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28 novembre 2006

Discours du Pape, caricatures de Mahomet, affaire Redeker, voile islamique … nous en parlerons avec Mezri Haddad le 3 décembre sur Judaïques FM

Mezri Haddad est un universitaire, philosophe et spécialiste en théologie comparative. Il écrit notamment dans l’hebdomadaire tunisien « Réalités » (en lien permanent sur le blog), et j’ai eu le plaisir de le recevoir déjà deux fois à mon émission (ma dernière interview au mois de mars portait sur sa contribution à l’ouvrage collectif "La République brûle-t-elle ?" ).
Beaucoup d’auditeurs ont, d’après les échos que j’ai eu, fortement apprécié les propos courageux de ce jeune intellectuel d’origine musulmane qui n’hésite pas à fustiger la mouvance islamiste qui tente, avec une extrême violence, de prendre en otages les dizaines de millions d’observants d’un islam paisible. Il a écrit des tribunes libres, par exemple dans « Libération » le 26 septembre dernier - "Vrais et faux ennemis de l'islam", un « rebond » repris sur le blog. Il a dénoncé de façon virulente l’antisémitisme et le négationnisme du régime iranien, dans un article écrit spécialement pour le blog ("L'antisémitisme, "une tumeur cancéreuse" islamiste"). Cet article a été remarqué il y a quelques jours par le site de référence en langue anglaise MEMRI (« The Middle East Media Research Institute », en lien permanent), qui en a donné une traduction (lire ici). Miracle du Net ... non seulement j’ai eu de très nombreuses visites à partir de cette traduction (qui donnait la source en français), mais j’ai découvert qu’elle avait suscité des débats, par exemple sur le site américain "free republic", ou dans un forum de discussion musulman où la traduction de MEMRI est contestée ! Ainsi, entre parenthèses, ce modeste blog participe à des réflexions passionnées sur l’islamisme, qui est devenu le véritable « challenge » des démocraties occidentales en ce début de 21ème siècle.

Nous aurons donc beaucoup, beaucoup, de sujets à échanger avec Mezri Haddad lors de la prochaine émission du 3 décembre : Peut-on critiquer l’islam ? Comment interpréter les réactions violentes après l’affaire des caricatures de Mahomet ou la tribune de Robert Redeker dans « Le Figaro » ? Où en sont les relations entre islam et chrétienté après le discours du Pape à Ratisbonne ? Que penser de la propagation de tenues islamiques strictes (tchador, burqa, niqab) dans le monde musulman et maintenant en Europe ? Faut-il y apporter des restrictions aussi dans le domaine public, et pourquoi ? Et comment garder un espoir dans le dialogue inter religieux ? Une nouvelle émission passionnante en perspective !

J.C

12 octobre 2006

Vrais et faux ennemis de l’islam, par Mezri Haddad

Introduction
Mezri Haddad est un jeune philosophe tunisien, spécialiste de théologie comparative, qui a été déjà deux fois mon invité sur le plateau de Judaïques FM (voir la présentation de notre émission du 26 mars dernier). Il a publié dans le journal « Liberation » du 26 septembre un « rebond » où, courageusement, il prend la défense du Pape Benoît XVI qui s’est attiré les foudres des islamistes après son discours de Ratisbonne (lire sur le blog). Voici la reproduction intégrale de son article.
J.C

