes Sourates, tes Versets
tu invoques les Ecrits Saints
pour justifier ton bain de sang
j’espère sincèrement que tu n’iras pas crever en enfer »
(...)


Et la chanson finit, superbement, par :« C’était juste un shalom, un salam, une histoire de paix ... »

J’espère bien sûr avoir l’honneur de recevoir Khalis à mon émission, et je lui enverrai un message sur son site. En attendant, je vous invite toutes et tous à visionner ce clip bouleversant, repris sur mon blog

Nota publié suite à l'article :

L'émission a été diffusée le 24 août 2008


Khalis "Kamikaze" .....................................music
envoyé par apaxxdesigns

02 juillet 2008

Attentat rue Jaffa : le compte-rendu détaillé d’Isabelle-Yaël Rose depuis Jérusalem

Un attentat a eu lieu dans la rue Jaffa, l'artère principale de Jérusalem, ce matin vers les 11 heures. Un ouvrier arabe, employé sur le chantier de construction du tramway qui doit entrer en fonction fin 2009, et qui traverse la rue Jaffa, a utilisé son tracteur monté sur des chenilles pour détruire tous les véhicules à sa portée. 3 personnes ont été tuées, des dizaine de personnes blessées ont été hospitalisées, tandis que l'homme n'a pu être immobilisé qu'après l'intervention d'un soldat en civil. Le terroriste est mort sur place. L'attentat a eu lieu juste sous le bâtiment qui abrite les agences d'informations étrangères, telles que l'Associated Press, Reuters, et l'AFP, qui ont pu filmer en direct le déroulement des événements.

A ce niveau de Jaffa, la rue se rétrécit, à cause des travaux de construction du nouveau tramway et des couloirs de bus. Elle est habituellement bloquée par des embouteillages. Autant dire que les véhicules poursuivis par le terroriste avaient très peu de chance de s'en sortir, pris au piège entre les bus, les voitures, et les travaux.
L'homme, âgé de 29 ans, est un arabe de Jérusalem Est titulaire de la carte de résidence - la « téoudat chroula » - qui a été délivrée aux habitants de Jérusalem Est depuis qu'elle est sous souveraineté israélienne. Si elle n'offre pas la nationalité israélienne, que la plupart des Arabes de Jérusalem Est ont refusée, elle donne en revanche accès au reste de la ville, à Israël, et aux services sociaux. Le terroriste, père de deux enfants, était un habitant de Zour Baher, un quartier de Jérusalem Est. D'après la télévision israélienne, il s'était marié une première fois avec une femme juive, avant de divorcer et de se remarier avec une femme arabe de laquelle il a eu ses deux enfants. Il ne semblait pas appartenir à une organisation, ni être proche des mosquées ou même pratiquant. Il était employé sur le chantier de construction du tramway, et rien ne semblait indiquer que l'homme se destinait à commettre un attentat aussi violent.
Vers 11h du matin, il est sorti du chantier, au volant d'un gros tracteur monté sur des chenilles. Il a alors foncé sur tous les véhicules se trouvant sur son chemin, détruisant voitures, motos, et renversant un autobus qu'il a tiré sur le trottoir de la rue Jaffa. Les véhicules, bloqués dans cette partie de la rue, n'ont pas pu se protéger. Piétons et passagers se sont retrouvés pris au piège. D'après les images immédiatement diffusées par la télévision, les événements se sont déroulés en deux temps : l'homme a d'abord renversé le bus et écrasé des autos, avant d'être arrêté grâce à l'intervention d'une policière, de deux vigiles, et d'un soldat en civil. Blessé par un tir, il s'est évanoui, et les passants ont commencé à porter secours aux blessés. Un homme aurait alors jeté une pierre contre le terroriste. Le coup l'aurait réveillé et c'est alors qu'il a de nouveau appuyé sur la pédale d'accélération de son tracteur. Les images montrent très bien la pause entre la première partie des événements et la seconde, où l'on voit le tracteur se lancer contre les piétons. C'est un jeune soldat en civil, perché sur la cabine du tracteur, qui a abattu le chauffeur en utilisant l'arme d'un vigile, tandis que celui-ci était bloqué entre les jambes du terroriste, dans une tentative pour l'immobiliser. Le soldat, qui est parvenu à mettre un terme à la course mortelle, est le beau-frère de l'officier de police qui avait abattu le terroriste de la yeshiva du rav Kook, il y a trois mois. Lors de cet attentat, où un terroriste était entré dans une yeshiva de Jérusalem avec une mitraillette, 8 étudiants avaient été assassinés. Dans les deux cas, il s'agissait d'habitants de Jérusalem Est titulaires de la carte de résidence.
L'attentat n'a pas été revendiqué, ni par le Hamas ni par le Jihad islamique.

Cet attentat ne manquera pas de relancer les tensions entre les habitants arabes et les habitants juifs de Jérusalem. Un débat social et juridique, ouvert à la suite de l'attentat de la yeshiva, porte essentiellement sur deux sujets : la destruction de la maison du terroriste, l'annulation des droits sociaux tels que sécurité sociale, allocations familiales, retraite. Eitan Cabel, du parti travailliste, membre de la commission de la défense et de la sécurité de la Knesset, a déclaré sur la chaîne 10 qu'il s'opposait à la seconde mesure car elle s'apparentait à une punition collective, qui punit indistinctement le terroriste et les enfants. Le Premier ministre Ehoud Olmert et le ministre de la Défense Ehoud Barak ont immédiatement adressé une lettre au conseiller juridique du gouvernement Menachem Mazouz, demandant la destruction de la maison du terroriste de la rue Jaffa. Une telle mesure, jusque maintenant de règle en Israël, avait été levée avant d'être de nouveau envisagée suite à l'attentat contre la yeshiva. La Cour suprême, saisie du dossier, n'a pas encore statué sur sa légalité. Le Likoud et les partis religieux demandent depuis trois mois qu'elle soit appliquée.
Quelques minutes après l'attentat, les transports publics étaient de nouveau en fonction à Jérusalem. Des témoins de l'attentat attendaient les bus sur les lieux de l'événement, déclarant avec fatalisme qu'ils étaient « de Jérusalem ». Ils se référaient ainsi à la vague d'attentats perpétrés dans la ville, prenant pour cible des autobus, pendant la seconde Intifada. La rue Jaffa avait connu pendant cette période des dizaines d'attentats et de morts, dont les noms jalonnent la rue sur des plaques commémoratives. Deux d'entre elles sont situées à seulement quelque mètres de l'attentat d'aujourd'hui.

