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04 avril 2016

Boualem Sansal : « Nommez l’ennemi, nommez le mal, parlez haut et clair »



Si, aujourd’hui, il est un mot à bannir du langage, c’est le mot « résister ».Résister, c’est donner l’avantage à l’ennemi, lui offrir l’honneur de porter le dernier coup, c’est capituler et mourir.

Résister c’est quoi, quand l’ennemi est déjà dans la forteresse et dispose alentour de réserves fraîches qui ne demandent qu’à passer à l’action ? C’est quoi, quand on a si peur de lui qu’on l’appelle ami, qu’on lui trouve toutes les excuses, quand en vérité l’ennemi c’est nous-même ? Il ne faut quand même pas oublier le début de l’histoire  : cet ami qui égorge nos femmes et nos enfants et saccage nos demeures, nous l’avons accueilli, couvé, choyé et même, à tout dire, créé. Ben Laden était le fils de qui, le protégé de quelle compagnie ? Khomeiny habitait où, Bouteflika se soigne où et à l’œil, où Kadhafi a-t-il planté sa tente, etc., etc., etc., etc., etc. ? Ces hommes ne sont-ils pas, n’étaient-ils pas des ennemis de l’humanité, de peuples entiers à tout le moins ?

Résister c’est quoi, quand on travaille à faire taire toute contestation dans le pays et empê cher les citoyens de se mobiliser et de monter au front ? Priver un peuple du combat pour sa vie et son honneur, c’est le tuer et le déshonorer, ses enfants ne le lui pardonneront jamais. C’est un génocide. Ce combat, on le mène soi-même, il ne se délègue pas, ne se reporte pas, le sang du peuple doit couler héroïquement pour que les chants de gloire à venir soient de vrais chants.

Ce n’est pas tout. Contre qui et quoi veut-on résister ? Les Chinois, les Martiens, la fièvre jaune, la pollution ? Qui veut-on éliminer  : des lampistes, des poseurs de bombes occasionnels, la finance internationale, une religion, une organisation secrète, une secte, des émirs ?
Nommez l’ennemi, nommez le mal, parlez haut et clair, tout est là, le reste est détail, il relève de la technique.
Si les autorités manquent de mots, je peux leur prêter les miens  : l’islam radical, l’islam modéré comme son appoint, le salafisme, l’Arabie, le Qatar, les dictatures arabes malfaisantes.
Au stade où en est l’affaire, le seul mot valable est ­ « attaquer ».

Et là se posent deux questions cruciales. La première  : sommes-nous capables de nous battre et de verser notre sang si on ne croit pas à nos valeurs, si on les a déjà trahies mille fois ? La seconde  : quel est ce brillant et courageux chef qui va nous conduire à la victoire ?
Il faut y répondre avant tout ordre de marche, car s’apercevoir en chemin de l’inutilité de son combat et de l’incompétence de son commandant en chef, c’est offrir gratuitement son cou au couteau de l’ennemi.
Quand on sait cela, on sait se battre et on sait aussi être magnanime. La victoire n’est pas tuer mais sauver, aider, accueillir,construire.

« Aux arrrrmes citoyens, formeeeeez vos bataillons… » est-il toujours l’hymne de ce pays ?

Boualem Sansal,
Ecrivain algérien, a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française 2015 pour ­2084  : la fin du monde (Gallimard).
Le Monde, 25 mars 2016

Nota de Jean Corcos :
J'avais mis mon blog "au repos" pendant la période où l'Europe a été frappée au cœur, les dizaines de tués et les centaines de blessés des attentats de Bruxelles, le 22 février, venant comme une sinistre réplique de ceux de Paris, le 13 novembre dernier. A nouveau l'essentiel a été trop souvent occulté, détourné, évité dans la plupart des médias : qui nous attaque ? Comment anéantir un ennemi, qui veut nous détruire et qui ne nous donne pas le choix ? Il fallait que quelqu'un "parle haut et clair", merci Boualem Sansal !