« Il ne se passe pas un mois sans que l'islam ne soit au coeur d'une polémique mondiale et sans que les musulmans ne manifestent leur colère contre des «ennemis» qui «blasphèment» leur religion et «fustigent» leur prophète. Mais, cette fois-ci, il ne s'agit ni d'un caricaturiste ni d'un écrivain, mais de la plus haute autorité morale et spirituelle de l'Eglise catholique, le pape Benoît XVI.
Pourtant, en dehors de ces réactions invariablement hystériques, il n'y a aucun rapprochement à établir entre l'affaire des caricatures, celle de tel ou tel écrivain à la littérature irrévérencieuse à l'égard du sacro-saint islam et celle de la conférence philosophique et théologique que le pape a prononcée. Réduire cette conférence magistrale, principalement consacrée à la problématique très complexe et typiquement «averroïste» des rapports entre foi et raison, la réduire à une vulgaire stigmatisation de l'islam ­ c'est plutôt l'Occident hédoniste et déchristianisé qui était la cible du pape ­, c'est faire preuve d'une affligeante ignorance. Pis, c'est donner raison aux ennemis de la raison, ces intégristes qui voient dans toute critique la manifestation d'un fantasmagorique complot de l'Occident contre le monde islamique. On ne le dira jamais assez, l'ennemi mortel de l'islam, c'est le fanatisme, et le mal qui le ronge depuis des années, c'est l'intolérance. En moins de dix ans, nul n'a autant discrédité l'islam que l'islamisme lui-même, cette souillure de l'islam, cette nécrose de la civilisation islamique. Des horreurs commises par les égorgeurs du FIS et du GIA en Algérie, y compris le supplice des pauvres moines de Tibérine, aux multiples massacres ordonnés par Ben Laden et ses acolytes, en passant par les faits et méfaits des talibans en Afghanistan, que de chemin parcouru sur la voie de la décadence et de la barbarie.
Ceux qui crient aujourd'hui au complot, où étaient-ils lorsque tant d'atrocités étaient (et sont toujours) commises au nom du Coran ? Qu'est-ce qui est plus dommageable pour l'islam, le fait de citer ­ sans y souscrire ­ un manuscrit du XIVe siècle, ou le fait de tuer indistinctement hommes, femmes et enfants au nom d'une conception dévoyée du jihad ? Le prophète de l'islam ne disait-il pas que «l'encre du savant est plus sacrée que le sang du martyr» ?
Plutôt que de réagir passionnellement, anticipant et flattant ainsi l'instinct de la foule, les oulémas de l'islam ont-ils lu le texte intégral de la conférence en question ? Et, quand bien même l'auraient-ils fait, en ont-ils saisi le sens et l'essence ? J'en doute fort car, même si le mot «raison» est cité quarante-cinq fois dans le Coran et que celui-ci commence par l'injonction «Lis» (iqrâ), il y a bien longtemps que la raison philosophique et même théologique a déserté la terre d'islam. Au moins depuis les autodafés réservés aux livres d'Averroès. Celui-ci a, en effet, eu des disciples juifs dont le plus prestigieux est Maïmonide, des disciples chrétiens dont la plupart ont d'ailleurs été persécutés par l'Eglise (!), mais aucun disciple musulman. A cette époque, la Raison parlait arabe et l'Inquisition parlait latin. C'est ici, et seulement ici, que le propos du pape Benoît XVI doit être relativisé, car la rencontre féconde entre islam et pensée grecque a été déterminante dans l'émergence de la civilisation que certains appellent occidentale.
Malgré la confusion et les malentendus que peut induire l'exhumation d'un texte de l'empereur byzantin Manuel Paléologue, je doute fort que le souverain pontife adhère à la conclusion de l'incompatibilité ontologique entre islam et raison. Parce qu'il est érudit, il sait que le manuscrit en question n'exprime en rien la quintessence de l'islam mais traduit l'esprit de la controverse théologico-philosophique islamo-chrétienne se déployant à une époque d'antagonisme paroxystique entre le monde islamique et la chrétienté.
Quoi qu'il en soit, une bonne partie de la littérature philosophique ou théologique «antimahométane» a été manifestement influencée par une apologétique chrétienne médiévale, elle-même traumatisée par l'expansionnisme islamique qui, contrairement à la légende, issue de l'apologétique islamique cette fois-ci, n'impressionnait pas toujours par sa douceur spirituelle mais par la cruauté de son glaive. L'histoire en général, celle des religions en particulier, n'a pas toujours été sainte ; elle a été au contraire souvent violente et sanglante. Cela vaut aussi bien pour le christianisme que pour l'islam, même si les corpus fondateurs divergent complètement sur l'usage de la violence : «Remets ton glaive à sa place, ordonne Jésus, car tous ceux qui auront pris le glaive périront par le glaive» (Matthieu 26,53) ; «Permission est donnée à ceux qui combattent pour avoir subi l'iniquité» (sourate XXII, verset 39). Qu'importe si ce verset coranique est le premier autorisant la lutte défensive, après 70 autres proscrivant la violence. Le fait est que la position coranique est ici aux antipodes de la position néotestamentaire. Cet interdit clairement exprimé n'a du reste pas prémuni les ouailles de Jésus de la tentation belliqueuse puisque, de persécuté, le christianisme est devenu lui-même persécuteur après la conversion de Constantin, lorsque l'Empire romain a fait de l'enseignement évangélique une idéologie dominatrice et totalitaire.
Pour revenir dans l'histoire, pour s'inscrire dans la modernité, pour conjurer les démons de l'intégrisme, pour éviter le «choc des civilisations», l'islam doit subir cette défaite victorieuse infligée par les Lumières, comme jadis et naguère le christianisme. C'est à cette seule condition qu'il sortira du magma chaotique dans lequel les intégristes veulent le maintenir. C'est alors que sera possible un dialogue des religions et des civilisations authentique, sans concession et néanmoins fraternel, comme le suggère Benoît XVI, et non point syncrétique et vaguement oecuménique, comme c'est le cas depuis le concile de Vatican II.
Ce dialogue doit avoir pour vocation la tolérance, et pour fondement, la connaissance. C'est que l'ignorance de l'islam par les chrétiens et l'ignorance encore plus abyssale du christianisme et du judaïsme par les musulmans couvent des malentendus et même des conflits redoutables. D'où ce besoin urgent et vital de connaître les autres religions, besoin auquel appelait il y a déjà fort longtemps le grand théologien Max Müller : «Celui qui ne connaît qu'une religion n'en connaît aucune.» »