Les forces de sécurité israéliennes ont immédiatement bloqué le quartier d'habitation du terroriste. Le Shin Bet est présent dans la maison pour protéger la famille d'éventuelles représailles. A la suite de l'attentat contre la yeshiva, des militants des partis religieux sionistes s'étaient dirigés contre la maison, et la famille avait reçu des menaces de mort. Les frères du terroriste de la rue Jaffa ont été arrêtés et sont actuellement interrogés. L'homme est connu de la police pour des actes mineurs qu'il a commis par le passé. Mais rien aujourd'hui ne le désignait : aucun lien avec aucune organisation criminelle ou groupe religieux et politique. Au moment où le jeune soldat en civil a pris d'assaut la cabine du tracteur, le chauffeur a crié « Allah Aqbar », avant de mourir de tirs dans la tête. Une femme de sa famille en deuil a crié devant la télévision : « un shahid ! un shahid ! que Dieu prenne pitié de lui ». La famille est en train de monter une tente de deuil, comme le veut la tradition musulmane, qui risque elle aussi de susciter de vives réactions côté israélien : lors de l'attentat de la yeshiva, des voix avaient dénoncé l'usage qui était fait de cette tradition pour vanter l'acte du mort désigné comme modèle. Les partis de droite avaient réclamé que le deuil public soit interdit en cas de terrorisme pour éviter toute apologie.
Que ce soit dans l'attentat d'aujourd'hui ou dans celui qui a eu lieu il y a trois mois, dans les deux cas l'homme n'était pas connu des services de sécurité israéliens et ne s'était pas fait remarquer par un comportement violent ou « militant ». Il menait une vie normale, avec une famille, un travail en règle, qui indiquaient une personne apparemment équilibrée et socialement intégrée. Si aucun lien ne rattache ces deux individus à un mouvement terroriste, il semble donc que leur acte s'explique par des initiatives individuelles lesquelles sont significatives d'une grave crise dans la population de Jérusalem Est. La plupart des Arabes sont tiraillés entre leurs liens professionnels et économiques avec Israël et leur identification avec « la cause palestinienne ».
Parmi les trois victimes de l'attentat, une mère est morte sur place tandis que son bébé est miraculeusement sorti indemne. La plupart des blessés étaient sortis de l'hôpital en début de soirée et la circulation était normale rue Jaffa. Jérusalem est placée en état d'alerte. Les réactions politiques seront vraisemblablement très vives les jours à venir.

Isabelle-Yaël Rose
Jérusalem, 2 Juillet 2008

Nouvel attentat à Jérusalem : « Israël ne se bat pas à armes égales avec des gens capables d’un tel mépris de la vie et de la condition humaine »

Jérusalem, 2 juillet 2008 : la peletteuse poursuit sa
course folle, après avoir renversé un bus
(photo AFP)

Ce matin, notre billettiste André Nahum avait évoqué sur nos ondes l’échange « prisonniers contre dépouilles » que le gouvernement israélien venait d’entériner avec le Hezbollah. Et il devait dire, fort justement : « cette décision douloureuse, qui honore le gouvernement et le peuple d’Israël sera certainement célébrée par le Hezbollah comme une immense victoire et pousse le Hamas à faire monter les enchères pour libérer éventuellement Guilad Shalit. »
Et mon ami André remarquait aussi : « Israël, ne se bat pas à armes égales, avec des gens capables d’un tel mépris de la vie et de la condition humaine. Mais que pouvait-on attendre de fanatiques qui n’hésitent pas à envoyer leurs propres enfants se faire exploser dans le seul but de tuer le plus possible « d’Infidèles », qui privilégient la mort sur la vie et éduquent leur jeunesse dans le culte du martyre et de la haine ? » 
C’était quelques heures avant le nouvel et effroyable attentat de Jérusalem, où un Palestinien employé de la société française responsable du chantier du futur tramway de la capitale, allait broyer férocement de nombreux véhicules en roulant avec sa pelleteuse à contre sens, renversant même un bus avant d’être enfin abattu par un policier : 3 morts, des dizaines de blessés ... (voir la photo).

Un évènement qui fait frémir, mais auquel on peut aussi répondre en pensant à la conclusion d’André Nahum ce matin :
« Mais Israël est fort. Très fort ».

J.C

Une Histoire des Juifs de Tunisie : 6/6, disparités communautaires et aspiration vers un projet national juif

Sur le plan institutionnel, la communauté juive de Tunisie avait connue une disparité des institutions communautaires qui allait augmenter sa vulnérabilité au début du XVIII ème siècle et qui demeurait, voire s’était renforcée au XIX ème [1]. Cette disparité se manifestait essentiellement par deux communautés :-Les Juifs « twânsa », la grande majorité, dont l’implantation en Tunisie était antérieure à l’islam, et auxquels s’étaient assimilés au cours du temps des Juifs venus du bassin méditerranéen : ils parlaient tous le judéo arabe.
-Les Juifs livournais, les « grâna », formaient une communauté séparée, et se voulaient distincts et distingués. Ceux d’entre eux qui étaient venus de Livourne en Tunisie après l’unification de l’Italie étaient citoyens italiens et non pas sujets du Bey, comme leurs prédécesseurs de même origine. Ils parlaient et écrivaient l’italien et constituaient une élite économique et culturelle très influente dans la communauté italienne, dont ils représentaient environ 20 % des effectifs à la fin du XIX ème siècle. Introduits auprès de la régence beylicale, ils exerçaient des fonctions de Juifs de cour, des professions nobles dans la médecine, la finance ou la diplomatie.