23 janvier 2014

Lettre ouverte à la Directrice générale de l'UNESCO, par Boualem Sansal



Alger, 17 janvier 2014 

Madame la Directrice générale,

Je vous adresse cette lettre pour vous dire ma surprise et ma gêne suite à votre décision d’annuler l’exposition intitulée « les 3500 ans de relations entre le peuple juif et la Terre Sainte», à la préparation de laquelle votre honorable institution a activement participé et a accepté d’héberger dans ses locaux en son siège à Paris, et cela m’avait renforcé dans ma décision et ma fierté de faire partie du Comité d’honneur de cette exposition aux côté d’aussi éminentes personnalités que M. Elie Wiesel, Mme Esther Coopersmith, Père Patrick Desbois, Lord Carey de Clifton, M. Irvin Cotler.

Il semble, à ce que je sais, que votre décision a été prise à la demande du Groupe arabe auprès de l’UNESCO qui a considéré qu’une telle exposition ferait du tort aux négociations de paix et aux efforts déployés par le Secrétaire d’État américain John Kerry et nuirait à la neutralité de l’UNESCO.

J’ai personnellement du mal à croire qu’annuler une exposition culturelle au siège mondial de la Culture et de la Science sert la paix et favorise les négociations de paix en cours. C’est pour le moins préjuger du contenu de cette exposition et c’est sûrement introduire une difficulté de plus dans ces négociations. Cette annulation peut être perçue comme un boycott et donc à une prise de position politique. En Tant qu’écrivain, j’ai la faiblesse de croire que c’est la libre expression qui sert la paix, c’est la confrontation des idées, c’est le dialogue avec l’Autre, et en tant qu’algérien, je sais combien l’absence de démocratie dans nos pays arabes empêche la paix et nourrit la violence. Éteindre le feu dans sa maison est, me semble-t-il, plus urgent que d’aller combattre des expositions culturelles à l’autre bout du monde.
C’est avoir une vision étriquée de la neutralité d’une institution que de demander à celle-ci de ne rien faire avec l’Autre. La neutralité ne veut rien dire, une institution comme l’UNESCO n’a pas à être neutre, elle doit tout donner à voir, les expositions des uns et des autres, les croyances et les cultures des uns et des autres. C’est par là qu’un dialogue tenant compte des réalités des uns et des autres peut s’établir et être profitable.

Le Groupe arabe peut aujourd’hui fêter sa victoire, il a fait annuler une exposition au motif que c’est l’exposition de l’Autre et il donne ainsi à entendre que l’UNESCO, enfin objective et neutre, est acquise à sa cause. On aimerait maintenant l’entendre sur les dénis démocratiques qui se passent dans leurs propres pays et qui, ces trois dernières années seulement, ont fait quelques centaines de milliers de morts.

Je suis désolé, Madame la Directrice générale, de voir votre nom associé à une affaire qui finalement cause du tort à tout le monde.

Je vous prie de croire en l’assurance de ma haute considération.

Boualem Sansal

Publié sur le site du CRIF, 21 janvier 2014

Nota :

Suite à la mobilisation contre cette lamentable décision et aux interventions d'associations et de personnalités de plusieurs pays, la Directrice Générale de l'UNESCO a finalement décidé de "reporter" l'exposition au mois de juin. 

27 novembre 2013

Boualem Sansal : "Je ne crois pas à la démocratie dans le monde arabo-musulman"

Boualem Sansal
 © Image Globe 

L’écrivain algérien Boualem Sansal fait sensation avec un essai tonitruant révélant les origines, les tabous et les méfaits de l’islamisation qui poursuit sa propagation mondiale.

Le Vif/L’Express : Quel éclairage apporte un écrivain en « regardant un sujet de manière littéraire » ?
Boualem Sansal : Je précise d’emblée que je ne suis pas un spécialiste de l’islam pour pouvoir parler librement. On a besoin d’auteurs de toutes sortes, mais je m’intéresse aux phénomènes de société de notre époque. C’est pourquoi j’aimerais retrouver l’engagement des écrivains d’antan. Telle une caste détachée, ils restent absents du débat public, au lieu d’en être des acteurs. Lorsqu’on est confronté à une question aussi menaçante pour la société que l’islamisation, on doit se comporter en militant. Écrire ne suffit pas pour faire avancer les choses. Ce livre vise à dépasser le simple discours politique pour examiner les mécanismes profonds. J’espère vivement qu’il provoquera un vrai débat.
 