Mezri Haddad

Philosophe tunisien, spécialiste de théologie comparative. Dernier ouvrage paru : Dialogue des religions d'Abraham pour la tolérance et la paix (collectif, sous la direction de H. Fantar), éd. Université de Tunis El-Manar, 2006

19 septembre 2006

Benoit XVI et l'islam, 4 : un vieux contentieux ?

Et si l'incendie qui vient de s'allumer suite aux propos du Pape n'était pas vraiment une surprise ?
Jean-Paul II fut le leader charismatique de la chrétienté qui sut dire aux Européens de l'Est - et en premier lieu à ses compatriotes polonais - "n'ayez pas peur". Pas peur de l'empire soviétique, pas peur de l'idéologie communiste et athée qui aurait du balayer définitivement toutes les religions. Une fois le "Mur de Berlin" tombé, un monde de Paix, de "fin de l'Histoire" semblait commencer. L'ennemi spirituel désigné devenait alors le "matérialisme", et les autres religions des partenaires pour ce nouveau combat ... Au delà donc de la réconciliation historique avec le judaïsme, Jean-Paul II fut aussi le Pape qui fit la promotion d'un dialogue largement œcuménique, englobant aussi l'islam. Infatigable voyageur malgré le poids terrible de la maladie, on le vit ainsi à un an d'intervalle s'incliner devant le Mur Occidental à Jérusalem, puis aller à Damas et écouter - sans broncher - une diatribe antisémite infecte d'El Assad junior ...
En lui succédant au printemps 2005, Benoît XVI allait introduire rapidement une démarche plus doctrinaire et moins charismatique : retour aux "fondamentaux", chers à l'ex-cardinal Ratzinger ! Henri Tincq, le chroniqueur des affaires religieuses au journal "Le Monde" parlait déjà de l'éloignement vis à vis de l'islam il y a plusieurs mois. Ci-dessous un extrait de l'article publié le 17 avril 2006.

" Aucun des grands dossiers n'a encore été traité sur le fond. La crise profonde des vocations sacerdotales et des ministères qui touche l’Église catholique a été quelque peu débattue au synode, mais rien ne laisse prévoir des prises de position nouvelles et spectaculaires. Tout au plus le pape a-t-il ouvert la voie, sans en dire davantage, à une "réflexion" sur la place de la femme dans l’Église. Le dialogue avec les autres religions a été aussi plus hiérarchisé. Avec, en priorité, l'orthodoxie européenne, en froid avec le Vatican depuis la chute du communisme ; avec les juifs ensuite, qu'à la synagogue de Cologne en août 2005 le pape allemand a salués comme ses "frères" ; bien après, viennent les musulmans, simplement qualifiés d'"amis", et enfin les autres sagesses asiatiques, ravalées au rang de "cultures", non de religions.
C'est l'un des rares acquis de cette première année, où se manifeste la "patte" du théologien Ratzinger qu'on savait déjà méfiant pour les rencontres interconfessionnelles d'Assise, aux résultats mitigés, voulues par son prédécesseur. Cette fermeté plus grande et cette volonté de renforcer d'abord l'identité catholique ont été illustrées par l'éviction du responsable du "dialogue interreligieux" à la Curie et le rattachement de son "ministère" à celui de la culture. Un spécialiste de la Curie la justifie : "L'islam n'est pas un monothéisme semblable au judaïsme et au christianisme. Ce n'est pas la même Révélation. Aucun dialogue religieux n'est possible avec l'islam, ni avec les sagesses d'Asie. Mais un dialogue culturel, oui."


