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17 juin 2013

Ziad Doueiri: «Le monde arabe doit faire son autocritique»



 Ziad Doueiri

Interview

Le réalisateur libanais a adapté à l'écran L'Attentat de Yasmina Khadra. Comme il a été tourné en partie en Israël, il est accusé d'avoir trahi la cause palestinienne.
À sa parution, en 2005, le roman de Yasmina Khadra, L'Attentat (Julliard), avait fait l'effet d'une bombe, sans mauvais jeu de mots. L'écrivain algérien se glissait dans la peau d'un chirurgien arabe israélien découvrant que son épouse avait commis un attentat suicide. Sept ans plus tard, le réalisateur libanais Ziad Doueïri (West Beyrouth, Lila dit ça) s'empare habilement de cette tragédie pleine de bruit et de stupeur. Le mari incrédule prend le visage du remarquable acteur Ali Suliman, tout en douleur retenue. Subtil et ambigu, ce film a été interdit de diffusion dans les 22 pays de la Ligue arabe. La raison: le cinéaste a tourné plusieurs scènes en ­Israël, ce que proscrit le Bureau de boycottage de ce pays.

LE FIGARO. - Comment réagissez-vous à l'interdiction de votre film dans certains pays arabes  à commencer par le vôtre, le Liban?
 
Ziad DOUEIRI. - Je me sens trahi. Je pense avoir réussi un bon film pour lequel j'ai d'ailleurs obtenu sept récompenses internationales. Et comment réagissent les Arabes? En me boycottant. Quel est donc mon crime? J'ai tourné une partie de L'Attentat en Israël. Or une loi libanaise de 1955 interdit à ses citoyens de mettre les pieds en Israël. Pour les autorités, j'ai violé cette loi. Si elles pensent qu'elles vont faire avancer la cause palestinienne en décrétant une bêtise pareille, elles se trompent lourdement. Beaucoup de dirigeants arabes sont en retard sur la réalité. Savent-ils qu'en Israël la moitié des pharmacies sont tenues par des Arabes? J'ai tourné mon film avec des acteurs israéliens et arabes dans une excellente atmosphère. Mon acteur principal est arabe et la moitié de mon équipe l'est aussi. Aurais-je dû exclure les acteurs israéliens pour plaire à une politique absurde et suicidaire?

Certains vous reprochent de «trahir la cause» palestinienne… Comment échapper au manichéisme?
 
J'ai vécu le massacre de Sabra et Chatila en 1982 et la guerre à Beyrouth en 2006. Je sais par conséquent le prix payé par les Arabes et la souffrance qu'ils endurent. Et je n'ai pas retourné ma veste. Mais j'en ai assez de ce terrorisme intellectuel qui veut m'obliger à montrer l'Israélien sous les traits de Dark Vador et le Palestinien en Bisounours. Il n'y a pas d'un côté le vilain absolu et de l'autre la victime. Le rôle d'un réalisateur, c'est de poser des questions, de soulever la pierre et de l'examiner. Le monde arabe a besoin de faire son autocritique. La critique la plus féroce de la politique israélienne, c'est en Israël qu'on l'entend.

Pourquoi avoir adapté le roman de Yasmina Khadra?
 
Une société de production américaine m'a contacté en me racontant l'histoire. J'en avais assez du Moyen-Orient. Mais le livre de Yasmina Khadra m'a bluffé. Le producteur souhaitait Tom Hanks pour le rôle du chirurgien arabe israélien et voulait que je tourne en anglais. Le projet n'a pas abouti. Puis Rachid Bouchareb m'a dit qu'il voulait lui aussi produire ce film. Nous avons négocié pendant trois ans pour récupérer les droits. Il nous en a fallu deux autres pour trouver le financement. La plupart des fonds proviennent du Qatar. Une productrice égyptienne a également investi de l'argent.

Comment les producteurs du Qatar  ont-ils réagi à la polémique visant votre film?
 
Lorsqu'ils l'ont vu au Festival de ­Toronto, bien avant que n'éclate cette affaire, ils m'ont demandé de retirer leur nom du générique.

Outre le roman de Yasmina Khadra, vous êtes-vous appuyé sur des témoignages pour réaliser ce film?
 
