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25 avril 2013

Expulsions algériennes


Introduction :

J'ai déjà eu le plaisir de publier, à plusieurs reprises, des articles de mon amie Chaimae Bouazzaoui, jeune journaliste marocaine vivant à Tunis. Elle a assisté à un grand forum international, à la fin du mois de mars, et à plusieurs conférences intéressantes. Je publie aujourd'hui cet article sur un sujet totalement oublié des grands médias : le contentieux entre le Maroc et l'Algérie sur le Sahara Occidental.

J.C

Le dossier des Marocains victimes d’expulsion d’Algérie est de retour. Le Forum social mondial (FSM), tenu à Tunis, du 26 au 30 mars 2013 a mis le point sur cette question, vendredi 29 du même mois. Témoignages

«Je suis une victime marocaine de cette expulsion arbitraire qui a eu lieu juste après l’annonce de la marche verte par Feu Hassan II. J’avais à cette époque là l’âge de 12 ans. J’étais séparée de ma mère parce qu’elle est Algérienne alors que mon père est un Marocain. J’ai passé 5 ans privée de ma mère. On a vécu dans des conditions déplorables sous des tentes pendant plusieurs années. Je ne sais même pas ce que j’ai fait pour arriver à ce stade et devenir enseignante parce que je vivais dans des conditions vraiment lamentables. Je vivais dans des associations de bienfaisance etc.», nous a raconté Houaria Akbir, victime marocaine de mère algérienne, d’expulsion de l'Algérie qui a eu lieu en 1975.
La diaspora marocaine installée en Algérie, composée de 45.000 familles, a été forcée, par les autorités algériennes, d’effectuer un déplacement collectif vers le Maroc, et ce, suite à l'annexion du Sahara par le Maroc. Il s’agit, en effet, d’un total de 500.000 personnes, vivant à l'époque en Algérie. Cette expulsion, connue également sous le nom de « La marche noire » pour renvoyer à la Marche verte, a été lancée le 18 décembre 1975 par l’ex-président algérien Houari Boumediene, afin d'expulser en 48 heures ces 500 000 personnes dont plusieurs ont contribué à l’indépendance de l’Algérie.
«Nous avons contribué pourtant à l’indépendance des Algériens parce que mon père était militaire et travaillait avec les militaires algériens, et par la suite, après ce problème de Sahara marocain, on a été expulsés d’Algérie sous prétexte que nous avons été des immigrés clandestins alors que nous avions normalement des cartes séjour. Nous avons nos parents qui sont nés là-bas. 45 000 familles ont vécu la même situation», a ajouté Houaria Akbir, victime de l’expulsion d’Algérie.

La société civile réagit

Plusieurs associations ont été présentes, à cette occasion, et dont "l'Association des Marocains victimes d'expulsion arbitraire d'Algérie" (ADMEA) et "l’Association des artistes Sahraouis au Maroc", pour décrire, dans l’atelier organisé par l’occasion, la situation dérisoire dans laquelle les Marocains d’Algérie vivaient. La question du Polisario était au menu.
«Je participe à ce forum en tant que membre de la délégation marocaine. Mon frère l’artiste Najm Allal vit actuellement dans les camps de Tindouf. Ce fut un artiste révolutionnaire servant le Polisario. Quand il a découvert les dépassements et les erreurs commises par le Polisario, il a modifié son approche. Il a diffusé plusieurs vidéos sur les actes non humanitaires menés à l’encontre du citoyen sahraoui. Il l’a payé très cher. Il a été accusé de traitrise et il a été agressé. Ils ont cassé ses dents. On l’a kidnappé quand il a essayé de rencontrer M Christopher Ross. Il continue à se révolter dans les camps de Tindouf en dépit des coups qu’il a reçus», nous a affirmé Bachir Rguibi, président de "l’Association des artistes Sahraouis au Maroc" et président de "l’organisation internationale de la protection des artistes".
D’autres acteurs de la société civile ont décidé d’adhérer à cette action pour soutenir la cause de ces victimes. Il s’agit de la Ligue marocaine pour la Défense des droits de l'Homme (LMDDH) qui a rejoint officiellement la cause des Marocains expulsés d'Algérie. La participation audit atelier leur a été un micro inéluctable.