L’existence de cette minorité grâna attachée à l’Italie et tentant de promouvoir les intérêts politiques des Italiens contre ceux des Français stimula l’élite twânsa, qui se tourna, elle, vers la France. Cette donne particulière, qui est à l’origine d’une concurrence et donc d’une émulation entre élites se définissant en référence à des cultures nationales distinctes, contribue à expliquer le dynamisme remarquable de la scolarisation juive, en Tunisie, du temps du Protectorat français. Le Protectorat Français en Tunisie allait changer le rapport de forces entre les élites des communautés twânsa et grâna puisque la seconde allait être exclue des postes d’influence par le pouvoir français. Cette élite livournaise, laïque et libérale (participant par exemple à l’installation en 1882 d’une loge du Grand Orient en Tunisie), aida par contre le gouvernement de Rome à italianiser, par l’enseignement de la langue, les nombreux nationaux italiens, venus également de Sicile et de Sardaigne, parlant différents dialectes et qui formaient la première masse ouvrière du pays.

La question qui divisa le plus à la fois la communauté juive et les composantes de la présence française en Tunisie fut celle du statut juridique. Dans la mesure où l’obtention d’une naturalisation de masse était exclue, l’extension de la juridiction française aux Juifs tunisiens et l’assouplissement des conditions de naturalisation à titre individuel devinrent des revendications prioritaires. Les questions relatives au statut personnel des Juifs relevaient des tribunaux rabbiniques, toutes autres affaires relevant des tribunaux tunisiens. C’est, entre autres, pour ne plus relever de ces derniers que certains avaient recherché, avant le Protectorat, le statut de protégé d’une puissance européenne. Ces revendications étaient le fait de l’intelligentsia moderniste qui s’était formée une fois que des jeunes Juifs eurent accédé aux universités françaises, et qui était notamment composée d’avocats et de médecins. Cette intelligentsia, emmenée par Mardochée Smadja, s’exprimait dans le journal « La Justice » que ce dernier avait créé en 1906. Il fallait, selon elle, étendre à l’ensemble des Juifs tunisiens la compétence des juridictions françaises et même supprimer le tribunal rabbinique : les affaires de statut personnel relèveraient toujours du droit mosaïque, mais seraient réglées en cas de procès par des tribunaux français, toutes autres affaires civiles, commerciales ou pénales relevant de la justice française. Suivies par les fractions les plus populaires de la communauté, les instances rabbiniques conservatrices - qui auraient vu alors entamer leurs prérogatives - combattirent ces idées, freinant ainsi toute laïcisation de la vie juive.
Le groupe de « La Justice » défendit ses revendications au Congrès colonial qui eut lieu à Paris en 1908. Il fut appuyé par des représentants des Français de Tunisie membres des professions juridiques. Curieusement les Tunisiens musulmans s’y opposèrent, arguant qu’il fallait réformer le fonctionnement de toute la justice tunisienne et que cette réforme devait s’appliquer à tous les Tunisiens [2].

Cherchant à maintenir des relations équilibrées avec l’autorité beylicale et soucieuse de ne pas froisser les Tunisiens musulmans, l’administration française ne donna pas suite aux demandes qui lui étaient adressées, tout en convenant qu’il fallait améliorer le fonctionnement des juridictions tunisiennes. Le Quai d’Orsay se rallia à ces analyses. Sur ce point, le combat des Juifs modernistes fut donc perdu, tandis que les possibilités de naturalisation de l’élite s’accrurent. Ainsi, les différents combats politiques et juridiques que mena l’avant-garde de la communauté juive de Tunisie dans le premier quart du XX ème siècle n’eurent que des résultats très limités, vu la constellation des forces hostiles à ses revendications.

La communauté était elle-même traversée de différences, socio-économiques, religieuses et idéologiques qui rendaient ce combat difficile. Pourtant elle allait, du fait de la présence française, s’émanciper sur le plan socioculturel et être entraînée dans un mouvement irréversible, continu et d’ampleur croissante, de francisation et de promotion sociale.

Mais les combats politiques des Juifs de Tunisie après la Première Guerre mondiale et jusqu’à l’indépendance tunisienne seront alors considérablement transformés, du fait de l’affirmation du nationalisme tunisien d’une part, et de celle du nationalisme juif d’autre part, avec la montée des mouvements pour l’indépendance.
Né en Occident et tourné quant à lui vers Israël, le Sionisme ne séduira pas moins les diverses couches de la communauté. Ce nationalisme tendait à changer la situation particulière des Juifs tunisiens, « coincés » entre Arabes et Français, en leur permettant de s’unir autour d’un futur projet commun : ainsi apparaissait un nouveau choix, l’objectif encore utopique d’un « foyer national » permettant de regrouper les Juifs tunisiens avec le reste de la Diaspora. En même temps, la roue de l’Histoire tournait de plus en plus vite avec la prise de pouvoir par les nazis en Allemagne, et la prise de conscience d’une montée des périls, rapprochant les Juifs de Tunisie des autres communautés. En parallèle, le régime fasciste allait exclure les Juifs livournais de leur leadership local dans la communauté italienne, ce qui les conduisit aussi à se rapprocher de leurs coreligionnaires.

Et ainsi, les liens entretenus par la communauté juive de Tunisie avec celle de Palestine ne se démentirent pas à cette période. L'émergence du mouvement sioniste en Europe inspira la formation de plusieurs organismes sionistes : « Agoudat Sion », « Yoshevet Sion », « Terahem Sion » qui, en 1920, s'unifièrent en une Fédération Sioniste officielle. Des cours d'hébreu moderne seront dispensés, et un grand intérêt manifesté pour les problèmes sociaux, économiques et politiques vécus par la communauté juive de Palestine. Dès 1929 est créé en Tunisie le mouvement pionnier Hashomer Hatsaïr, suivi, en 1933 du mouvement Betar.

Le Sionisme, comme mouvement de libération nationale du peuple juif, apparut donc comme une échappatoire dans cette époque critique pour la communauté. Il devait permettre, au final, aux Juifs de Tunisie de rompre avec la fatalité de l'exil et de la vie minoritaire pour participer à un projet national spécifique, en devenant « une nation comme les autres », un pays reconnu par la communauté des pays. Mais le départ de la moitié de la communauté vers Israël, d’une part, et de l’autre moitié - la plus assimilée à la France - vers l’ancien pays colonisateur, allait aussi consacrer, hélas, un lent divorce avec leurs anciens compatriotes musulmans. Les uns et les autres n’avaient pas, et c’était naturel, réagi de la même manière après les bouleversements du XX ème siècle, la Seconde Guerre Mondiale, la Shoah, la naissance de l’État juif et les différentes guerres israélo-arabes, puis l’indépendance et la fin du Protectorat ; les solidarités des uns et des autres envers leurs « frères » d’outre Méditerranée allaient les éloigner durablement : prions pour que les retrouvailles, avec la Paix au Moyen Orient, finisse par rétablir les fils entre tous ces enfants d’une même Terre !

