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27 janvier 2013

Opération Serval: les Africains craignent un enlisement


Après avoir unanimement applaudi l'opération militaire française Serval au Nord-Mali, les réactions des Africains commencent à diverger en fonction des intérêts nationaux.

Avec l'arrivée, le 17 janvier 2013, d'un premier contingent de soldats togolais et nigérians, l'envoi de deux avions Transall par l'Allemagne, et, enfin, l'annonce d'un acheminement prochain de troupes et de matériels par les Etats-Unis, l'opération Serval s'internationalise.
Une internationalisation accrue par la prise d'otages dans une base gazière près d'In Amenas, en Algérie.
S'agissant du théâtre des opérations en lui-même, le site du quotidien burkinabè Le Pays pointe du doigt les atermoiements des responsables africains et la lenteur des contingents africains susceptibles de se déployer sur le terrain. 
«Attention à ne pas décevoir la France!», titre ainsi Le Pays, comme un avertissement aux troupes africaines qu’il soupçonne de ne pas réagir à temps.
«Les unités africaines, qui étaient du reste censées assurer le combat terrestre, tardent à se mettre en place», estime Le Pays.
Pour le quotidien burkinabè, le risque d’enlisement est grand: la France ne doit en aucun cas se retrouver seule au Nord-Mali. 
Une mise en garde qui reflète les questions qui commencent à fuser quant aux répercussions du conflit nord-malien dans d'autres pays africains, une semaine après le début de l’intervention française.

Les vexations de la Côte d'Ivoire

«Disons qu’il a été royalement ignoré par la France», s’exclame le quotidien ivoirien Le Temps, à propos du mécontentement du chef de l'Etat ivoirien Alassane Ouattara, président en exercice de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), furieux de ne pas avoir été associé à la décision prise par la France d’intervenir au Mali, et qui désapprouve «la manière abrupte» dont l'offensive a été déclenchée. 
Pour Ouattara, rappelle le quotidien ivoirien, toute intervention dans le Nord-Mali aurait dû être précédée d’une éviction du chef de la junte, le capitaine Sanogo. Car, pour ce dernier, le «vrai combat, ce n’est pas la libération du Nord-Mali», avance Le Temps.
Bien qu’il ait convoqué plusieurs réunions sur le Mali, le président ivoirien n’a donc «jamais été aussi froid pour la libération du nord du Mali», ajoute encore le quotidien ivoirien, avant de conclure:
«On peut le dire, avec l’absence de l’ancien président [malien] Amadou Toumani Touré (ATT), l’omniprésence du capitaine Amadou Haya Sanogo qui semble tirer les marrons du feu, la libération du nord du Mali, si elle est réussie, bénéficierait à beaucoup d’entités actrices, sauf au chef de l’Etat ivoirien Alassane Ouattara.»

Vue du Bénin, la guerre au nord-Mali fait honte à l'Afrique

Au Bénin, l'heure n’est plus non plus aux cris de joie. «La guerre de la France qui fait honte à l’Afrique», titre La Nouvelle Tribune, qui critique l’attitude des journalistes africains, qui auraient trop vite dénoncé, selon le quotidien, l'attentisme des pays africains.
«Depuis le début de l’expédition de l’armée française contre les djihadistes du Nord-Mali baptisée ‘‘opération Serval’’, le sentiment dominant en Afrique et au Mali même est la joie, regrette ainsi le quotidien de Cotonou.
Et d'ajouter: «Aucune voix discordante, en dehors de celle de la Tunisie dont le ministre des Affaires étrangères, qui a estimé hier que cette guerre pouvait être menée par les seuls Africains.»
Pour La Nouvelle Tribune, l’intervention française n’augure rien de bon. Si elle permet au président français de redorer son image, elle fait, en revanche, passer les pays africains pour des acteurs de second rang.
«Il y a quelque chose d’humiliant pour nous autres Africains à voir une puissance occidentale, et de surcroît l’ancien colonisateur, venir faire la guerre à notre place, comme au temps de la colonisation et décider de comment cette guerre va être menée.»