Et si ce "raidissement" n'était pas seulement du au caractère propre du souverain pontife, à sa ligne doctrinale, mais aussi à la position défensive de l'église catholique, face à la montée de l'islam qui la déstabilise partout, en Afrique, en Asie mais aussi en Europe - où la pratique religieuse décline chez les populations autochtones, tandis que s'implantent des populations musulmanes travaillées par l'islam radical ? Ivan Rioufol, dans sa chronique hebdomadaire du journal "le Figaro" du 26 mai dernier, rappelait un certain nombre de faits inquiétants et rarement mis à la une des grands médias. J'en reproduis un extrait, avec une remarque personnelle : plutôt que de faire un discours de haute volée philosophique avec une allusion à un controverse historique passée - mais vécue comme très actuelle par des millions de Musulmans furieux -, le Pape aurait mieux fait de s'adresser en termes présents et précis aux Chrétiens de notre époque : et de les réveiller en évoquant les faits, réels et contemporains, énoncés dans cet extrait !

" Ce qui ne se dit pas : des chrétiens sont victimes de l’intolérance islamique. Or, cette christianophobie indiffère les gardiens des droits de l’homme et de l’antiracisme. En France, même les évêques préfèrent s’indigner du projet de loi sur l’immigration choisie plutôt que du sort des catholiques dans les pays musulmans. Tels sont les effets conjugués de l’angélisme, de l’ignorance et de la haine de soi.

Qui a entendu, la semaine dernière, l’inquiétude du Vatican devant la diminution des catholiques au Proche-Orient ? En Iran, leur nombre a été divisé par dix (0,01 % de la population) en trente ans. De semblables « nettoyages » s’observent en Irak, Syrie, Palestine, Egypte. Les chrétiens de Turquie, de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo (150 églises et couvents détruits depuis 1999) subissent ces mêmes humiliations poussant au repliement.

« L’Arabie saoudite, qui finance les constructions de mosquées à travers le monde, ne permet pas chez elle la construction d’une chapelle », rappelle le rapport 2005 sur les « Persécutions antichrétiennes dans le monde ». Les émeutes antichrétiennes de février au Nigeria (16morts) ont été vite oubliées. L’Italie a sauvé l’honneur en accueillant, en mars, un Afghan condamné à mort pour s’être converti."

En Algérie, la loi du 1er mars 2006 punit de prison celui qui « incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion » ou à « ébranler sa foi ». Le texte met sous la surveillance des autorités, l’exercice d’un autre culte. Autant d’atteintes à la liberté religieuse, inconcevables en France. Qui les dénonce ? "

J.C

Benoît XVI et l’islam, 3 : foi et raison

Le Pape Benoît XVI

Comme je l’ai souligné dans le « post » publié dimanche dernier, le cœur de l’argumentation du Pape dans son discours de Ratisbonne tient dans la relation particulière entre foi et raison qui serait constitutive de la foi chrétienne, et absente (selon lui) dans la religion musulmane. Benoît XVI insiste lourdement sur l’héritage grec qui a irrigué la pensée chrétienne dès le début. Et il cite ... le « Septante », héritage de la « symbiose judéo-grecque » évoquée par Jacques Eladan dans son livre "Choc ou dialogue des cultures dans la littérature française et dans la conscience juive", (voir post du 6 septembre), qui fera l'objet d'une prochaine émission. Nouvel extrait de son discours :

"Aujourd'hui, nous savons que la traduction grecque de l'Ancien Testament réalisée à Alexandrie - le « Septante » - est plus qu'une simple (un mot qu'on pourrait presque comprendre de façon assez négative) traduction du texte hébreux : c'est en effet un témoignage textuel qui a une valeur en lui-même et une étape spécifique importante de l'histoire de la Révélation, à travers laquelle s'est réalisée cette rencontre d'une manière qui, pour la naissance du christianisme et sa diffusion, a eu une signification décisive. Fondamentalement, il s'agit d'une rencontre entre la foi et la raison, entre l'authentique philosophie des lumières et la religion. En partant véritablement de la nature intime de la foi chrétienne et, dans le même temps, de la nature de la pensée grecque qui ne faisait désormais plus qu'un avec la foi, Manuel II pouvait dire: Ne pas agir « avec le logos » est contraire à la nature de Dieu."