Souhail Ftouh,
Tunis

Notes :

(1) Cf. B. LEWIS, Juifs en terre d’Islam, Paris, Calmann-Lévy, 1986; J. TAIEB, Être juif au Maghreb à la veille de la colonisation, Paris, Albin Michel, 1994; E. COHEN HADRIA, « Les milieux juifs de Tunisie avant 1914 », Le Mouvement Social, juillet septembre 1967, p. 89-107; D. CAZÈS, Essai sur l’histoire des Israélites de Tunisie, Paris, Durlacher, 1888; C. MASI, « La fixation du statut des sujets toscans israélites dans la Régence de Tunis », Revue Tunisienne, 1938; C. HAGÈGE, « Communautés juives de Tunisie à la veille du Protectorat français », Le Mouvement Social, janvier mars 1980, p. 35-50.

(2) Cf. la publication Pour la Justice. Discours prononcés au meeting du 30 octobre 1909. Commentaires de la Presse. Extrait du Compte Rendu Officiel du Congrès de l’Afrique du Nord tenu à Paris en 1908, Tunis, Imprimerie Modèle, 1909. Pour une vue d’ensemble, cf. C. HAGÈGE, Les Juifs de Tunisie et la colonisation française (jusqu’à la Première Guerre mondiale), thèse de doctorat de 3e cycle, Université Paris V, 1973.

01 juillet 2008

Une Histoire des Juifs de Tunisie : 5/6, premières difficultés sous le Protectorat, et jusqu’après la Première Guerre mondiale

Alors que la France plaça le pouvoir beylical sous tutelle en instaurant le régime du Protectorat en 1881, les Juifs tunisiens se trouvaient désormais face à un double pouvoir en Tunisie : celui, affaibli, du Bey dont ils demeuraient les sujets ; celui de la France, devenu dominant.

La relation qui s’était ébauchée dès le milieu du XIX ème siècle entre la France, le pouvoir tunisien et la communauté juive allait donc changer de nature avec l’instauration du Protectorat, et certains allaient être quelque peu déçus par le nouveau pouvoir, qui ne répondrait pas toujours favorablement à toutes leurs attentes. Au moment de l’instauration du Protectorat, le pouvoir colonial a essayé d’améliorer la situation des juifs tunisiens pour mieux accélérer les réformes du pays. Le Quai d’Orsay dépêcha à Tunis le capitaine Edmond Mayer, un officier « israélite français », de surcroît membre de l’Alliance Israélite, auquel fut confiée la mission de « rattacher les Israélites à [la] cause [de la France] en cherchant à les organiser et à améliorer leur sort » [1]. Sur le plan culturel, la présence française en Tunisie allait entraîner aussi un mouvement continu de francisation de la communauté. Mais le rapprochement avec les valeurs de la France, souhaité par les élites juives, ne se fera pas sans difficultés. En effet, les considérations politiques du nouveau pouvoir, du Quai d’Orsay à son relais de la Résidence, devaient tenir compte aussi des intérêts de la « colonie française ». Grandissant et se diversifiant désormais, celle-ci manifesterait plus d’une fois son opposition à ce rapprochement.

Dès l’instauration du Protectorat, les notables de la communauté juive favorables à une modernisation des institutions et à un rapprochement avec la France manifestèrent leur aspiration à une transformation des institutions communautaires. Ils exprimèrent le souhait qu’il y eût désormais, comme en France, un Consistoire. Craignant que celui-ci ne soit contrôlé par le groupe important des Livournais, favorables à l’Italie et donc hostiles à la présence française, le Quai d’Orsay repoussa cette éventualité. Il alla jusqu’à durcir sa position à l’égard des Juifs après les incidents qui eurent lieu à Tunis en 1887, faisant suite au vote par la municipalité de la ville d’un ensemble de mesures réglementant le service des inhumations et le fonctionnement des pompes funèbres. Ces mesures ne s’appliquaient pas aux Musulmans, mais aux seuls Juifs [2]. Selon la nouvelle réglementation, les Juifs ne pouvaient plus procéder aux enterrements selon leurs traditions. Malgré les protestations et les démarches effectuées par les notables auprès de l’administration, le décret, qui devait entrer en vigueur le 20 mars 1887, fut maintenu. Ce jour-là, les Juifs de Tunis, passant outre aux nouvelles dispositions, manifestèrent leur mécontentement et procédèrent à deux enterrements sans avoir obtenu le permis d’inhumer. La police et l’armée furent requises pour « faire respecter la loi et maintenir l’ordre ». Les notables de la communauté tentèrent de minimiser la portée de la manifestation et trouvèrent un compromis avec les autorités de la ville ; mais le Quai d’Orsay invita la Résidence à faire preuve d’une grande fermeté à l’égard des Juifs tunisiens. Il ne sera plus question d’organiser la communauté juive. Au contraire, consigne sera donnée de la maintenir dans ses divisions car, comme l’écrit alors un responsable du Quai d’Orsay, « c’est justement cet état que nous avons au point de vue national intérêt à perpétuer » [3].

Le second projet de réforme demandé par les Juifs était relatif aux conditions requises pour l’obtention de la naturalisation. La question fut soulevée dès 1881. Le Quai d’Orsay exclut toute éventualité d’un second décret Crémieux qui eût permis de naturaliser en masse les Juifs de Tunisie, comme cela avait été fait en Algérie en 1870 (mais en soulevant une opposition de la colonie française et une vague d’antisémitisme dans ce pays). Si personne dans la communauté n’envisageait une telle perspective, par contre, nombreux étaient ceux qui espéraient que les naturalisations pourraient être accordées, sous certaines conditions, à ceux qui en feraient individuellement la demande. Les autorités politiques, cherchant à encourager et à protéger l’installation d’une colonie française, se montrèrent hostiles à une telle possibilité. Elles s’inquiétaient de la place que prendraient les Juifs tunisiens s’ils devenaient français et considéraient qu’elles envenimeraient leurs relations avec le pouvoir beylical, et indisposeraient la population musulmane en opérant ainsi.