Le lourd silence du Nigeria et du Maroc

Au Nigeria, c'est la situation sécuritaire à l'intérieur du pays qui semble davantage préoccuper les médias. Le pays fait face à des attaques répétées des islamistes de Boko Haram.
Pourtant, des troupes nigérianes sont déployées au Nord-Mali depuis le 17 janvier. Un déploiement qui correspond, selon le Guardian du Nigeria, à la peur d'être confronté à une situation similaire à celle du Mali.
En témoignent ces propos du chef d’état-major de l’armée de l’air nigériane, Alex Barde, repris par The Guardian:
«Nous ferons ce que Goodluck Jonathan [le président du Nigeria] nous a demandé de faire. Il nous a dit d’y aller et d’aider le Mali à se débarrasser de ces djihadistes parce qu’il sait que si les islamistes réussissent leur coup au Mali, leur prochaine victime sera le Nigeria.»
Au Maroc, explique le site marocain Yabiladi, on attend avec anxiété l’envoi ou non de troupes vers le Mali, mais on se soucie davantage, tout comme au Nigeria, de la sécurité du pays.
«Le Maroc suit avec une attention particulière la guerre au Mali. Ses services de sûreté sont en état d’alerte en prévision à d'éventuelles attaques de groupes terroristes ayant des accointances avec les antennes locales d’al-Qaida qui contrôlent la grande partie du territoire de ce pays», rapporte Yabiladi.
Difficile de ne pas mettre en perspective les déclarations des autorités marocaines sur le renforcement de la sécurité dans la royaume avec la prise d’otages sur le site gazier d'In Amenas par un groupe lié à al-Qaida. 
S’ils se rendaient sur le théâtre des opérations au Mali, les soldats marocains devraient d'ailleurs être prêts à se battre contre des nationaux ayant rejoint les rangs des islamistes.
Yabiladi s’intéresse tout particulièrement à une lettre qui aurait été écrite par un ancien soldat marocain ayant rejoint les rangs d’Ansar Dine, et dans laquelle il serait demandé aux militaires marocains susceptibles d’être envoyés au Nord-Mali de «refuser les ordres de leur hiérarchie»

L'Afrique du Sud ne veut pas se disperser

L'Afrique du Sud, quant à elle, envisage le conflit au Mali sans perdre des yeux la Centrafrique, où elle a envoyé des troupes, et la République démocratique du Congo (RDC).
«Selon Jacob Zuma, après la chute du président libyen Mohammar Kadhafi, la situation politique de nombreux pays africains s’est aggravée, faisant allusion à la République démocratique du Congo, la Centrafrique et le Mali», explique Angola Press, qui commente la rencontre, le 16 janvier 2013, à Luanda, du président sud-africain et du chef de l'Etat angolais José Eduardo Dos Santos.
«Pour le président sud-africain, il semble qu’il y ait une tendance en Afrique à la formation de groupes armés se tournant contre leurs gouvernements et qui deviennent ensuite une rébellion», explique encore Angola Press. 
Ainsi donc, et si l'on s'en tient au site du Cape Times, l'attention en Afrique du Sud, semble plus tournée vers les contingents déjà déployés en Centrafrique.

Lou Garçon

Slate Afrique, 18 janvier 2013

17 janvier 2013

Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan

Combattants d'Ansar Dine au Mali (cliché AFP)

Introduction :

Cet article a été publié environ un mois et demi avant la guerre qui vient de commencer : mais j'ai choisi de le publier maintenant, car il donne vraiment du recul pour évaluer les enjeux idéologiques, militaires et géopolitiques de l'engagement occidental qui vient de commencer, en miroir avec la guerre qui n'en finit pas en Afghanistan.