Comment expliquez-vous le silence des intellectuels arabes, que vous qualifiez de « vecteur d’islamisme » ?
Ce qui me frappe, c’est que ce silence a existé de tout temps, quels que soient les sujets qui traversent l’ensemble des sociétés (le divorce, l’homosexualité ou la crise économique). C’est lié à la structure même de la société arabo-musulmane, dictatoriale ou féodale. Au mieux, les intellos sont des troubadours répétant le discours officiel. Ceux qui vivent en Occident demeurent également muets. Comment les réveiller ? Le mouvement Ecrivains pour la Paix − que j’ai fondé avec l’écrivain israélien David Grossman − a le plus grand mal à les mobiliser car ils redoutent d’être excommuniés ou assassinés. Or le propre de l’intellectuel est de dépasser la crainte, sinon il devient soldat.
 
En tant qu’Algérien, de quoi êtes-vous le témoin ?
J’ai vu l’islamisme arriver sous mes fenêtres. En quelques années, il a détruit des familles, une culture, une économie et des vies, tout en se répandant partout. On ne peut pas rester indifférent face à ce phénomène qui risque d’arriver aussi chez vous. Au lieu de se comporter en militants, les gens regardent la télé sans broncher. Voyez Hollande qui n’a jamais désigné l’ennemi lors de sa visite au Mali. Ne pas nommer les islamistes revient à les protéger !

L’une des clés est de distinguer islam et islamisme.
Ce livre rappelle que l’islamisme est né de l’islam par un glissement progressif. Où commence le premier ? Dans la volonté agressive de domination et dans celle de vouloir imposer une idéologie au plus grand nombre. Elle est alimentée par certains musulmans radicaux, mais l’islam a rarement été tranquille. Prônant le prosélytisme, il s’est souvent imposé par le glaive et les armes.
 
Pourquoi ce retour du religieux, comme l’avait prédit Malraux ?
L’humanité a pour but le bonheur. Tous les moyens sont bons pour vivre en paix, mais en raison de la démographie, les ressources s’amenuisent. Il faut un système performant, donc totalitaire. Or que ce soit le communisme ou le capitalisme, tous les modèles échouent. Avant, on se tournait vers l’ésotérisme, maintenant c’est l’islam dont la vitesse de propagation est prodigieuse. Les pays musulmans n’ont pas beaucoup de choix. Etriqués, ils n’ont point accès à la modernité. D’autant que certains d’entre eux estiment avoir connu des siècles d’humiliation avec la colonisation occidentale. L’envie de retrouver un islam conquérant explique le succès des Frères musulmans, qui veulent « laver l’affront ». Une vengeance mobilisatrice, décuplée par l’obligation de répandre la parole de Dieu et de convertir un maximum de gens.
 
« Islamiser le monde, pas seulement les pays musulmans. » Qu’est-ce qui explique cet engouement en Europe, que ce soit auprès des jeunes musulmans ou des convertis ?
La régression de l’Occident y est particulièrement propice. Les Européens ne croient plus en l’avenir de l’Europe, qui n’a ni armée ni diplomatie et se montre incapable de coordonner la gestion de la crise économique. Ceux qui aspirent à la domination mondiale se portent bien, grâce au pétrole ou à une croissance à deux chiffres. Alors autant profiter de l’affaiblissement pour achever la bête ! Je suis effrayé par l’évolution foudroyante de l’islamisme européen en moins de dix ans. Quand on est fatigué, on attrape toutes les maladies... Autre cause : la crise identitaire. Non seulement l’identité européenne n’émerge pas, mais en plus elle fissure le système en place. Ceux qui ne sont pas de cette culture, ne peuvent pas et ne veulent plus s’intégrer. D’ailleurs, les « pays d’origine » font tout pour contrebalancer une intégration réussie. Ils craignent que si les communautés maghrébines se francisent ou se belgicisent, elles « pervertiront » leur culture. C’est ce qui explique la toile d’araignée que constitue l’ouverture d’innombrables mosquées, de cours d’arabe ou de L’Amicale des Algériens en Europe. Les communautés immigrées sont instrumentalisées, or les gouvernements participent à ce double jeu, qui consiste à recruter des imams alors que ces pays se disent laïques. Résultat ? Les jeunes ne se sentent plus Belges, Français ou Allemands, bien que cette troisième génération soit née en Europe. Quel échec !
 