Sur ce point, la politique française à l’égard des Juifs ne changea pas jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale et fut appliquée avec rigueur par certains résidents généraux particulièrement hostiles aux naturalisations. Ainsi, en 1895, le résident général René Millet, confronté aux revendications relatives à l’extension de la juridiction et de la naturalisation françaises, écrivait au Quai d’Orsay :
« Il est inutile d’insister sur les inconvénients multiples, les dangers même, que présenterait l’adoption de semblables mesures. Ce n’est pas au moment où l’Algérie souffre des conséquences que les partis politiques ont su tirer du décret Crémieux, qu’il pourrait être question de créer en Tunisie en faveur des Israélites un privilège, si minime fût-il, au regard des indigènes musulmans. Toute réforme qui acheminerait les Israélites de la Régence vers l’assimilation avec les citoyens français créerait en Tunisie une question antisémite d’autant plus grave que nous comptons ici 60 000 Israélites [effectifs surévalués] contre 16 000 Français à peine [...]. Si jamais une assimilation, même partielle, était consentie, le petit noyau français serait complètement noyé dans l’élément juif » [4].
Toutefois un assouplissement des conditions de naturalisation eut lieu en 1910 notamment, l’accès à la nationalité fut ouvert aux sujets tunisiens ayant accompli un engagement volontaire dans l’armée française ou ayant obtenu un diplôme français d’études supérieures. Ces conditions se libéralisèrent en 1923, avec la loi Morinaud, dont le vote fut en partie dû au développement d’un courant d’opinion favorable en Métropole, mais qui résulta surtout de considérations tactiques, visant à inverser le ratio démographique entre ressortissants français et italiens résidant en Tunisie, vu l’afflux des seconds après la guerre.
Le rythme des naturalisations des Juifs, élevé entre 1924 et 1929, diminua ensuite, entre 1930 et 1933, pour s’effondrer à partir de 1934 [5]. Cette évolution s’explique à la fois par des résistances de différents courants idéologiques au sein de la communauté (par exemple, pour les traditionalistes, la naturalisation était synonyme de déjudaïsation) et par les réticences des autorités françaises, désormais conscientes que le ratio démographique entre Français et Italiens s’était équilibré.
Seule une loi française, du 20 décembre 1923, avait rendu plus aisées les conditions d'accès à la nationalité française pour les Juifs tunisiens qui demandaient leur naturalisation. Prônée par les assimilationnistes, la naturalisation était combattue par ailleurs par des courants divers et souvent opposés à l’intérieur de leur communauté : par les traditionalistes, parce qu'elle leur semble accélérer la déjudaïsation ; par les milieux sionistes, qui militaient en faveur d'une solution nationale de la question juive ; et par les marxistes, qui souhaitaient que les Juifs lient leur destin à celui de leurs compatriotes musulmans.

Souhail Ftouh,
Tunis
Notes :


(1) Rapport Mayer, juillet août 1881, Archives du ministère des Affaires Étrangères, Mémoires et documents, t. X.
(2) Journal Officiel tunisien, 13 janvier 1887.
(3) Échange de correspondances de 1887 entre la Résidence et le Ministère, Archives du ministère des Affaires Étrangères, Israélites de Tunisie, t. I (1887-1897).
(4) Correspondance Millet du 14 janvier 1899, Archives du ministère des Affaires Étrangères, Israélites de Tunisie, t. II.
(5) Il n’y eut aucune naturalisation accordée entre 1891 et 1910,299 le furent entre 1911 et 1923, 4 873 entre 1924 et 1929,1 587 entre 1930 et 1933,207 entre 1934 et 1939 (Annuaire statistique de la Tunisie, 1946).

30 juin 2008

Les cinq Juifs qui ont changé le monde


Le sourire du mois

- juin 2008


Finissons ce mois dans la bonne humeur, par un "sourire" en langue anglaise, mais que vous aurez aisément traduit - il est vrai que la version française a déjà pas mal circulé sur la Toile ...


Un sourire également en écho avec le discours de Nicolas Sarkozy devant la Knesset, si longuement évoqué sur ce blog. Il avait évoqué, dans la galerie des figures illustres du peuple juif, Spinoza, Einstein et Freud (le premier ayant, soit dit en passant, rompu avec le Judaïsme comme le dernier qui ne s'en était jamais réclamé). Il n'avait pas évoqué deux noms illustres figurant sur cette liste et dont les Juifs ne se réclament guère, Jésus et Marx. Ni Moïse, "Moche Rabbenou" dont la tradition juive nous enseigne qu'il ne fut jamais égalé.


Mais, quand il s'agit simplement de sourire un peu, allons-y pour accepter cette liste bien iconoclaste !

J.C



29 juin 2008

Elimination d'Imad Mughniyeh : une "avance sur contrat" ?

La dernière photographie connue d'Imad Mughniyeh

Dès le lendemain de l'assassinat à Damas du numéro deux du Hezbollah, l'archi-terrorisye Imad Mughniyeh, recherché par les polices de 40 pays, le site "mediarabe.info" soulevait une hypothèse audacieuse, celle de la complicité des autorités syriennes (lire en lien ici). Mais pourquoi ?
Ce matin, j'ai donc rappelé cet évènement mystérieux lors de mon direct avec le journaliste franco-libanais Chawki Freiha. Et je dois reconnaitre que l'hypothèse proposée à nos auditeurs était vraiment troublante ... je tenais donc à vous en faire profiter, en publiant ici un extrait de l'émission !

Jean Corcos :
On est en gros, arrivé à un tournant géopolitique dans la région, avec en toile de fond un choc très violent et qui semble inévitable avec l’Iran : dans ces conditions, détacher la Syrie de l’Iran est un objectif stratégique, sur lequel d’ailleurs il semble que sont d’accord à la fois les Américains, la France et Israël (...) Est-ce que vous croyez que à Damas il y ait deux camps, et là je me réfère à une analyse récente du journal londonien "Al Qods Al Arabi", qui évoque un conflit entre les "Colombes" menées par le nouveau ministre des affaires étrangères Walid Moualem, et les "faucons", menés par le vice président Farouk al-Shara ?