J.C 

Le chroniqueur algérien Chawki Amari dresse un tableau des ressemblances entre les situations au Mali et en Afghanistan. Par définition en géométrie euclidienne, des droites parallèles ne se croisent jamais. Sauf par courbure de l'espace-temps, avec l'intervention des puissances internationales.
  • L'islamisme
Force morale et militaire, l'islamisme n'est plus à présenter. Mélange de religion, de tribalisme, de guerre et d'infiltration de tous les services secrets du monde, le djihadisme, courant radical du radicalisme islamiste, a encore le vent en poupe, alimenté par l'impasse démocratique et l'injustice des puissances mondiales.
Si l'islamisme, matrice idéologique du djihadisme, est plus ou moins financé par des Etats riches et conservateurs comme l'Arabie Saoudite ou le Qatar, son excroissance s'autofinance dans une large mesure grâce aux prises d'otages, razzias et prélèvements forcés d'impôts islamiques, commerce de drogue et contrebande transfrontalière.
Pour asseoir un ordre moral paramilitaire et comme l'on fait les Talibans avec les Bouddhas du Bâmiyân, les islamistes ont commencé leur carrière au Nord Mali en détruisant des marabouts, symboles «païens» d'un islam traditionnel du culte des Saints. La méthode est signée, il s'agit du wahhabisme saoudien, purisme archaïque des origines qui vise à délaisser tous les symboles d'adoration à d'autres qu'à Dieu, y compris la tombe du Prophète Mohamed lui-même, abandonnée (en Arabie Saoudite) pour éviter qu'on aime l'homme plus que son message.
Moteur de la résistance, fourre-tout d'illuminés et de paramilitaires, c'est encore une fois l'islamisme qui va jouer dans l'intervention étrangère, étendard de ralliement. D'autant que contrairement au sexe ou à la religion, l'islamisme ne fait pas de distinction de race ou d'appartenance ethnique. Touaregs, Noirs ou Blancs, Songhaïs, Peuls, Berabiches, Reguibats, Toubous ou Arabes sont les bienvenus, pourvu qu'ils aient une arme (voire un arsenal) et une dent (voire un dentier) contre l'Occident. Une auberge espagnole, sans alcool et sans Espagne.
  • L'afflux des combattants étrangers
Ils étaient déjà présents avec l'arrivée des groupes de Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) dans les régions Sahélo-sahariennes et ont profité de la démission de l'État malien et de l'offensive des Touaregs du MNLA (indépendantistes) pour s'installer entre la boucle du fleuve Niger au Sud, le Niger à l'Est, la Mauritanie à l'Ouest et l'Algérie au Nord, pour y consolider leurs bases.
Mais depuis l'imminence de l'intervention internationale, les services secrets, qui observent en permanence la région, ont pu noter l'arrivée d'une nouvelle vague de combattants djihadistes: mauritaniens, nigériens ou algériens, mais aussi soudanais, yéménites ou saoudiens, et même nigérians de la secte Boko Haram, venus en renfort pour l'un des combats finaux entre Dieu et le Diable, même si dans certaines régions, ils semblent se faire tout petit en prévision de l'attaque.
Reste à définir le rôle à jouer de tous ces groupes qui évoluent dans ces zones grises : groupes du crime organisé, spécialisés dans la vente d’armes, le trafic de drogue ou la traite humaine, connectés aux groupes djihadistes, mais pas forcément avec l'envie de se battre contre le reste du monde. Dans tous les cas, c'est une Internationale, fixée pour combattre l'autre Internationale, dans un combat à l'air de déjà-vu, entre les forces du bien et du mal.
  • L'absence d'État
Comme en Afghanistan ou en Somalie, l'islamisme se greffe sur des zones désertées par l'État, par un processus de maturation en plusieurs phases, dont la première est de se relier, de s'allier et d'épauler les groupes du crime organisé ou de revendication politique déjà présents dans la région, puis de les ramener à eux en leur prêtant aide militaire, protection et assise internationale.
Mais en l'absence d'État et de règles claires, les groupes deviennent souvent rivaux. Comme en Afghanistan d'ailleurs, les forces étrangères partie prenante de l'intervention, vont s'appuyer sur le MNLA (Touaregs laïcs indépendantistes). La question du rôle de Ansar Dine (Touaregs islamistes, opposés à l'indépendance de l'Azawad), n'est pas encore définie, celui-ci préférant prendre ses distances avec le MNLA et Al-Qaïda, mais sans  condamner ni l'un ni l'autre, pour des raisons de survie.
Mais comme en Afghanistan encore, les liens tribaux vont jouer. Une partie des djihadistes pourra trouver refuge dans les pays voisins, au Niger, Mauritanie, Algérie, Libye et Tchad, où les États centraux ont du mal à intervenir dans leurs zones tribales, à l'image du Waziristan pakistanais, où Ben Laden vivait comme un panda protégé avant de finir comme un poisson sous l'eau.
  • Le relief
Contrairement à ce que l'on pense, le Nord du Mali n'est pas un désert plat où le moindre mouvement peut se détecter à partir de satellites ou de drones. En réalité, au-delà des grandes plaines sableuses au Nord du fleuve Niger, la région est un ensemble de montagnes, avec comme en Afghanistan, d'innombrables grottes (comme à Bouressa ou Okawan, marché d'achat d'armes) et de plateaux, regs caillouteux, mines de sels labyrinthiques (Taoudeni), collines (Tigharghar), vallées arides (Tilemsi) ou touffues (aux abords de l'Adrar des Ifoghas) ou de villes serrées comme Tombouctou et Gao, où il est relativement aisé de survivre caché.
De fait, et comme en Afghanistan, les bombardements aériens et les avancées au sol vont être compliquées par un terrain difficile que seuls les Touaregs connaissent bien. Si les djihadistes se préparent déjà, le MNLA (indépendantistes touaregs du Nord) va probablement jouer le rôle de l'Alliance du Nord afghane, et épauler, voire jouer les éclaireurs dans cette guerre contre Al-Qaïda et les mouvements djihadistes affiliés.
Les affrontements entre le MNLA et le Mujao (Mouvement pour l'unicité et le djihad en Afrique) ont d'ailleurs déjà commencé, rendus difficiles par l'immensité du territoire. En effet, on estime à deux millions de kilomètres carrés, soit quatre fois la surface de la France, la zone où se déroulera l'intervention des forces alliées.
  • L'armement
En plus de l'armement malien abandonné par l'armée au Nord (les 3/4 selon les experts), pendant les premières offensives du MNLA, les islamistes sont lourdement armés, présents sur le marché international dérégulé des armes grâce aux fonds essentiellement récupérés dans les prises d'otages (de un à 10 millions d'euros par tête) et le trafic de drogue (40% des drogues dures en provenance d'Amérique du Sud transitent par le Sahel pour arriver en Europe).
Mais depuis le démantèlement de l'armée libyenne, d'autres armes sont arrivées dans le Nord Mali. Contrairement au Niger, où les Touaregs kadhafistes n'ont pas pu rapatrier leurs armes, les Touaregs maliens qui opéraient dans les armées libyennes ont pu faire entrer leurs cargaisons en rejoignant le Mali. Si ces combattants démobilisés n'ont pas tous rejoint les troupes de l'AQMI, du Mujao ou de Ansar Dine, un nombre d'entre eux ont revendu leurs armes aux mouvements islamistes, la région étant complètement abandonnée, en proie au chômage et à l'inactivité.
Après une phase de nomadisme dans les régions sahélo-sahariennes, c'est dans cette région entre le massif de l'Ifoghas et les frontières des États voisins que les islamistes se sont constitués des bases et ont caché un stock impressionnant d'armes de tous types, lance-grenades, mitrailleuses avec visée anti-aérienne, fusils automatiques (près de 80.000 kalachnikovs sont disséminés dans le Sahel), munitions, grenades, explosifs (Semtex), ainsi que l’artillerie légère anti-aérienne montée sur véhicule (calibre légers bitubes), selon le rapport de l'ONU de 2012.
Ce sont ces dernières armes, canons aériens et antichars (RPG 7), missiles MILAN (livrés par la France à Kadhafi) et les soviétiques Strela-2 et SA-7 Grail, des lance-roquettes très légers qui peuvent atteindre des appareils volants à 1.500 mètres, qui font peur à tout le monde. Comme en Afghanistan, où les missiles américains Stinger avaient été distribués par l'armée US pour combattre l'Union soviétique, les redoutables missiles sol-air russes sont un véritable danger pour tout avion ou hélicoptère circulant dans la région.
L'utilisation de drones sera le principal atout des armées étrangères, avant une éventuelle intervention au sol, avec un coût déjà estimé à un milliard de dollars pour une année. On estime à 2.000 au jour d'aujourd'hui l'effectif des djihadistes, contre 3.300 pour l'instant, celui des armées étrangères. Si dans le désert, des parallèles peuvent se croiser, les dommages collatéraux sont imprévisibles. La géométrie et la théorie des chocs n'y sont pas une science exacte.