Ce dialogue entre foi et raison a-t-il toujours été absent dans la tradition musulmane ? Et qu’en est-il dans la tradition juive ? Là encore, je vous invite à découvrir l’excellent ouvrage de Jacques Eladan, cette fois dans le chapitre intitulé « La symbiose andalouse ». Il rappelle que le « géant » Maïmonide a réalisé dans le « Guide des égarés » cette synthèse entre explications rationnelles et foi hébraïque. Le « Rambam » tant vénéré, surtout dans la tradition séfarade, cita Pythagore, Platon, et Aristote dans son oeuvre. Mais aussi, il consacra 24 chapitres à la théorie des « Motécallamim », adeptes du « Calam », théologie rationnelle musulmane. Jacques Eladan rappelle aussi les trois courants philosophiques arabes des origines : l’aristotélisme (partisans d’Aristote) incarné par Al Farabi ; le néoplatonisme illustré par Ibn Sina (ou Avicenne) ; et l’anti-philosophie, incarnée par Al Ghazali, qui selon la tradition musulmane « clôtura » la porte de l’interprétation du Coran.


Comment fut donc étouffée la tendance rationnelle dans la nouvelle religion musulmane, les partisans d’Ibn Ghazali l’emportant sur ceux qui auraient pu tenter une synthèse entre rationalité hellénique et foi musulmane ? Ce fut une des premières questions que je posais à Abdelwahab Meddeb à propos de son ouvrage magistral, "L’islamisme, maladie de l’islam", la voici :
"Au commencement de l’Islam il y a le dogme de la révélation du Coran au prophète Mahomet par l’archange Gabriel, le fait donc qu’il ne soit pas « écrit » mais retransmis de façon directe à partir d’une source divine, la mère du livre « Um el Kitab ». Et vous rappelez l’opposition qu’il y a eu entre « la croyance en un Coran incréé au même titre que Dieu, descendu du ciel tel qu’en lui-même en son éternité » et la doctrine rationaliste des Motazilites, qui pensaient que la concrétisation des écritures en une langue terrestre ne pouvait pas être faite par un intermédiaire humain ; une doctrine qui séparait donc nettement la transcendance divine du commun des mortels, et exigeait des qualités de connaissance et d’intelligence, pour accéder au sens caché de la lettre du livre saint. Pourquoi les Motazilites ont-ils échoué, vers le dixième siècle au profit du dogme établi par le théologien Al Ghazali, dogme de la fermeture des « portes de l’interprétation », « bab el ijtihad » ?"

Pour entendre la réponse ... et le reste de notre passionnante conversation, je vous invite à entendre le podcast de cette émission, diffusée le 21 mars 2004.

J.C

18 septembre 2006

Benoît XVI et l’islam, 2 : la réaction du Rabbin Gabriel Farhi sur Judaïques FM

Introduction :
Le Rabbin Gabriel Farhi lit son billet hebdomadaire le dimanche matin sur notre radio. Cette semaine, il a commenté les propos du Pape sur l’islam, d’une façon assez critique. Ci-dessous son intervention
J.C