Chawki Freiha :
Écoutez, c’est une plaisanterie qui me fait rire depuis les années 80, on entend parler de choses qui bougent en Syrie. Je pense que c’est un jeu de rôle orchestré par le Baas qui veut faire miroiter un changement, une ouverture, une démocratisation, mais comme je vous l’ai dit une fois ou deux, comme nous l’avons écrit, "on mange l’appât" et qu’est-ce qu’on fait avec l’hameçon ? Vous connaissez la suite ...

Jean Corcos :
Mais est-ce qu’il n’y a pas des débats ? Bon, peut-être pas comme on peut en imaginer dans une démocratie parce que le régime baassiste est un système opaque, mais enfin des conflits relativement violents. Je pense par exemple à l’assassinat lui aussi très mystérieux à Damas du numéro deux du Hezbollah, Imad Mughniyeh : vous-même vous avez dit sur votre site qu’il était impossible qu’il n’y ait pas eu de complicités au sein de la sécurité syrienne.

Chawki Freiha :
Absolument ...

Jean Corcos :
Mais alors pourquoi a-t-il été assassiné ?

Chawki Freiha :
C’est une avance sur la facture. Parce qu’il faut se mettre dans la tête que si Israël et la Syrie se mettent à négocier la paix, il y aura des exigences, chacun aura une facture à payer. Israël devra se retirer du Golan, et la Syrie devra neutraliser le Hezbollah au Liban. La Syrie, en assassinant Mughnieyeh ...

Jean Corcos :
Cela a été une avance sur contrat en fait ?

Chawki Freiha :
Une avance sur contrat. Cela prouve la capacité de la Syrie d’aller plus loin dans le démantèlement du Hezbolah. La Syrie a les moyens. Tout ce qui se passe aujourd’hui au Liban laisse présager un bain de sang qui va permettre à la Syrie de revenir avec un mandat pour neutraliser tous les protagonistes.

J.C

Nicolas Sarkozy sur les conditions d’une paix israélo-palestinienne : deux phrases importantes et qui n’ont pas été relevées

J’ai publié il y a deux jours l’hommage d’André Nahum au discours de Nicolas Sarkozy, avec lien sur le texte complet et la vidéo. Ne revenons pas sur les éloges appuyés au peuple juif et au Sionisme - autant d’amabilités qui ont du donner de l’urticaire aux pourfendeurs professionnels de l’État hébreu, se recrutant dans toutes les corporations et dans tout le spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite ... M° Gilles William Goldnadel, président de l’Association France Israël et que l’on ne peut accuser, sans rire, de complaisance lorsqu’il s’agit de juger la diplomatie française, a dit ce vendredi 27 juin au micro de mon confrère Michel Zerbib de Radio J, qu’au final on pouvait parler de « verre à moitié plein » en raison des marques de soutien aux Palestiniens exprimées dans le même discours : « Il ne peut y avoir de paix sans l’arrêt total et immédiat de la colonisation » ; « Il ne peut y avoir de paix, même si je sais combien le sujet est douloureux, sans la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de deux États et la garantie de la liberté d’accès aux Lieux Saints pour toutes les religions ». Mais, ajoutait-il aussitôt, on peut juger le verre plus à moitié plein qu’à moitié vide, en raison de la forme, qui justement a tellement d’importance au Moyen-Orient.
Je me permettrai, cependant, d’aller un peu au-delà de cette appréciation, en vous invitant à lire et à interpréter les sous-entendus de deux phrases, aussi importantes que négligées par les commentateurs.

1. Sur les réfugiés palestiniens.« Il ne peut y avoir de paix sans que soit résolu le problème des réfugiés palestiniens dans le respect de l’identité et de la vocation d’Israël. »
Un petit rappel : la position de tous les négociateurs palestiniens, depuis les négociations de Camp David à l’été 2000 jusqu’à aujourd’hui et d’Arafat jusqu’à Mahmoud Abbas, est que tous les « réfugiés palestiniens » (comprendre les survivants de l’exode de 1948 et toutes les générations nées ensuite en dehors d’Israël, et qui constituent la quasi-totalité des 4 millions concernés) doivent avoir le droit de retourner tous dans l’État juif. Donc, et ainsi, de le détruire tranquillement par simple effet démographique.

En parlant du respect de « l’identité et de la vocation d’Israël », Nicolas Sarkozy a dit, en creux, qu’il avait été crée pour être un État juif et qu’il devait le rester. Là-dessus, ce n’est pas la première fois qu’il aborde cette question de fond et qui fait plus que douter de la volonté de paix de la partie palestinienne : j’avais d’ailleurs relevé sur mon blog un important article du « Haaretz » il y a quelques mois - voir en lien ici -, où il s’exprimait encore plus nettement. Et puis, on rappellera que le fait qu’Israël est et doit rester un État juif, a été à maintes fois souligné par d’autres chefs d’état occidentaux ; ou que les « paramètres de Clinton », en décembre 2000, disaient clairement que le fameux « droit au retour » des réfugiés palestiniens n’était pas possible (Arafat lança une Intifada sanglante justement parce qu’il ne pouvait pas l’accepter) ; ou que dans sa fameuse « lettre à Ariel Sharon » du printemps 2004, Georges W. Bush le mentionnait aussi. Il n’empêche : aucun responsable politique français, ni de droite ni de gauche, n’avait dit franchement ce qu’il pensait de cette revendication palestinienne ; et nos médias nationaux - je l’évoquais déjà dans mon article précité - ne veulent pas en parler !

2. Sur les frontières définitives.« Il ne peut y avoir de paix sans une frontière négociée sur la base de la ligne de 1967 et des échanges de territoires qui permettront de construire deux États viables. »
N’en déplaise, malheureusement, à une majorité de blogs et sites communautaires, la « ligne de 1967 » (à noter que Sarkozy ne parle pas de « frontières » mais de « ligne », car il s’agissait bien d’une ligne de cessez-le feu avec la Jordanie) est prise comme référence pour les négociations sur les frontières finales ; et cela, aussi bien dans les fameux « paramètres de Clinton » rappelés ci-dessus, ou dans la déclaration d’Annapolis, ou dans le fameux « Plan de paix saoudien », etc. Seulement - et depuis les négociations de l’été 2000 à Camp David -, il y a eu introduction d’une notion neuve et qui apporte - enfin - de la souplesse aux négociateurs, pour peu que les deux parties fassent preuve de bonne volonté : celle « d’échanges de territoires », qui permettrait de résoudre une ambiguïté redoutable de la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU, vraie pierre angulaire de l’infiniment lent « processus de paix » : une résolution qui, à la fois, ne se réfère pas aux lignes de 1967 comme frontière légale, et en même temps considère comme inadmissible « l’acquisition de territoires par la force ».