Chawki Amari
Slate Afrique, 29 novembre 2012

05 juin 2012

Dix raisons de croire que le Maroc pourrait devenir un émirat islamiste


Après 100 jours passés à la tête du gouvernement, les islamistes du PJD imposent un projet de société fondé sur un repli identitaire arabo-musulman.

Pour la première fois au Maroc, des islamistes que l’on a présenté comme modérés sont aux affaires, après leur victoire aux législatives anticipées de novembre 2011.
Pressé par la rue, le roi Mohammed VI avait auparavant réformé la Constitution du pays pour désamorcer la contestation née du printemps arabe.
Monarchistes, les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) menés par Abdelilah Benkirane, ont toujours clamé leur allégeance sans faille au trône alaouite.
Leur arrivée à la tête du gouvernement n’avait pas inquiété outre mesure l’Occident qui avait interprété leur victoire sous l’angle de leur assimilation progressive au jeu démocratique.
En somme, le régime monarchique, largement plébiscité par le peuple, pouvait, comme il l’a fait dans son histoire récente avec l’opposition de gauche, digérer l’islamisme légaliste.
Pourtant, à peine 100 jours passés aux commandes de l’Exécutif, les «islamistes de Sa Majesté» montrent une détermination sans faille à vouloir façonner la société à leur manière.