J'ai rencontré un médecin arabe en ­Israël et je me suis beaucoup documenté sur les femmes kamikazes. Qu'est-ce qui se passe dans leur tête avant de commettre un tel acte? Parmi celles qui ont échoué dans leur macabre dessein et ont été interrogées, beaucoup ont admis qu'elles avaient d'autres raisons que la politique ou la religion. Certaines d'entre elles étaient stériles ou stigmatisées par leur entourage. 

Le Figaro, le 28 mai 2013

11 avril 2013

Nabil Ayouch : « Les Chevaux de Dieu montre comment un gamin devient kamikaze »



La bande annonce du film "Les chevaux de Dieu"


La caméra du Franco-Marocain Nabil Ayouch plonge au cœur de la fabrique des kamikazes. Rencontre avec le réalisateur d'un film implacable sur les laissés-pour-compte du Royaume chérifien.  
Le cinéaste insiste,  Les Chevaux de Dieu n’est pas un film sur les attentats de Casablanca du 16 mai 2003, mais une fresque sur la condition humaine. Ou comment coller au plus près, de manière presque naturaliste, à un groupe d’enfants du bidonville de Sidi Moumen, à 5 kilomètres à peine du cœur de la capitale économique du Maroc. Des gamins qui glissent inexorablement vers l’islamisme radical. Nabil Ayouch a grandi à Sarcelles, mais a choisi de s’installer depuis quinze ans maintenant au Maroc. «Même si ce n’est pas évident tous les jours, j’avais envie de participer à cette belle maison qui est en train de s’y construire», confie-t-il avant de revenir sur la genèse d’un film très remarqué lors du dernier festival de Cannes (présenté dans la section Un certain regard). Tout y sonne juste. Parce que les acteurs, tous amateurs, savent leurs rôles sur le bout des ongles. Ils vivent tous au sein de bidonvilles et connaissent les destins, ceux de leurs voisins ou amis, des apprentis martyrs qu’ils interprètent. «Dans leur typologie, ces attentats n'ont rien à voir avec ceux du 11 septembre 2001. On est loin des terroristes plutôt aisés ou issus des classes moyennes formés dans des camps. Là, c'est extrêmement amateur », explique le réalisateur dont l’enjeu prioritaire est de ne pas faire de la violence un spectacle. On lui sait gré, avec ce film d’une incroyable puissance, d’y être parvenu.