Des «conflits oubliés»

 «Les femmes sahraouis qui sont d’origine marocaine vivant dans les camps de Tindouf pendant plus de 40 ans ne bénéficient d’aucune protection de leurs droits. C’est un dossier qui est tout à fait scandaleux parce que pendant ces 40 ans, ces personnes ont été placées par les Nations Unis sous le statut des réfugiés. En tant que réfugiées elles bénéficient d’un certain nombre de droits dans le pays d’accueil, en application de la convention de Genève de 1951. Or pour cette population, malgré la ratification, il n y a aucune mise en application», nous a fait savoir Naima Korchi, juriste internationale maroco-française à l’Agence des Etats Unis pour les réfugiés, spécialiste de droit international humanitaire
A titre d’exemple, l’un des droits fondamentaux des réfugiés est le droit de retourner à son pays s’il le souhaite mais aussi la liberté de circulation et la liberté et d’opinion, comme c’est le cas pour les immigrants dans les pays d’accueil. «Or, ces immigrants là ne sont pas autorisés de retourner au Maroc même s’il le souhaitent. Les enfants sont séparés des parents. C’est une violation grave de la convention des droits de l’enfant et du principe même de l’unité familiale qui est un droit fondamental déclaré dans la charte des Nations Unis», ajoute  Naima Korchi, qui a également collaboré avec le Haut commissariat pour les réfugiés au Sahara (HCR).

Des solutions ?

Le conflit du Sahara s’avère l’obstacle de toute tentative d’évolution au Maghreb arabe. Changer la situation est désormais une urgence. Des solutions s’offrent à la vue pour résoudre les problèmes rencontrés en interne, entre le Maroc et le Polisario et en externe entre le Maroc et l’Algérie. D’abord, en interne la régionalisation avancée, appelée également une "régionalisation élargie", s’avère une solution judicieuse qui permettrait de faire face aux problèmes identitaires et sociaux. Ce projet était à la base proposé avec le plan d’autonomie au Sahara.
«Comme le référendum n’a pas fonctionné. Les Nations Unis ont demandé aux parties : Maroc et Front Polisario de proposer une solution politique. De ce fait, le Maroc a proposé en 2007, un plan d’autonomie. Il va permettre, aux tribus sahraouis, avec le projet de la régionalisation avancée d’avoir une meilleure implication dans le domaine de l’éducation, la culture… tout en gardant les domaines spécifiques attachés à Rabat. Pour moi, c’est une décentralisation qui va mettre fin à ce conflit. Elle va permettre d’assurer une meilleure stabilité du Royaume», a précisé Naima Korchi.
Quant au lien Maroc/Algérie, ce serait dommage que l'annexion d’une partie du Sahara par le Maroc, soit un point de départ de la rupture des relations diplomatiques entre l'Algérie et le Maroc voire la diabolisation des relations entre les deux pays à travers les discours politiques de la propagande. Expulsion des Marocains de l’Algérie, incitations aux conflits sur le territoire marocain uni et fermeture des frontières entre les deux pays, telles sont les principales conséquences de cette rupture sur l’avenir de ces pays ainsi que sur ses peuples.

 «Il faut chercher des nouvelles formes de gouvernance dans le monde arabe pour mettre fin à ces conflits oubliés dans les pays du Maghreb qui ont connu ce qu’on appelle «la révolution et le printemps arabe». Il faut chercher des solutions pour avancer et pour qu’il y ait une démocratie et une gouvernance. En tant que Marocaine, je pense que la régionalisation qui est entrain de se mettre en place au Maroc se présente comme une solution possible pour résoudre à la fois le conflit du Sahara et le conflit existant entre les deux pays. Cette forme de gouvernance va permettre de respecter les droits des populations locales et en même temps de garantir l’unité du pays. C’est un principe qui va permettre de garantir les droits socioculturels comme par exemple la garantie d’une meilleure pratique de l’Amazigh tout en assurant l’unité et l’intégrité du pays», a conclu la juriste.