Bonjour,
On ne s’était plus habitué, depuis bien longtemps, à ce que le scandale vienne du Saint Siège. Le pape Benoît XVI, en faisant un lien implicite entre l’islam et la violence, a mis, certainement bien malgré lui, le feu aux poudres.
Selon le pape : « La foi est le fruit de l’âme, pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de bien parler et de raisonner correctement au lieu (d’user) de violence et de menace ». Le décryptage de cette phrase, même si elle date du XIVème siècle à la faveur d’un dialogue entre un empereur byzantin et un « persan cultivé » pour développer ses arguments, reste compréhensible. A la différence de l’Eglise, l’islam, pour servir le prosélytisme, userait de force à défaut de raison. L’expression de l’islam serait dans la violence, la force et la contrainte, là où l’Eglise userait de foi, de raisonnement et de dialogue.
Il n’a échappé à personne que ces paroles ont été prononcées en Allemagne, à Ratisbonne, au lendemain de la commémoration du cinquième anniversaire des attentats du 11 septembre. Il n’en fallait pas plus pour finir d’enfoncer le clou et, plutôt que de dénoncer une fraction de l’islam radical et intégriste, stigmatiser la doctrine même de cette religion en l’isolant et en l’excommuniant presque des religions monothéistes fondées sur la raison et l’intelligence que sont le christianisme et ... le judaïsme.
On connaissait l’intransigeance du cardinal Joseph Ratzinger qui a toujours déclaré, avant d’être pape, qui n’y avait de vérité que dans l’Eglise. Mais l’on pouvait imaginer que sa nouvelle position le conduirait à un peu plus de modération en cette année qui marque le 20ème anniversaire des Rencontres d’Assise (centre d’Italie) et du dialogue interreligieux nourri voulu par son peut-être trop illustre prédécesseur, Jean-Paul II. Car la statue du Commandeur veille et Benoît XVI ne peut s’imposer que par des déclarations doctrinales fortes. Le pape est un homme de doctrine, il en était le Maître à penser pour son prédécesseur qui s’en inspirait sans pour autant le suivre pas à pas.
Alors il va falloir maintenant gérer les susceptibilités légitimes du monde musulman face à une telle offensive verbale. Un homme de religion n’est pas à sa place lorsqu’il se met en position d’attiser les haines. Seul un dialogue interreligieux fécond permet de s’échanger, les yeux dans les yeux, certaines vérités qui font la spécificité de chaque religion. Car au fond, espérer que l’autre adopte les mêmes doctrines, rites, codes que soi-même n’est rien d’autre que du prosélytisme qui, à défaut d’être « violent » ne l’est pas moins verbalement.
Un rabbin ne va pas critiquer le christianisme parce que celui-ci voit dans Jésus le fils de Dieu. C’est leur croyance, cela ne peut pas être la nôtre car si tel était le cas il n’y aurait qu’une religion monothéiste avec des courants en son sein.Il faut accepter les différences, essayer de les comprendre et surtout ne pas grossir le trait de ce qui pourrait ainsi nous séparer au niveau doctrinal.
Shavouah tov, bonne semaine à tous. J’aurai plaisir à vous retrouver le 1er octobre, veille de Kippour. D’ici là Shana Tova, bonne et heureuse année à tous.

Rabbin Gabriel Farhi
le 17 septembre 2006

17 septembre 2006

Benoît XVI et l’islam, 1 : le discours qui a provoqué l’incendie

Manifestants protestant contre les propos du Pape

Introduction :
D’abord, partir du vrai dossier « à charge » instruit contre le Pape. Ses déclarations mardi dernier 12 septembre devant l’université de Ratisbonne, dans son Allemagne natale, ont propagé une tempête de protestation furieuse dans le monde musulman, dont on ne sait pas - comme pour l’affaire des caricatures de Mahomet au début de l’année - quelle est la part de l’indignation sincère et de la manipulation des islamistes. Je suis donc partie de la source la plus officielle qui soit (l’agence de presse catholique « Zenit ») pour chercher le discours considéré comme une offense : on trouvera le texte complet des déclarations de Benoît XVI sur ce lien. Ci-dessous, la partie la plus polémique.
J.C
« Tout cela me revint en mémoire récemment à la lecture de l'édition publiée par le professeur Theodore Khoury (Münster) d'une partie du dialogue que le docte empereur byzantin Manuel II Paléologue, peut-être au cours de ses quartiers d'hiver en 1391 à Ankara, entretint avec un Persan cultivé sur le christianisme et l'islam et sur la vérité de chacun d'eux. L'on présume que l'Empereur lui-même annota ce dialogue au cours du siège de Constantinople entre 1394 et 1402; ainsi s'explique le fait que ses raisonnements soient rapportés de manière beaucoup plus détaillées que ceux de son interlocuteur persan. Le dialogue porte sur toute l'étendue de la dimension des structures de la foi contenues dans la Bible et dans le Coran et s'arrête notamment sur l'image de Dieu et de l'homme, mais nécessairement aussi toujours à nouveau sur la relation entre - comme on le disait - les trois « Lois » ou trois « ordres de vie »: l'Ancien Testament - le Nouveau Testament - le Coran. Je n'entends pas parler à présent de cela dans cette leçon ; je voudrais seulement aborder un argument - assez marginal dans la structure de l'ensemble du dialogue - qui, dans le contexte du thème « foi et raison », m'a fasciné et servira de point de départ à mes réflexions sur ce thème.
Dans le septième entretien (dialexis -controverse) édité par le professeur Khoury, l'empereur aborde le thème du djihad, de la guerre sainte. Assurément l'empereur savait que dans la sourate 2, 256 on peut lire: « Nulle contrainte en religion ! ». C'est l'une des sourates de la période initiale, disent les spécialistes, lorsque Mahomet lui-même n'avait encore aucun pouvoir et était menacé. Mais naturellement l'empereur connaissait aussi les dispositions, développées par la suite et fixées dans le Coran, à propos de la guerre sainte. Sans s'arrêter sur les détails, tels que la différence de traitement entre ceux qui possèdent le « Livre » et les « incrédules », l'empereur, avec une rudesse assez surprenante qui nous étonne, s'adresse à son interlocuteur simplement avec la question centrale sur la relation entre religion et violence en général, en disant: « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l'épée la foi qu'il prêchait ». L'empereur, après s'être prononcé de manière si peu amène, explique ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles la diffusion de la foi à travers la violence est une chose déraisonnable. La violence est en opposition avec la nature de Dieu et la nature de l'âme. « Dieu n'apprécie pas le sang - dit-il -, ne pas agir selon la raison, "sun logô", est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme, non du corps. Celui, par conséquent, qui veut conduire quelqu'un à la foi a besoin de la capacité de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace... Pour convaincre une âme raisonnable, il n'est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d'instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort ... ».
L'affirmation décisive dans cette argumentation contre la conversion au moyen de la violence est : ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. L’éditeur Théodore Khoury commente : pour l'empereur, un Byzantin qui a grandi dans la philosophie grecque, cette affirmation est évidente. Pour la doctrine musulmane, en revanche, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle du raisonnable. Dans ce contexte, Khoury cite une oeuvre du célèbre islamologue français R. Arnaldez, qui explique que Ibn Hazn va jusqu'à déclarer que Dieu ne serait pas même lié par sa propre parole et que rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. Si cela était sa volonté, l'homme devrait même pratiquer l'idolâtrie. »