Vous souvenez-vous de ce vous faisiez le 16 mai 2003, lors des attentats de Casablanca ?
J'étais à Rabat, dans un festival de musique. Soudain, j'ai vu des gens sortir du concert l’oreille collée à leur téléphone portable. Ma femme m'a appelé pour me dire qu'une bombe venait d’exploser à Casa. J'ai pris ma voiture, car j’avais envie de rentrer vite auprès des miens. Sur le chemin, à la radio, j’ai entendu qu’une deuxième, une troisième, une quatrième et une cinquième bombe venaient de frapper la ville. Était-ce une attaque de l'extérieur ? Nous étions en panique.
Votre envie de faire un film sur ces attentats naît-elle à ce moment-là?
Je suis d’abord sous le choc, en apprenant le nombre de victimes (41 et une centaine de blessés, ndlr) et surtout en voyant que le cœur même de l'identité marocaine est visé: son multiculturalisme, sa mosaïque de communautés, de religions. Je décide alors de prendre ma caméra, avec une équipe réduite, pour écouter les victimes. Je fais un film d'une quinzaine de minutes, qui passe à la télé, dans les festivals. En même temps, il me reste une frustration que j'ai du mal à expliquer. Je décide alors de retourner à Sidi Moumem, dans le bidonville d’où sont partis les kamikazes.
Vous décidez en somme de passer de l'autre côté...
Oui, je rencontre ces jeunes. Je vois qu'ils ont une rage, des choses à dire et qu'ils n'ont pas été écoutés jusqu'à présent. Je découvre que dans cette histoire, les victimes sont des deux côtés. Je commence à vouloir faire un film sur la genèse de ces attentats. Sur comment l’on devient kamikaze. Grâce au milieu associatif, j’enquête deux ans dans les bidonvilles de manière presque anthropologique. Je me documente en rencontrant des sociologues, des politologues qui s'intéressent à l'islam radical pour affiner mon point de vue. C’est aussi à ce moment là que je découvre le roman de Mahi Binebine, Les étoiles de Sidi Moumen (Flammarion) avec ces personnages si forts, dont je décide de m’inspirer.
Cela vous semblait nécessaire de faire tourner des amateurs, ces enfants de bidonville…
C’était évident. Contrairement au roman qui ne se concentre sur une seule voix, on a décidé avec Jamal Belmahi, mon scénariste, de faire un film sur ces quatre destins et parmi ces quatre, de concentrer la dramaturgie sur la relation entre les deux frères. Il y a entre Yachine et son aîné Hamid des enjeux de rivalité que les islamistes savent très bien utiliser. Ils arrivent et proposent une famille de substitution à ces jeunes qui ne reçoivent pas d'amour, de règles, de discipline. Ils leur parlent d'au-delà, de paradis, de martyr, d'avenir finalement.
Outre la violence, vous levez plusieurs tabous dans ce film, dont celui de l'homosexualité, avec une scène de viol très forte…
Le viol est pour Hamid, le grand frère, un moyen de faire comprendre qui est le chef. Ce type de sexualité violente chez ces enfants arrive très souvent dans ces bidonvilles parce qu'ils n'ont tout simplement pas d'espace pour leur intimité.  Ni dans les lieux privés, ni dans les lieux publics. Cela donne une sexualité débridée, sauvage. Si Yachine avait pu montrer son amour à Ghislaine qu’il convoite dans le film, je pense qu'il ne serait pas allé se faire exploser.
À aucun moment dans votre film, vous ne rentrez dans les arcanes de l'embrigadement de ces jeunes kamikazes par les salafistes…
L'embrigadement est banal par son discours. C'est une manipulation des textes et de l'actualité. On vient cueillir un fruit presque mûr. Un fruit qui a muri à force d'abandon, à cause de l'absence d'école, de système de santé, de justice sociale. Par l'éclatement de la cellule familiale aussi, et souvent par le manque d'autorité paternelle. C'est une constante chez les kamikazes de mai 2003: l'absence de référent, soit un père mort, absent ou malade, comme dans le film, ou des parents divorcés. Les gamins n'ont plus de repères, ils entrent en rébellion. Comme on le voit d'ailleurs dans les banlieues des grandes villes en Europe finalement. Regardez Merah et d’autres. Tous ces traumatismes font les adultes qu'ils deviennent. Au bout de ce chemin, des islamistes arrivent à leur laver le cerveau. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe avant.
Cette fabrique du terrorisme fonctionne-t-elle selon vous sur le même modèle dans nos banlieues ?
Oui, hélas. J’ai grandi à Sarcelles et je sais très bien ce qu’est cet éloignement de la capitale, le non-accès au développement, l'absence de lien social, de lieu identitaire, d'expression. Quand on n'a pas accès à cela, quand les politiques publiques pensent que le meilleur moyen de lutter contre la ghettoïsation, c'est de transformer des bidonvilles insalubres en des tours d'immeubles et qu'ils oublient d'injecter ce lien social. Forcément, on est perméables à toute une série de thèses, d'idéologies extrêmement dangereuses. Le problème, c'est qu'au Maroc, on est en train de commettre exactement les mêmes erreurs qu'en France dans les années 70.
Comment expliquez-vous que cette violence n’ait pas rejailli plus que cela au Maroc  lors du Printemps arabe ?
D’abord parce que Mohamed VI a réagi plus vite que dans les autres pays. Il n’a pas laissé la situation s’enliser. Ensuite,  au Maroc, on a aussi la chance d'avoir des fondamentaux. Il y a la monarchie qui joue un rôle important et stabilisant. Nous avons une possibilité de débat, de discussion sur l'islamisme radical... On peut parler de laïcité, de liberté de conscience.
Comment votre film a-t-il été accueilli au Maroc?
Très bien par le public qui va en masse le voir dans les salles, sans doute par besoin d’entendre un  discours de vérité. Je crois que nous sommes passés un peu trop vite sur ce chapitre de notre mémoire contemporaine. Il était temps de le rouvrir à travers ce qui peut être, je l'espère avec ce film, une forme de débat public. Le film fait déjà débat et cela, c'est formidable. Après, j'espère que les responsables politiques vont, eux aussi, s'en emparer pour redonner de l'espoir à ces jeunes.
Irez-vous montrer le film à Sidi Moumem?
Bien sûr. Il en va de ma responsabilité. Avant de tourner, j'ai fait des lectures du scénario là-bas avec ces jeunes. Avec ce film, je remonte aux sources de la violence. Si nous, cinéastes du monde arabe, ne le faisons pas, d’autres vont le faire pour nous. Quand vous regardez les films américains sur le terrorisme, l'islamisme radical, vous voyez ce que cela donne. Je ne dis pas que je n'aime pas ce cinéma, mais c'est leur point de vue. Représenter la violence par le vilain barbu, cela a ses limites.