Chaimae Bouazzaoui,

Tunis, 13 avril 2013

12 avril 2013

Pèlerinage à Tétouan




Madame Mouna Izddine, jeune et dynamique journaliste marocaine, est la rédactrice en chef du journal "Féminin Magazine" de Casablanca. Profondément attachée au patrimoine juif de son pays, elle a eu le courage de faire partie d'une délégation de Marocains musulmans qui se sont rendus en mars 2012 en Israël, à l'initiative de l'Association "Permanences du Judaïsme marocain", dont le Président fondateur est notre ami Arrik Delouya ; ils avaient été accueillis chaleureusement là-bas par des Israéliens d'origine marocaine, et ils étaient revenus enchantés par leur voyage.


Mouna Izddine a réalisé un reportage sur un pèlerinage qui vient de se dérouler, à Tétouan, sur le tombeau d'un saint Rabbi, vénéré à la fois par les Juifs et les Musulmans. Vous trouverez ci-après de larges extraits de ce reportage, dont on peut lire la version complète en lien : et il faut vraiment rendre hommage à cette jeune Marocaine pour avoir écrit un tel article !

Jean Corcos,

Président de la Commission pour les relations avec les Musulmans.

Une Hilloula à Tétouan : sur le tombeau de Rabbi Itshak Ben Gualid 
S’il ne reste plus au Maroc que 3000 citoyens de confession israélite sur les 300 000 que comptait le Royaume au milieu du siècle dernier, plus de 4000 Juifs d’origine marocaine viennent tous les ans des quatre coins du monde pèleriner sur les tombeaux de leurs 656 saints (dits tsadikim, ou Justes) enterrés à travers le pays. A Tétouan, repose depuis 1870 Rabbi Itshak Ben Gualid, un tsadik réputé auprès des Juifs comme des Musulmans pour sa sagesse, son érudition et ses miracles. A la mi-février 2013 et pour la 7ème année consécutive, ils étaient ainsi plus de 300 juifs marocains d’ascendance sépharade à assister à la Hilloula de Baba Señor, ravivant des rites culturels et cultuels témoins d’une connivence deux fois millénaire en terre chérifienne. Reportage.
 