1- La censure de la presse «anti-musulmane» :
Une fournée de journaux et magazines étrangers ont été interdits d’accès au Maroc. Le Nouvel Observateur (par deux fois), L’Express, Le Pèlerin, Gazelle pour des raisons ayant trait à une interprétation rigoriste de l’Islam: ils ont été accusés d’avoir publié des représentations imagées de Dieu ou du prophète Mahomet. Ce type d’interdiction n’est pas une nouveauté au Maroc, mais le PJD veut en faire une politique systématique au point d’envisager une vaste campagne de communication à destination des éditeurs européens pour «clarifier l’image de l’islam et lutter contre les clichés le dévalorisant».

2- Le tourisme accusé d’être la source de péchés :
Mustapha Ramid, ministre islamiste de la justice et des libertés (!) —il est l’une des figures de proue du PJD— a suscité la polémique en affirmant que des touristes venaient à Marrakech, haut lieu du tourisme marocain, pour commettre des péchés. «Des gens du monde entier viennent pour passer beaucoup de temps à commettre des péchés et s'éloigner de Dieu», a déclaré Mustafa Ramid, lors d'une visite à une école coranique à Marrakech.

3- La réhabilitation des prédicateurs salafistes :
Le cheikh de cette école coranique n’est pas inconnu du grand public. En septembre 2008, le prédicateur qui dirige la medersa en question, Mohamed Maghraoui, avait provoqué une controverse en émettant une fatwa autorisant le mariage des filles à l'âge de 9 ans, prenant pour exemple le cas de la jeune Aicha que le prophète Mahomet a épousée. Maghraoui avait à l’époque été contraint de fermer ses écoles coraniques et s’était un temps exilé à La Mecque. Son site Internet  (aujourd’hui accessible) avait été désactivé par les autorités marocaines. Le ministre, qui a fait durant son intervention l’apologie de l’enseignement du prédicateur, a comparé ce qu’il a «enduré» «à la peine des prophètes».

4- La chasse aux «déviants sexuels» :
Début avril, une célèbre vedette transexuelle a été «bannie» d’une série télévisée alors que sa présence dans les médias publics ou privés n’avait jamais souffert d’une censure officielle. Les homosexuels ne sont d’ailleurs pas en reste. L’actuel ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement écrivait il y a quelques mois alors qu’il était encore le rédacteur en chef d’Attajdid, le journal officieux du PJD:
«L’homosexualité sur l’espace public constitue un défi à la religiosité ainsi qu’une atteinte aux valeurs et aux mœurs publiques».

5- Le bannissement des jeux de hasard :
Le ministre de la Communication Mustapha El Khalfi a annoncé l'interdiction de la publicité pour les jeux de hasard. Contacté par l'AFP, El Khalfi a indiqué que l'interdiction des jeux de hasard est conforme à la constitution qui «oblige dans son article 32 l'Etat à protéger les mineurs. C'est qui a été adopté par le CSA en France en mai 2010 et la BBC en mai 2011».

6- La promotion d’un art bigot :
Pour les islamistes du PJD, les festivals de musique très en vogue dans le royaume depuis une quinzaine d’années sont considérés comme «des lieux favorisant la débauche».
L’expression artistique au Maroc devrait être ainsi conforme à «un art propre», faisant la promotion des valeurs religieuses de la nation, à opposer à un art décadent forcément importé d’Occident. En ligne de mire, le Festival Mawazine de Rabat qui a vu ses financement publics annulés cette année. Les raisons invoquées concernent ses dépenses jugées injustifiées et la mainmise de son organisation par l’entourage royal, mais il y a deux ans, le PJD avait déjà tenté de faire annuler le concert d’Elton John à Mawazine, accusé d’être l’incarnation de tous les démons, estimant que sa prestation «encourageait l’homosexualité».