Vous dénoncez ainsi fermement l’hypocrisie des politiques qui aggravent la situation.
S’il y a un responsable de la situation dramatique en Europe, ce sont les politiques. Ils représentent un danger car, à force d’aller de compromis en compromis, ils vont de compromission en compromission. Ce cynisme les pousse à s’allier avec n’importe qui, comme Kadhafi reçu à l’Elysée en échange de contrats mirobolants. Les pays arabes incarnent un grand marché, avec lequel il ne faudrait pas se fâcher. Idem pour le « Printemps arabe », perçu par les observateurs occidentaux comme un mouvement révolutionnaire, alors qu’il s’agit d’une colère spontanée, aussitôt récupérée par les islamistes. Aveuglés, les politiques préfèrent prôner « une stabilité » de la région, afin de poursuivre les affaires. Tant en Europe que dans les pays arabes, il existe des moyens financiers et organisationnels colossaux pour diffuser les idées islamistes (la distribution d’exemplaires gratuits du Coran par exemple). L’Arabie saoudite, le Qatar, l’Iran et de riches mécènes américains ou français y contribuent largement. Ils offrent ainsi des bourses pour former des ingénieurs et des atomistes, afin d’asseoir leur pouvoir. Contrairement à Obama, ces pays n’ont pas de contrainte d’argent. Les islamistes sont forts dans de nombreux de domaines : la gestion de la finance internationale, le monde politico-économique, le commerce halal, les mouvements sociaux, les œuvres soi-disant caritatives (l’une des forces des Frères musulmans) ou les médias. Bravo, ils ont tout infiltré ! Même Internet et les médias, comme Al-Jazeera, qui n’hésite pas à corrompre des ministres, des intellectuels et des journalistes pour prêcher l’islam de façon évangéliste. La presse occidentale est également touchée, puisqu’ils payent des reporters dans le but de donner une autre vision de l’islam. Il faudrait dénoncer ces derniers et encourager les journalistes d’investigation à se pencher par exemple sur la littérature islamique en Belgique. Ils seraient surpris...
 
« Un nouveau vivre ensemble » vous semble-t-il envisageable ?
Pas trop... Ce serait un travail de longue haleine. Il faudrait au minimum qu’il y ait la paix dans les pays arabo-musulmans, y compris entre communautés laïques et musulmanes, mais ça ne pousse pas tout seul. Le vivre ensemble sera viable s’il est pourvu d’un cadre juridique, or beaucoup de gens feront tout pour l’entraver. Je ne crois pas à la démocratie dans le monde arabo-musulman. Elle ne verra le jour que lorsque les intellectuels se mobiliseront massivement ou travailleront ensemble pour transformer la société et les partis politiques. C’est là que réside mon espoir. 

Entretien : Kerenn Elkaïm
Le Vif.be, 28 octobre 2013

Gouverner au nom d’Allah – Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe, par Boualem Sansal, éd. Gallimard, 156 p.



01 juin 2012

"Voilà, Boualem Sansal est reparti", par Jean-Pierre Lledo


Voilà, Boualem Sansal est reparti. Voyage éclair.

Mais pour toutes celles et ceux qui ont pu l’approcher durant ces 4 jours (13 au 16 Mai), à Jérusalem ou à Tel Aviv, à l’occasion de sa participation au Festival International des Ecrivains 2012 de Jérusalem, la lumière de l’éclair restera pour toujours. Pour d’innombrables raisons.