Louanges au saint homme !
Dimanche 17 février 2013, quartier du Mellah, Tétouan. Les murs centenaires de la petite synagogue d’Itshak Ben Gualid résonnent de chants liturgiques en judéo-espagnol, auxquels viennent se mêler fébrilement des prières en hébreu et des bribes de conversation en darija. Le regard extatique et la gorge nouée par l’émotion, les hommes portent tour à tour le Sefer Torah (rouleau de Torah, le livre le plus saint du judaïsme) en récitant des louanges à la gloire de leur vénérable aïeul, tandis que les femmes font retentir leurs youyous joyeux jusqu’au bout de la rue éponyme. Ils sont venus, ils sont tous là. Ses disciples, ses fidèles et ses descendants, de 7 à 77 ans. De Madrid à Jérusalem, de Sebta à Casablanca, en passant par Montréal, et Mexico, près de 300 Juifs marocains d’ascendance espagnole se sont réunis dans la ville de Tétouan pour la Hilloula de Rabbi Itshak Ben Gualid, célébrant trois jours durant dans la joie et la ferveur spirituelle l’anniversaire du décès de Baba Señor, comme l’appelaient affectueusement ses petits-enfants.
De Caracas à Casablanca, toutes les prières vont à Baba Señor 
Après les dernières prières, c’est tout un convoi de véhicules qui prend la route pour le cimetière juif, sis sur les hauteurs de la ville. C’est ici, au cimetière dit de Castille, que sont enterrés les Juifs de Tétouan, cité (détruite en 1399 par les Espagnols) qu’ils ont reconstruite aux côtés des Musulmans après leur expulsion d’Andalousie en 1492 par les Rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. C’est là aussi qu’est enterré depuis 1870 Rabbi Itshak Ben Gualid, disparu le 9 Adar 5630 du calendrier hébraïque (correspondant cette année au 19 février 2013 dans le calendrier grégorien). Les pèlerins se rassemblent autour du tombeau du saint homme surplombant la nécropole de son dôme blanc, usant de mille précautions pour éviter de poser les pieds sur les pierres tombales alentour. On fait respectueusement place aux descendants de Baba Señor venus de Madrid et Ashdod, gardiens de son inestimable legs moral et spirituel. Certains rabbins, comme Rabbi Asher Zrihen, ont fait le déplacement depuis Mexico pour se recueillir sur le tombeau du maître. La fièvre mystique est à son comble. Un rabbin de Jérusalem récite à voix haute des psaumes du Zohar (livre de la Splendeur) tandis que des pèlerins de tous âges déposent des offrandes (fruits secs, petits gâteaux, argent…) sur la sépulture du Tsadik. Une fillette s’agenouille pour embrasser cette dernière, sa chevelure d’or s’étalant sur la pierre tombale, tandis qu’une dame septuagénaire, la tête recouverte d’une légère coiffe en dentelle, peine à retenir le flot de larmes qui jaillit de ses yeux bleus, comme délavés par la vie. Dans une pièce attenante, les pèlerins allument tour à tour des cierges, à la mémoire de leurs proches disparus, pour demander la guérison d’un parent malade, la rencontre de l’âme sœur, une progéniture ou la prospérité en affaires. 
Rabbi Itshak Ben Gualid, homme de foi, homme de Loi 
Rabbi Itshak Ben Gualid, né en 1797, était un homme de foi estimé de tous les Marocains. Il fait partie des 126 saints vénérés mutuellement par les Juifs et les Musulmans. Auprès de ses coreligionnaires, Rabbi Itshak, qui consacra son existence à l’étude de la Torah et au service divin, est connu pour son célèbre recueil, «Vayomer Itshak » (édité à titre posthume en 1876), une compilation de réponses et de décisions juridiques essentielle dans la jurisprudence juive marocaine. La grande humilité du rabbin tétouanais n’avait d’égale que la vaste étendue de son savoir, une érudition qui lui valut le titre de « Ner Hamaaravi » (Lumière de L’Occident). Chef spirituel de sa communauté, il était apprécié pour son ouverture