Propos recueillis par François Aubel,
Site Evene.fr, le 20

24 décembre 2008

Dimanche 28 décembre : rediffusion de mon émission avec le chanteur Khalis


La période des fêtes de fin d’année, où beaucoup d’auditeurs sont en vacances, est régulièrement l’occasion de vous re-proposer un numéro de « Rencontre » déjà diffusé ...

J’ai choisi de vous faire réentendre dimanche prochain l’interview marquante du chanteur Khalis, autour de sa bouleversante chanson « Kamikaze » - relire, ou lire l'article que je lui avais déjà consacré sur le blog, avec surtout le clip et les paroles de cet hymne contre la barbarie islamiste !

J.C

03 juillet 2008

"C’était juste un shalom, un salam, une histoire de paix …" Une chanson superbe de Khalis

Je viens de découvrir en même temps un jeune chanteur d’origine algérienne, Khalis, et sa chanson dont les paroles sont d’une actualité brûlante : « Kamikaze ».
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un jeune artiste musulman énonce de façon tellement directe et sincère une condamnation totale de la barbarie commise depuis trop longtemps au nom de l’islam. Il le fait en tant que pratiquant, qui craint aussi les amalgames dont peut être victime toute une religion - la faute à la fois aux médias, qu’il dénonce, et à la « majorité silencieuse » de sa propre communauté, justement trop silencieuse. La faute aussi (lui ne le dit pas, mais ce fait n’en finit pas de me révolter), à la « compréhension » manifestée par trop de nos journalistes vis-à-vis du terrorisme islamiste, terrorisme toujours agrémenté de guillemets dans les articles signés par l’AFP ...

Je vous invite à visiter son site, où vous pourrez voir et entendre cette chanson et d’autres, à l’adresse http://www.khalis.fr/wordpress/. Vous y trouverez aussi les paroles de « Kamikaze », dont je me permets de reproduire deux extraits très forts, et qui sont tout à fait dans la « ligne » de cet « autre islam » que mon émission a pour ambition de faire aussi connaître :

« j’comprends pas ton message
quelles sont tes revendications
quand tu prends pour cible
des femmes des enfants ?
des otages dans un car à deux niveaux ?
une station de métro ?
quand tu envoies ce gosse qui a subi un lavage de cerveau
cet ado mal dans sa peau,
tu en fais un criminel
se faire exploser la gueule c’est totalement irrationnel


Je suis musulman
j’suis venu clarifier les choses
je suis pratiquant et j’me reconnais pas dans ta cause
dans cette cause
Et toute chose qui engendre la psychose
quand je te dis salam tu me réponds que c’est haram
apparemment on n’a pas le même Islam,
toi et moi
moi je suis pour le libre choix
peu importe ta foi
mon islam est une religion de paix, pas d’assassins
relis tes Sourates, tes Versets
tu invoques les Ecrits Saints
pour justifier ton bain de sang
j’espère sincèrement que tu n’iras pas crever en enfer »
(...)


Et la chanson finit, superbement, par :« C’était juste un shalom, un salam, une histoire de paix ... »

J’espère bien sûr avoir l’honneur de recevoir Khalis à mon émission, et je lui enverrai un message sur son site. En attendant, je vous invite toutes et tous à visionner ce clip bouleversant, repris sur mon blog

Nota publié suite à l'article :

L'émission a été diffusée le 24 août 2008


Khalis "Kamikaze" .....................................music
envoyé par apaxxdesigns