Malgré sa notoriété qui grandit de roman en roman, Boualem est resté le même, modeste, à l’écoute, doux, n’élevant jamais la voix, naïf et pas faussement, tellement sans masque qu’on a envie de le lui en tendre, au moins un, on sait jamais. Comment ne pas penser à cette autre force tranquille, l’écrivain Tahar Djaout qui, lui en plus, roulait adorablement les ‘’r’’ ? (Il fut assassiné le 27 mai 1993 par les islamistes alors qu’il venait de sortir de son immeuble et d’entrer dans sa voiture, dans une lointaine banlieue d’Alger).

Même les énormités ne perturbent pas plus Boualem qu’elle ne perturbait Tahar.

Et autant le dire de suite, Boualem n’en entendit pas une seule, là.

Les énormités, faut aller les chercher sur le net : haine, antijuivisme primitif le disputant à un aussi primitif anti-israélisme, insultes nauséabondes, baignant souvent dans ce nazislamisme déjà dénoncé par l’auteur dans ‘’Le Village de l’Allemand’’.

Même aussi dénué de préjugés que lui, arriver à Jérusalem quand on vient d’Algérie n’est pas une mince affaire. Que faut-il surmonter ? Je lui ai posé la question. Réponse : ‘’la peur’’. Et Boualem refuse d’avoir peur, car ‘’c’est entrer dans leur logique’’. Celle du censeur, du dictateur, du sectateur, et de tous les autres bien-penseurs. Il faudrait écrire panseurs.

N’ayant pas peur, il a pu savourer ses sensations, celles du lieu magique, Yérouchalaïm (Jérusalem prononcé en hébreu), celles des rencontres avec ses habitants-lecteurs-auditeurs, et en éprouver du bonheur. C’est beau de voir un visage émerveillé. On a beau avoir dépassé la soixantaine, c’est celui d’un enfant. Rien de mystique ni du fameux syndrome de Jérusalem, pourtant.

Car il en sera ainsi de tous les Arabes qui viennent et viendront en Israël. Planter ses dents dans le fruit défendu, c’est quand même le plaisir des plaisirs. Ensuite, retrouver ces Juifs qui ont été chassés de tous les pays arabes. 600 des 900 mille, ce n’est pas rien. Et donc forcément qu’à chaque coin de rue, vous avez de fortes chances de vous retrouver nez à nez avec un de ces 600 000, un pote de Tlemcen, ou de Constantine, ou du Mzab, ou du bled de la Kahena dans les Aurès… Et le nez, les Juifs comme les Arabes, ils n’plaisantent pas avec.

Ensuite, quand on vient du monde arabe, et qu’on a dû prendre son visa à Paris, donc traverser plusieurs pays d’Europe, où insensibles aux tueries et aux discriminations les plus intolérables du monde musulman, vis-à-vis des Noirs, des Chrétiens, et de tout musulman qui ose déroger, Israël est devenu le seul motif d’indignation, la grosse surprise c’est, bien sûr, de marcher dans des rues où se croisent des Arabes et des Juifs le plus normalement du monde, ou bien de traverser tout Jérusalem et ses quartiers plutôt arabes ou plutôt juifs, dans ce fameux tramway à peine inauguré, sans que l’on y voit un seul policier, sans que le moindre ‘’crime talmudique’’ ne soit commis pour faire de la galette avec du sang d’enfant arabe, puisque tel est le sujet favori d’une bonne partie de la production romanesque dans le monde arabe …

Boualem m’a d’ailleurs demandé comment étaient habillés les policiers. Je lui ai répondu que je me posais la même question, car je n’en avais pas encore vus, et que je me demandais même comment d’aussi grandes villes pouvaient s’autodiscipliner.