d’esprit, son sens de l’équité et du consensus. C’est sous son impulsion que fut ainsi ouverte en 1862 la première école du réseau de l’Alliance israélite Universelle à Tétouan. En y inscrivant ses propres petits-enfants, Baba Señor réussit à faire fléchir les dernières résistances des coreligionnaires traditionalistes, détracteurs d’un enseignement moderne « païen » qui ne soit pas exclusivement consacré à l’étude des textes sacrés. Rabbi Itshak était également un fin diplomate. Son intercession auprès de la couronne espagnole facilita ainsi la restitution de la ville de Tétouan au Royaume chérifien la même année 1862 après deux ans d’occupation.
(...) 
Le Saint de tous les Marocains
Rabbi Itshak Ben Gualid rendit l’âme par une belle journée de printemps de l’an 1870, à l’âge de 93 ans, après une longue vie sereine et riche en enseignements. Ce jour-là, le 9 Adar 5630, de la Juderia (le quartier juif de Tétouan) en deuil jusqu’au cimetière de Castille, un interminable cortège, auquel s’étaient joints les notables de la ville et les petites gens de toutes confessions qui l’avaient côtoyé, l’accompagna jusqu’à son ultime demeure. Les enfants chantèrent des Psaumes (louanges, extraits du livre de la Bible hébraïque, le Sefer Tehillim, dit Az-Zabur en arabe) à sa mémoire, tandis que tout le monde pleurait la disparition du Juste, celui qui répandit tant d’amour et de bien autour de lui. Longtemps après sa mort, Juifs comme Musulmans lui attribuèrent moult miracles. Il se chuchotait ainsi que les femmes stériles tombaient enceintes après avoir prié sur sa tombe, que celles pour lesquelles était prévu un accouchement difficile se délivraient dans la paix en posant sa canne et sa ceinture sur leur ventre. Il se racontait aussi que Rabbi Itshak avait fait fuir une fois des envahisseurs de la ville en faisant allumer des lumières dans le cimetière où il reposait. Aujourd’hui encore, tous les ans à la même période, on se rend sur son tombeau pour quémander la protection et la bénédiction du saint patron de la ville. Elevé au statut de Juste, Rabbi Itshak Ben Gualid est à jamais vivant dans les cœurs et sa présence aimante et protectrice continue à planer sur la blanche colombe...
Comme un air d’Andalousie retrouvée  
Retour au centre-ville. C’est là, au Cercle Israélite de Tétouan, autrefois lieu de rencontre de la communauté juive de la ville, et qui n’ouvre désormais plus ses portes que durant la Hilloula, qu’ont été organisées toutes les manifestations liées à cette dernière depuis le 15 janvier 2013 au soir. Le Shabbat (7ème jour de la semaine juive, « jour de repos de l’Eternel », devant par conséquent être consacré à Dieu, et étalé de la tombée de la nuit du vendredi au samedi soir après le coucher du soleil) est sorti, la vie matérielle reprend son cours, avec tous ses plaisirs terrestres. Après l’incontournable Skhina (dite aussi dafina) du samedi midi, les papilles nostalgiques des convives se délectent de l’intemporel couscous aux légumes, des fameuses boulettes de viande au céleri, de lentrilla (pâtes aux œufs faites maison, plat judéo-espagnol), de cigares au foie, et autres mets typiques de la cuisine judéo-marocaine. Dans la salle qui servait dans le passé de casino, l’ambiance est à la fête. Tandis que l’orchestre musulman joue de célèbres mélodies andalouses et chaâbi, on chante ici et là des poèmes en haketiya (mélange entre l’espagnol ancien, l’hébreu et la darija), le dialecte pittoresque des Megorachim, les Juifs sépharades réfugiés au Maroc après  l’Inquisition. Kippa sur la tête, les yeux levés vers les drapeaux marocains suspendus dans toute la salle, des hommes se mettent debout pour entonner fièrement des airs patriotiques. Il souffle comme un air d’Andalousie retrouvée sur la blanche colombe…