Mais pourquoi de tels échanges sont-ils absolument vitaux, du point de vue israélien ? Rappelons que la 80 % des habitants des implantations en Cisjordanie vivent à proximité immédiate de la ligne de 1967, dans des grands « blocs » qui pourraient donc être échangés contre des territoires se situant à l’intérieur d’Israël ; idem à Jérusalem Est. Arriver à un accord, c’est éviter le déracinement de centaines de milliers d’habitants dont le « retour », brutal, risquerait de créer une grave crise à la fois de logement et économique dans le pays - sans parler du risque de guerre civile ! Le refuser de façon butée, comme le fait, hélas et à nouveau, l’Autorité Palestinienne qui n’accepterait aux dernières nouvelles de négocier que ... 0,4 % de la superficie des territoires disputés, revient à réclamer une solution mortifère pour l’État juif. A nouveau, Nicolas Sarkozy s’est exprimé « en creux » : il ne parle pas - comme le président Bush dans sa fameuse lettre rappelé ci-dessus - du « maintien des grands blocs d’implantations » dans les frontières définitives d’Israël ; mais il ne dit pas non plus « corrections mineures des frontières » ; et on peut même, à propos de la mention de « deux États viables », y voir une acceptation, en creux, du refus d’Israël de rapatrier, contraint et forcé de manière brutale, des centaines de milliers de ces citoyens !

Jean Corcos

27 juin 2008

Après le discours de Nicolas Sarkozy à la Knesset : "Merci, Monsieur le Président" par André Nahum

Nicolas Sarkozy et la Présidente de la Knesset,
Jérusalem le 23 juin 2008
(photo AFP)

Introduction :
Mon ami André Nahum a lu sur notre radio un hommage appuyé à Nicolas Sarkozy, après avoir entendu son discours devant la Knesset. Un hommage qui contraste, fortement, avec les critiques lues sur les sites communautaires les plus marqués à droite. Mais c'est mal connaître ce vieux billettiste de Judaïques FM que de penser qu'il n'a pas entendu, aussi, les passages les plus favorables aux Palestiniens, ou de le prendre pour un pacifiste naïf s'illusionnant sur le pouvoir des mots ...
Je vous invite donc à lire ce billet d'André Nahum, et à vous rapporter au texte complet du discours de Nicolas Sarkozy sur le lien en fin d'article pour vous faire une idée. A noter, pour finir, que - de façon discrète et allusive - la France a aussi pris position sur deux questions absolument fondamentales, et qui bloquent toute avancée vers un hypothétique accord de Paix israélo-palestinien : des éléments totalement ignorés par la plupart de commentaires, et sur lesquels je reviendrai très prochainement.
J.C

Bonjour,
Avez vous écouté ou lu dans son intégralité le discours de Nicolas Sarkozy à la Knesset ?
Non ?
Empressez vous alors de vous le procurer car on en parlera longtemps dans les chaumières... juives.
A ma connaissance, jamais un homme d’Etat français n’a rendu justice avec autant d’émotion, autant de foi et autant d’affection à l’état d’Israël et à un peuple juif que "ni la violence ni la haine n’ont pu faire renoncer aux valeurs universelles que les prophètes d’Israël ont enseigné à tous les hommes"...
..."Un peuple qui a donné au monde un trésor, un trésor de savoir et un trésor d’humanité ..."Que serait le monde sans Spinoza, sans Freud, sans Einstein "? Le Judaïsme pour Nicolas Sarkozy c’est l’esprit prophétique qui ouvre l’avenir, qui appelle le progrès, qui réclame la justice."Reconnaissant son influence sur la société française dont il a nourri et a enrichi la culture, il comprend que "le cœur des Juifs ne peut rester insensible au destin d’Israël", "le destin de chaque juif étant lié au destin de tous les Juifs". Le président évoque le souvenir du grand-père juif qui l’a élevé et rend un hommage appuyé à ces femmes et à ces hommes qui ont fondé l’État d’Israël, un État qui dit-il appartient à tous les hommes parce que "les valeurs de justice et de droit qui le fondent sont des valeurs universelles" et dont il partage les inquiétudes concernant un Iran doté de l’arme atomique.
Quel juif, quelque soit sa sensibilité politique peut rester insensible à de tels propos ?
Le chef de l’État, à la veille de présider l’Union Européenne, souhaite vivement s’impliquer dans le processus de paix. Il partage avec Shimon Peres la vision idyllique d’un Moyen-Orient pacifié, guéri de ses passions mortifères, transformant définitivement l’acier de l’épée en soc de charrue selon la parole prophétique, pour le plus grand bonheur de ses habitants. Il est séduit par le projet grandiose de canal entre la mer rouge et la mer morte qui réunirait dans une même vallée de la paix, Israéliens, Palestiniens et Jordaniens.
Pour cela, il souhaite la réalisation rapide d’un État Palestinien démocratique, dont l’existence serait pour Israël un gage de paix. Un État qui s’étendrait sur l’ensemble de la Cisjordanie et de la bande de Gaza avec Jérusalem Est comme capitale avec un règlement du problème des réfugiés qui ne porterait pas atteinte à la spécificité d’Israël.
Il ne fait en somme que reprendre le plan de l‘Arabie Saoudite qui ne diffère pas des accords élaborés naguère à Genève par un groupe de Palestiniens et d’Israéliens.
Mais, il faut d’abord un arrêt total de la violence et du terrorisme, un rétablissement de la confiance, une transformation drastique des mentalités et bien que les pourparlers Olmert Abbas évoluent favorablement, nous n’y sommes pas encore. D’autant que les positions des deux protagonistes sont trop éloignées notamment sur Jérusalem et les implantations.
Mais la participation active d’une diplomatie française désormais plus équilibrée parce que moins partisane est certainement un atout non négligeable sur le chemin de la paix.
Merci, Monsieur le Président.

André Nahum
Judaïques FM, 25 juin 2008

Sur ce lien, lire le discours intégral de Nicolas Sarkozy à la Knesset, ou voir la vidéo.