Et lorsque Boualem s’est rendu au lycée français de Jérusalem qui tient à s’afficher ‘’laïque’’ bien que situé dans le couvent St Joseph, ce qui l’a éberlué, c’était que hormis quelques profs et le proviseur, des Français, le reste, profs et élèves étaient Juifs et Arabes, ces derniers étant soient israéliens, soit venant des Territoires administrés par l’Autorité Palestinienne. Les keffiehs que portaient certains élèves ne lui ont pas échappé non plus. C’est vrai que c’était le jour de la ‘’Naqba’’ (catastrophe), que depuis quelques années les dirigeants palestiniens tiennent à commémorer, sous ce nom, presque l’équivalent en hébreu de la ‘’Shoah’’, excusez du peu, le même Jour que l’indépendance israélienne de Mai 1948.

Quand les Arabes et les Palestiniens pourront librement - c’est à dire sans que les intellectuels n’aient peur pour eux et leur famille - se réapproprier leur histoire, ils devront sans aucun doute conserver une Journée Naqba, mais en la situant bien, bien avant …

Par exemple, au tout début du 20ième siècle lorsque les premiers mouvements politiques arabes - ils ne se disaient pas encore ‘’palestiniens’’ puisque les premiers palestiniens de cet endroit furent … Juifs - au lieu de s’employer à bâtir les institutions de leur futur Etat, comme le fit le mouvement sioniste, consacrèrent toute leur énergie à nier le droit national des Juifs à avoir leur propre Etat, d’abord par la parole, puis par le boycott de leurs produits économiques, puis par les assassinats de simples gens, puis en commençant par chasser les Juifs de Galilée, de Hébron, et de Jérusalem, c'est-à-dire ceux qui n’avaient jamais quitté cette terre, enfin par la guerre dirigée par le Hadj Amin El Husseini financé dès les années 30 par les nazis. Fourvoyés par leurs chefs et par des pays arabes dont les frontières ont toutes été dessinées par la puissance dominante, l’Angleterre, telle est la véritable Naqba des Palestiniens arabes, chrétiens et musulmans.

Le jour où l’on verra des intellectuels arabes et palestiniens le dire et l’écrire, alors la solution du conflit israélo-palestinien ne sera plus très loin…

Sansal, quant à lui, est persuadé qu’un jour la paix arrivera.

Et il a même une petite idée toute simple qu’il ne nous a pas dissimulée…  "Il faudra qu’autour de la table, il n’y ait que des Palestiniens et des Israéliens." Pas d’autres.
"Ni des Européens, ni des Américains, ni des Russes, car tous n’ont en vue que leurs intérêts". Ni des Arabes d’ailleurs, surtout eux, qui aujourd’hui se sont livrés aux islamistes …

Les islamistes, et on l’avait compris depuis ‘’Le Village de l’Allemand’’, sont pour Boualem le mal absolu.

Aussi a-t-il tenu à s’élever contre ceux qui en Europe défendent l’idée que c’est "un mal nécessaire". Traverser le Mal pour aller vers le Bien ? "Ridicule, suicidaire !", hausse à peine la voix, Boualem : "Pour aller vers le bien, il faut s’ ECARTER du Mal".

Mais les élections dans le monde arabe qui lorsqu’elles sont libres portent partout au pouvoir les islamistes, laissent-elles un espoir, lui ont demandé maintes fois ceux qui firent salle comble à chacun de ses débats ?

‘’Pas à brève échéance’’, admet l’écrivain. Et précise-t-il, le temps à lui seul n’y fera rien. De débat en débat, Boualem ne craint pas de se répéter : "les intellectuels du monde arabe doivent se mettre au travail", pour élaborer une pensée indépendante des pouvoirs consacrés, une pensée qui ne recule devant aucun tabou. Et comme Boualem ne veut pas désespérer, il énumère quelques exemples (peu nombreux) de réactions positives à son voyage actuel en Israël, qui certes par ces temps de fange haineuse, illuminent...

La question qui est revenue le plus souvent est : "Pourquoi restez vous en Algérie ?". Certains le prièrent même, larmes aux yeux : "Ne tentez pas le diable, partez !’". Et Boualem de citer un échantillon de la longue liste des bêtes noires du pouvoir qui depuis 1962 ont toutes été assassinées dans différentes villes d’Europe, sans même que les polices de ces pays dotés pourtant d’Etats de droit et de justices indépendantes n’aient mené la moindre enquête. "Ce n’est pas moi qui doit partir, ce sont eux (les pouvoirs) !".