Mouna Izddine

Rédactrice en chef de Fémina Magazine (n° 46 - mai 2012 - n° 55 - mars 2013)
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Article publié sur le site du CRIF, le 29 mars 2013
 

11 avril 2013

Nabil Ayouch : « Les Chevaux de Dieu montre comment un gamin devient kamikaze »



La bande annonce du film "Les chevaux de Dieu"


La caméra du Franco-Marocain Nabil Ayouch plonge au cœur de la fabrique des kamikazes. Rencontre avec le réalisateur d'un film implacable sur les laissés-pour-compte du Royaume chérifien.  
Le cinéaste insiste,  Les Chevaux de Dieu n’est pas un film sur les attentats de Casablanca du 16 mai 2003, mais une fresque sur la condition humaine. Ou comment coller au plus près, de manière presque naturaliste, à un groupe d’enfants du bidonville de Sidi Moumen, à 5 kilomètres à peine du cœur de la capitale économique du Maroc. Des gamins qui glissent inexorablement vers l’islamisme radical. Nabil Ayouch a grandi à Sarcelles, mais a choisi de s’installer depuis quinze ans maintenant au Maroc. «Même si ce n’est pas évident tous les jours, j’avais envie de participer à cette belle maison qui est en train de s’y construire», confie-t-il avant de revenir sur la genèse d’un film très remarqué lors du dernier festival de Cannes (présenté dans la section Un certain regard). Tout y sonne juste. Parce que les acteurs, tous amateurs, savent leurs rôles sur le bout des ongles. Ils vivent tous au sein de bidonvilles et connaissent les destins, ceux de leurs voisins ou amis, des apprentis martyrs qu’ils interprètent. «Dans leur typologie, ces attentats n'ont rien à voir avec ceux du 11 septembre 2001. On est loin des terroristes plutôt aisés ou issus des classes moyennes formés dans des camps. Là, c'est extrêmement amateur », explique le réalisateur dont l’enjeu prioritaire est de ne pas faire de la violence un spectacle. On lui sait gré, avec ce film d’une incroyable puissance, d’y être parvenu.