7- La marginalisation des langues étrangères :
Les cahiers des charges des deux chaînes (Al-Oula et 2M) ont été remaniés en faveur d’une plus forte arabisation de leur contenu: 80% des émissions de la première chaîne seront en langue arabe.
La moitié de la programmation de la chaîne 2M, réputée être la plus francophone sera dorénavant diffusée en langue arabe, 30% en amazigh contre 20% en langues étrangères usitées au Maroc, c’est-à-dire essentiellement le français et l’espagnol.
En outre, les radios nationales se voient obligées de dédier 70% de leur programmation à la chanson marocaine, suivie de la chanson arabe et étrangère.
Par ailleurs, le PJD a toujours considéré que la forte présence des missions culturelles étrangères, notamment à travers les établissements français, contribuent à une acculturation intolérable des Marocains. En plus de l’arabisation des médias publics, ceux-ci ont l'obligation de diffuser les cinq appels quotidiens à la prière.

8- La guerre à l’identité berbère :
Le PJD avait ferraillé contre l’officialisation de la langue amazighe dans la nouvelle Constitution. Abdelilah Benkirane avait, lors d’un meeting électoral, comparé les idéogrammes berbères au chinois soulevant un tollé dans l’opinion publique. Pour les islamistes, l’identité musulmane est consubstantielle à la langue arabe, la langue sacrée du Coran.

9- Le déni des droits des femmes :
Le gouvernement islamiste qui a accepté du bout des lèvres les maigres avancées de la Moudawana, le code de la famille adopté en 2004, se refuse à abroger la législation du Code pénal qui a poussé au suicide une adolescente mariée de force à son violeur.
«L’article 475 du code pénal ne risque pas d'être abrogé, du jour au lendemain, sous la pression de l’opinion publique internationale. Parfois le mariage de la violée à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice», a lancé Bassima Hakkaoui, la seule femme du gouvernement et membre du PJD. La ministre chargée de la Solidarité, de la Femme et de la Famille avait aussi affirmé qu’une jeune fille de 14 ans pouvait être mariée si elle était «reconnue physiquement apte à procréer».

10- La surtaxation de l’alcool : 
Si la consommation d’alcool est prohibée par la loi religieuse, malgré quelques controverses doctrinales, elle n’est pas interdite formellement par le droit positif marocain. Aussi, la loi marocaine sur l’alcool stipule que sa vente est licite sous autorisation, mais les islamistes tentent à tout prix de bannir sa consommation, d’abord en faisant barrage à la mise en place d’alcootest sur les routes et surtout en défendant un projet de loi visant à surtaxer les produits alcoolisés.
Ces quelques exemples ne sont que les prémices à une application plus stricte des préceptes édictés par l’islam rigoriste voulu par le PJD à l’encontre des libertés individuelles. Le PJD veut absolument éviter le débat sur l’avortement même en cas de viol, fustige toute référence à la liberté de conscience ou sexuelle et cherche aussi dans d’autres domaines comme celui de la finance à adopter des lois s’inspirant de la charia islamique.
Contrairement aux idées reçues, la monarchie et les islamistes ont, sur ces questions, des intérêts convergents. Les folles affaires des «rockers satanistes» en 2003, des «homos de Ksar El Kébir» en 2008, des «déjeuneurs du Ramadan» en 2009 et celle suscitée par le lancement de Mithly, le premier magazine gay du monde arabe, en sont la parfaite illustration. L’Etat a dû sévir en donnant raison aux islamistes. Aussi, l’image de modernité que veut donner Mohammed VI à son régime s’en trouve troublée. Le roi tire sa légitimité de son statut religieux de Commandeur des croyants et ne peut à ce titre contredire son gouvernement. Leur attelage est tiraillé par cette contradiction sur laquelle le PJD, cohérent avec ses idées et fort de sa victoire par les urnes, joue allégrement.
«Dire Non aux islamistes revient à dire oui au haram [péché, ndlr]. Et ça, même la monarchie n’osera pas le faire» résume à juste titre l’éditorialiste de TelQuel.

Ali Amar
Slateafrique.com, 29 avril 2012

23 mars 2011

La versatilité du monde arabe, par Akram Belkaïd

  Alors que le monde arabe réclamait hier encore la chute du régime de Kadhafi, il dénonce aujourd'hui l'intervention occidentale.