25 juin 2008

Une histoire des Juifs de Tunisie : 4/6, la famille judéo tunisienne et son évolution durant le Protectorat

Avec l’installation du Protectorat français en Tunisie en 1881, les transformations au niveau social et culturel s’accompagnèrent de changements du mode de vie de la communauté juive tunisienne. Le stade d’émancipation de la famille juive, à un moment donné, avait comme indicateur son rapport au français. Appris à l’école, celui-ci était parlé dans l’activité professionnelle. On pourrait aussi évaluer le degré de pénétration du français dans la famille en se demandant s’il était en simultanéité parlé avec le langage traditionnel judéo-arabe.
L'adoption des mœurs et de la culture françaises s'intensifie. L'occidentalisation se traduit encore par l'adoption de nouveaux modèles familiaux et par l'affaiblissement des pratiques religieuses dans les classes dites " évoluées ". Désormais les publications en judéo-arabe sont délaissées pour les journaux et revues en français, langue dans laquelle les écrivains juifs tunisiens d'après la Première Guerre Mondiale publient leurs propres œuvres.

L’occidentalisation de la communauté s’exprimait essentiellement par l’usage croissant du français parlé, et passait également par le choix de franciser les prénoms des enfants : l’habitude se répandit de donner deux ou trois prénoms, le premier français, suivi du ou des prénoms hébraïques ou arabes des grands-parents. Beaucoup d’exemples des familles tunisiennes illustrent ce phénomène.

On observe aussi l’influence considérable de l’instruction acquise par la mère sur la réussite des enfants, lesquels, dans la famille, portent tous des prénoms français et parlent français, font des études supérieures et, pour ce qui concerne les filles, épousent des hommes exerçant une profession libérale ou supérieure.
Les petits-enfants, portant des prénoms français, signent la grande ouverture de la famille juive tunisienne définitivement occidentalisée. On est loin de l’époque de la famille juive socialement et culturellement enfermée sur soi, et où la mère ne parle pas le français. Les enfants ne portent plus des prénoms judéo-arabes et ils sont mieux préparés à l’enseignement supérieur.
Dès la fin du XIXe siècle les familles juives tunisiennes appartiennent en majorité aux classes intermédiaires. Leurs propres enfants portent tous des prénoms français. Et la troisième génération, née entre les années 1920 et la fin des années 1930, est complètement occidentalisée - sauf pour certaines communautés de l’intérieur du Pays et du Sud, Djerba en particulier.

Le mode de vie changea aussi avec l’adoption progressive du costume occidental par ceux qui travaillaient dans les grandes villes tunisiennes, et ce d’autant qu’au costume traditionnel avaient correspondu des contraintes humiliantes : en changer, c’était se transformer dans son corps, se sentir plutôt du côté des dominants, alors que des siècles durant, la position dominée des Juifs avait dû être exprimée par le respect de contraintes vestimentaires. En 1898, Paul Lapie écrit « Au contact des Européens, les Israélites plus que les Arabes modifient leur manière de vivre [...]. Tel juif qui portait hier l’habit indigène est tout fier aujourd’hui de vous saluer d’un coup de chapeau » [1]. Encore aurait-il convenu de préciser que la relation à l’habit indigène n’avait pas été la même pour les uns et pour les autres. Cette fierté conquise était la conséquence d’une nouvelle façon de se positionner par rapport aux Musulmans. Elle pouvait être interprétée comme de l’arrogance par les Français qui se voyaient imités par ces nouveaux prétendants, de surcroît concurrents pour des postes professionnels qu’ils auraient aimé se réserver. Ainsi, la relation de domination entre Arabes et Juifs avait pu s’équilibrer pour la première fois. Du fait de la présence française, les Juifs se trouvaient désormais dans une situation d’égalité, puisqu’ils étaient durant des siècles dominés par les Musulmans.
Ce fut une chance pour les Juifs tunisiens qui étaient encore des sujets de second rang, souvent traités de manière inéquitable. Grâce à la présence française, cette communauté échappa au statut séculaire de la « Dhimma ».

Les femmes juives s’émancipèrent aussi par le changement de costume, mais à moins vive allure que les hommes. Comme en témoigne Elie Cohen Hadria, il n’était pas rare, au début du siècle, de croiser dans les rues de Tunis « d’assez curieux assemblages familiaux groupant étrangement des générations successives. Des jeunes filles vêtues à la dernière mode européenne et portant la toilette avec un chic et une désinvolture parfaits; des femmes encore jeunes un peu engoncées dans des robes où elles ne se sentaient visiblement pas très à leur aise, enfin des femmes un peu plus âgées vêtues "à l’indigène" [2]. Il y eut de tels décalages intergénérationnels et intrafamiliaux tout le temps du Protectorat

Les Juifs de Tunis qui s’occidentalisaient changeaient de quartier d’habitation. Ils quittaient le quartier de la « Hara » pour s’installer en bordure de celui-ci ou, pour les plus aisés, dans les villes tunisiennes européanisées (Tunis, La Marsa). Le style d’habitat changeait aussi : à la maison d’un seul niveau, constituée de chambres donnant sur une cour collective (« l’oukala »), se substituait l’appartement individuel, situé dans un immeuble de quelques étages et, pour les mieux pourvus, équipé d’une salle de bains. Simultanément, la vie familiale juive se transforma et gagna en autonomie, puisqu’elle n’était plus ainsi mêlée à d’autres. L’autorité maritale et paternelle, qui perdura, se modula du fait du développement de l’instruction féminine, de la diffusion des valeurs modernistes et de la plus grande instruction des nouvelles générations.

Le mouvement socioculturel a donc été ininterrompu et inexorable. Il amené la communauté du côté de la France. Les résistances internes à la communauté et la variabilité de la politique française en Tunisie n’ont pu contrecarrer ce mouvement de long terme. La France offrait, avec la solidarité juive, les écoles de l’Alliance et, avec l’esprit de la République, l’école publique : l’une et l’autre furent le même vecteur du changement.

Souhail Ftouh,
Tunis

Notes :
(1) P. LAPIE, Les civilisations tunisiennes, Paris, Alcan, 1898, p. 65.
(2) E. COHEN HADRIA, Du Protectorat français à l’indépendance tunisienne. Souvenirs d’un témoin socialiste, Nice, Cahiers de la Méditerranée, 1976, p. 45.