Vous souvenez-vous de ce vous faisiez le 16 mai 2003, lors des attentats de Casablanca ?
J'étais à Rabat, dans un festival de musique. Soudain, j'ai vu des gens sortir du concert l’oreille collée à leur téléphone portable. Ma femme m'a appelé pour me dire qu'une bombe venait d’exploser à Casa. J'ai pris ma voiture, car j’avais envie de rentrer vite auprès des miens. Sur le chemin, à la radio, j’ai entendu qu’une deuxième, une troisième, une quatrième et une cinquième bombe venaient de frapper la ville. Était-ce une attaque de l'extérieur ? Nous étions en panique.
Votre envie de faire un film sur ces attentats naît-elle à ce moment-là?
Je suis d’abord sous le choc, en apprenant le nombre de victimes (41 et une centaine de blessés, ndlr) et surtout en voyant que le cœur même de l'identité marocaine est visé: son multiculturalisme, sa mosaïque de communautés, de religions. Je décide alors de prendre ma caméra, avec une équipe réduite, pour écouter les victimes. Je fais un film d'une quinzaine de minutes, qui passe à la télé, dans les festivals. En même temps, il me reste une frustration que j'ai du mal à expliquer. Je décide alors de retourner à Sidi Moumem, dans le bidonville d’où sont partis les kamikazes.
Vous décidez en somme de passer de l'autre côté...
Oui, je rencontre ces jeunes. Je vois qu'ils ont une rage, des choses à dire et qu'ils n'ont pas été écoutés jusqu'à présent. Je découvre que dans cette histoire, les victimes sont des deux côtés. Je commence à vouloir faire un film sur la genèse de ces attentats. Sur comment l’on devient kamikaze. Grâce au milieu associatif, j’enquête deux ans dans les bidonvilles de manière presque anthropologique. Je me documente en rencontrant des sociologues, des politologues qui s'intéressent à l'islam radical pour affiner mon point de vue. C’est aussi à ce moment là que je découvre le roman de Mahi Binebine, Les étoiles de Sidi Moumen (Flammarion) avec ces personnages si forts, dont je décide de m’inspirer.
Cela vous semblait nécessaire de faire tourner des amateurs, ces enfants de bidonville…
C’était évident. Contrairement au roman qui ne se concentre sur une seule voix, on a décidé avec Jamal Belmahi, mon scénariste, de faire un film sur ces quatre destins et parmi ces quatre, de concentrer la dramaturgie sur la relation entre les deux frères. Il y a entre Yachine et son aîné Hamid des enjeux de rivalité que les islamistes savent très bien utiliser. Ils arrivent et proposent une famille de substitution à ces jeunes qui ne reçoivent pas d'amour, de règles, de discipline. Ils leur parlent d'au-delà, de paradis, de martyr, d'avenir finalement.
Outre la violence, vous levez plusieurs tabous dans ce film, dont celui de l'homosexualité, avec une scène de viol très forte…
Le viol est pour Hamid, le grand frère, un moyen de faire comprendre qui est le chef. Ce type de sexualité violente chez ces enfants arrive très souvent dans ces bidonvilles parce qu'ils n'ont tout simplement pas d'espace pour leur intimité.  Ni dans les lieux privés, ni dans les lieux publics. Cela donne une sexualité débridée, sauvage. Si Yachine avait pu montrer son amour à Ghislaine qu’il convoite dans le film, je pense qu'il ne serait pas allé se faire exploser.
À aucun moment dans votre film, vous ne rentrez dans les arcanes de l'embrigadement de ces jeunes kamikazes par les salafistes…
L'embrigadement est banal par son discours. C'est une manipulation des textes et de l'actualité. On vient cueillir un fruit presque mûr. Un fruit qui a muri à force d'abandon, à cause de l'absence d'école, de système de santé, de justice sociale. Par l'éclatement de la cellule familiale aussi, et souvent par le manque d'autorité paternelle. C'est une constante chez les kamikazes de mai 2003: l'absence de référent, soit un père mort, absent ou malade, comme dans le film, ou des parents divorcés. Les gamins n'ont plus de repères, ils entrent en rébellion. Comme on le voit d'ailleurs dans les banlieues des grandes villes en Europe finalement. Regardez Merah et d’autres. Tous ces traumatismes font les adultes qu'ils deviennent. Au bout de ce chemin, des islamistes arrivent à leur laver le cerveau. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe avant.
Cette fabrique du terrorisme fonctionne-t-elle selon vous sur le même modèle dans nos banlieues ?
Oui, hélas. J’ai grandi à Sarcelles et je sais très bien ce qu’est cet éloignement de la capitale, le non-accès au développement, l'absence de lien social, de lieu identitaire, d'expression. Quand on n'a pas accès à cela, quand les politiques publiques pensent que le meilleur moyen de lutter contre la ghettoïsation, c'est de transformer des bidonvilles insalubres en des tours d'immeubles et qu'ils oublient d'injecter ce lien social. Forcément, on est perméables à toute une série de thèses, d'idéologies extrêmement dangereuses. Le problème, c'est qu'au Maroc, on est en train de commettre exactement les mêmes erreurs qu'en France dans les années 70.
Comment expliquez-vous que cette violence n’ait pas rejailli plus que cela au Maroc  lors du Printemps arabe ?
D’abord parce que Mohamed VI a réagi plus vite que dans les autres pays. Il n’a pas laissé la situation s’enliser. Ensuite,  au Maroc, on a aussi la chance d'avoir des fondamentaux. Il y a la monarchie qui joue un rôle important et stabilisant. Nous avons une possibilité de débat, de discussion sur l'islamisme radical... On peut parler de laïcité, de liberté de conscience.
Comment votre film a-t-il été accueilli au Maroc?
Très bien par le public qui va en masse le voir dans les salles, sans doute par besoin d’entendre un  discours de vérité. Je crois que nous sommes passés un peu trop vite sur ce chapitre de notre mémoire contemporaine. Il était temps de le rouvrir à travers ce qui peut être, je l'espère avec ce film, une forme de débat public. Le film fait déjà débat et cela, c'est formidable. Après, j'espère que les responsables politiques vont, eux aussi, s'en emparer pour redonner de l'espoir à ces jeunes.
Irez-vous montrer le film à Sidi Moumem?
Bien sûr. Il en va de ma responsabilité. Avant de tourner, j'ai fait des lectures du scénario là-bas avec ces jeunes. Avec ce film, je remonte aux sources de la violence. Si nous, cinéastes du monde arabe, ne le faisons pas, d’autres vont le faire pour nous. Quand vous regardez les films américains sur le terrorisme, l'islamisme radical, vous voyez ce que cela donne. Je ne dis pas que je n'aime pas ce cinéma, mais c'est leur point de vue. Représenter la violence par le vilain barbu, cela a ses limites.

Propos recueillis par François Aubel,
Site Evene.fr, le 20