Le passage que j’ai souligné résume le fond du message papal, du moins tel que je l’ai compris : la foi doit procéder de la raison, et non de la contrainte physique. Benoît XVI cite d’ailleurs (assez habilement) la Sourate du Coran qui dit « Nulle contrainte en religion ». Autrement dit, on peut lire entre les lignes son discours comme la dénonciation des tendances violentes qui s’expriment actuellement dans le monde musulman (ce que l’on pourrait appeler « l’islam politique ») : la perte de toute rationalité, l’absence totale de scrupules pour imposer sa volonté par la force y compris par le terrorisme, le refus de toute posture d’égalité avec « l’autre », et la référence récurrente au « djihad », la guerre sainte. L’Église Catholique s’est elle-même montrée coupable il y a plusieurs siècles - et pendant longtemps - de la même violence (singulièrement vis-à-vis du peuple juif). Le Pape aurait sans doutes du le rappeler aussi, pour se placer moralement dans une posture plus forte en dénonçant « la boutique concurrente ». Mais ce n’est pas une raison, non plus, pour ne pas reconnaître le chemin parcouru par la chrétienté - et ne pas espérer que l’islam connaisse le plus rapidement possible la même évolution.

Cette nouvelle tempête provoque aussi sur la toile de furieuses interventions des internautes. Je vous invite à parcourir les réactions associées à un article du journal "Libération" en date du 16 septembre : vous y trouverez à la fois l’exaspération de certains face à la compréhension toujours réclamée pour « l’hypersensibilité » des Musulmans, la haine antireligieuse de beaucoup qui mettent tout le monde dans le même sac ... et des messages de haute volée comme celui-là : « il ne manque que le Pape pour déclarer les croisades : les chares sont là (afganistan,irak,liban qatar,l'arbie),les soldats aussi il ne manque que sa benidiction ». Sic, faute d'orthographe comprises !

Nota ajouté le 19/09/06 :
Vous avez été très nombreux à venir lire cet article, et je remercie les visiteurs passés et à venir ! Il ne s’agissait que de la première pièce du dossier ouvert sur le blog pour cette affaire, et il serait dommage de ne pas lire les « posts » suivants. Voici donc les liens pour les découvrir.

1. La réaction du Rabbin Gabriel Farhi sur Judaïques FM
2. Foi et raison
3. Un vieux contentieux ?

Et si vous souhaitez en découvrir plus sur ce blog et sur l’émission de radio qui sont consacrés au monde musulman ... cliquer sur le titre ou sur le lien « home » en bas à gauche.

J.C