Evidemment, le public israélien n’a pas l’habitude de rencontrer pareils énergumènes.

Surprise. Etonnement. Effarement. Ahurissement. Stupéfaction. Ebahissement. Eblouissement. Emerveillement. Fascination ... Voilà, je vous ai mis tous les synonymes de ‘’surprise’’ que me propose l’ordinateur. Et il est certain que le charme, comme l’éclair dont je parlais au début, n’est pas prêt de s’estomper.

Tant de mots du coeur lui ont été dits… En aparté : ‘’Beaucoup vous admirent, moi je vous aime’’, dixit Ziva. Et en public : ‘’si Primo Lévi était vivant, il serait votre ami, Boualem !’’. Suprêmissime compliment par quelqu’un qui, nous dit-il, avait perdu 60 personnes de sa famille dans tous les camps hitlériens.

Là, où passe Boualem, l’effet est durable. Et au moment de se séparer, le seul mot que son public et lui n’ont pas prononcé, est ‘’adieu’’, tant il était évident pour tous, qu’une longue histoire venait de commencer. Venait ou avait déjà commencé depuis si longtemps, il y a 2000 ans ou plus, lorsque les premiers Juifs arrivèrent après avoir été chassés de leur Judée et qu’ils furent adoptés par les Berbères ?

Car s’il est bien un sentiment qui vous prend à la gorge et ne vous quitte plus en arrivant pour la première fois à Jérusalem, c’est que c’est bien le lieu où l’histoire brisée et violente de l’humanité se recollera et s’apaisera… Que les artistes et intellectuels du monde arabe qui auront un peu de son courage sachent ce qui les attendent et ce qu’ils auront à ressentir : combien il est bon d’être aimé par ceux que l’on nous avait présenté comme des ennemis !

Ses derniers moments hiérosolomytains, Boualem tint à les passer avec ses compatriotes de Tlemcen, Miliana, Blida, Alger, et j’en oublie, (cf toutes les photos ci-dessus) dans une superbe maison du quartier juif de la Vieille Ville, rasé après 1948, quand il tomba dans les mains de la Jordanie, et reconstruit après la victoire israélienne lors de la guerre des six jours en 1967. Avant de se séparer, on monta sur la terrasse. Il faisait grand nuit, et le Dôme du Rocher luisait de sa dorure. On pouvait rêver à la grande réconciliation entre les enfants d’Abraham que venait à peine d’évoquer notre hôte, lui aussi Abraham, dans une magnifique envolée lyrique, applaudie par Boualem…

Moi je ne pus m’empêcher de penser à ce SMS reçu à Paris il y a 2 ans, que me retransmit une intellectuelle algérienne et qui disait, alors que l’on venait juste d’inaugurer la grande synagogue "Hourva’" explosée, avec de nombreuses autres en 1948, par la Légion jordanienne : "En ce moment les buldoozers deTsahal sont en train de détruire El Aqsa".

PS : Ah, j’allais oublier… On a aussi beaucoup parlé de littérature. Boualem ne la joue jamais "Ah vous savez c’est très mystérieux’"… Il demande juste combien de temps on lui donne pour répondre, et comme s’il se parlait, il recompose, et réemprunte devant nous, mezzo voce, tous ses labyrinthes créatifs.

Mais pour cette fois, je crois que là n’était pas l’essentiel…

Jean-Pierre Lledo, 
cinéaste, le 17 mai 2012


Nota de Jean Corcos :
Je remercie Jean-Pierre Lledo, cinéaste, qui m'a communiqué ce compte-rendu tellement percutant sur la visite courageuse du grand romancier algérien en Israël. C'est un grand bonheur, pour moi, de voir réunis ici ces deux amis, enfants de l'Algérie et que j'avais eu le plaisir d'avoir comme invités à mon émission : vous pourrez entendre mes interviews en visitant mes pages de podcasts, numéro du 22 février 2009 pour Boualem Sansal, et du 25 avril 2010 pour J.P Lledo.