Quoiqu'il fasse, l'Occident a toujours tort
Quelques heures à peine après les premiers bombardements, voilà que les bons vieux réflexes anti-occidentaux reprennent le dessus: on reparle de l’Irak et de l’Afghanistan, voire même du Liban des années 1980, et on crie au complot américain.
Cela en dit long sur l’absence totale de confiance à l’égard de l’Occident: quoique fasse ce dernier, il est coupable. Certes, personne ou presque ne défend Kadhafi, mais on sent bien la gêne —pour ne pas dire l’hostilité— à l’encontre des frappes aériennes.
Sur Internet, ce n’est plus la folie sanguinaire du dictateur libyen qui est dénoncée, mais l’existence possible d’un plan occidental —mûri depuis longtemps, bien entendu— pour prendre le contrôle du pétrole libyen, ou même pour recoloniser l’Afrique du nord. Du coup, l’observateur s’attend même à ce que le guide de Tripoli devienne soudain sympathique et qu’on lui concède les habits de la victime.
Quelle versatilité! Quelle propension à oublier ce que l’on exigeait la veille! Quelle capacité à perdre de vue l’essentiel, qui reste le sauvetage de Benghazi! Quelle naïveté aussi. En appelant à l’aide les Occidentaux, qui pouvait croire qu’ils se contenteraient d’un engagement «light»?
Quand on entend Amr Moussa, le secrétaire général de la Ligue arabe, se plaindre que les raids vont au-delà de l'objectif d'imposition d'une zone d'exclusion aérienne, on a envie de lui demander «mais, qu’espériez-vous?». D’abord, une telle zone implique la destruction de tout moyen au sol capable de neutraliser un avion de la coalition. Ensuite, quel serait l’intérêt de cette «no-fly zone» si les obus d’artillerie de l’armée de Kadhafi continuent de dévaster les positions des rebelles?

Mesurer les conséquences avant de prendre position
La guerre n’est pas un jeu. Elle ne peut être propre, elle ne peut être chirurgicale. Ceux qui ont appelé à l’aide l’Occident pour sauver Benghazi, savaient —ou auraient dû savoir— que des civils, de Tripoli ou d’ailleurs, en paieraient le terrible prix. C’est l’un des paradoxes de toute opération militaire. Même dans les films hollywoodiens, sauver des civils provoque presque toujours la mort d’autres civils…
Certains sont peut-être allés trop vite dans leur souhait de voir Kadhafi tomber grâce à une intervention extérieure. Ils réalisent aujourd'hui que prendre position nécessite d’en mesurer toutes les conséquences. C’est cela la maturité. En manquer, c’est être l’otage d’une émotivité et d’une versatilité qui ne cessent de nuire aux peuples arabes.
Regardons la réalité en face: les rebelles libyens n’ont pas été capables de vaincre Kadhafi. Ils n’ont pas réussi à faire ce que les Tunisiens ou les Egyptiens ont réalisé, et c’est bien dommage pour la Libye. De plus, comme le relève le site Maghreb Emergent, les Arabes n’ont pas été capables de régler seuls cette affaire. Même chose pour les Africains et leur Union africaine qui ne sert à rien. Pour sauver Benghazi, le recours à l’Occident était nécessaire.

L'enjeu en vaut la chandelle
Qu’importe que l’intervention de la coalition relève plus de l’improvisation que d’une véritable préparation stratégique —personne ne sait comment cette aventure militaire va se terminer. Qu’importe qu’elle profite électoralement à Nicolas Sarkozy (et c'est loin d’être garanti…). Qu’importe si les Etats-Unis ont désormais un argument supplémentaire pour implanter une base dans la région, qu’importe que le pétrole libyen passe sous contrôle étranger —de toute façon, il l’est déjà. L'enjeu en vaut la chandelle: il s’agit de sauver un mouvement populaire qui entend chasser un dictateur au pouvoir depuis 1969.
Plutôt que céder à un sentiment anti-occidental primaire, ou, plutôt, à l’habituel anti-américanisme qui irrigue le monde arabe, il serait plus honnête d’assumer son soutien à une intervention que tout le monde a appelé de ses vœux.
Cela ne signifie pas qu’il faille baisser sa garde et faire confiance à la coalition —il est évident que certains de ses membres ont un agenda caché. Il est évident que le scénario de la partition de la Libye fait partie des hypothèses et qu’il a toujours figuré à portée de main des stratèges occidentaux. Mais faisons confiance au peuple libyen. Il saura chasser le tyran de Tripoli et restaurer, tôt ou tard, la souveraineté de son pays.

Akram Belkaïd
SlateAfrique.fr, 21 mars 2011